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Suicide dans le monde paysan
«Mes vaches vont partir à l’abattoir et moi au crématoire!»

Bottens , 22 mars  2024 . Témoigne de Verena Jaton au sujet du suicide chez les paysans .  (24heures/Odile Meylan).
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Selon une étude publiée l’an passé, les agriculteurs ont un risque de suicide 37% plus élevé que le reste de la population. Seuls les chômeurs présentent des taux supérieurs. Mais, malgré la pénibilité du travail, le fardeau administratif et, désormais, la défiance d’une partie de la population, le suicide n’est pas une fatalité. Et il l’est d’autant moins lorsque les personnes «au bout du rouleau» acceptent de recevoir de l’aide.

«Notre rôle n’est pas de tout régler, mais d’écouter, de remotiver et de rediriger vers les aides adéquates. Et plus tu appelles vite à l’aide, plus tu augmentes les chances de t’en sortir», explique Samuel Wahli, un des deux aumôniers du projet Sentinelle Vaud, l’autre étant Maria Vonnez.

Lancé en 2016 à la suite du suicide de huit agriculteurs, ce projet mené conjointement par les Églises protestante et catholique bénéficie de subventions versées par la Direction générale de l’agriculture, de la viticulture et des affaires vétérinaires.

Causes multifactorielles

En fonction depuis deux ans, Samuel Wahli constate à quel point chaque situation est à la fois semblable et différente des autres. «Même si ça coince régulièrement au moment de la transmission du domaine, les causes sont généralement multifactorielles. Mais le point commun est, bien souvent, la solitude face aux problèmes, face à l’administration ou face à cette partie de la population qui donne son avis et juge sur des dossiers qu’elle ne maîtrise pas.»

Sollicité par «24 heures», cet infirmier en psychiatrie de formation qui, enfant, passait ses vacances à la ferme, a cherché parmi les personnes qu’il suit deux qui accepteraient de témoigner.

Gisèle et Patrick (prénoms d’emprunt, symbolisant la difficulté d’évoquer ce sujet) ont accepté, pour sensibiliser le plus grand nombre aux difficultés du monde agricole, mais aussi pour encourager leurs collègues sur la pente descendante à appeler au secours. Car, comme l’aumônier l’explique très bien: «Tout le monde accepte d’utiliser des béquilles après s’être cassé la jambe. Pourquoi y aurait-il une honte à avoir quand on a une casse morale?»

Gisèle, 72 ans: «J’ai tenu ma promesse de ne pas faire de bêtise»

«Un jour en 2020, alors que je venais d’avoir plusieurs problèmes avec des bêtes, un contrôleur est venu vérifier mon écurie. Il m’a répété deux fois que mes vaches étaient bien. Mais je lui ai dit: «Regardez-les bien, elles vont toutes partir à l’abattoir et moi au crématoire!»

Ce contrôleur a probablement sauvé la vie de Gisèle. L’homme l’a en effet mise en contact avec Pascale Cornuz, la prédécesseure de Samuel Wahli. «Je voulais vraiment en finir. Mais elle m’a fait promettre de ne pas faire de bêtise tant qu’elle ne serait pas là. Et comme je tiens mes promesses…»

Gisèle essuie ses larmes avec un mouchoir en tissu. À l’écouter raconter sa vie, on se demande comment elle n’a pas craqué plus tôt. Jeune, elle s’est retrouvée divorcée avec deux enfants. La proposition d’épouser un agriculteur lui a donc semblé être une bonne chose. «Je n’aurais jamais dû: il ne voulait que mon travail et mon argent!» S’est ensuivie une vie entière de dur labeur à la ferme, tandis que son mari partait chaque année en vacances sans elle…

«Mais Pascale m’a ouvert les yeux. Elle m’a fait prendre conscience que ce que j’ai vécu n’était pas normal. Elle m’a écoutée et comprise, sans me juger, et m’a redonné un peu d’estime de moi. Jusque-là, j’avais seulement entendu que j’étais une incapable. Ça change! Nous avons fait un grand travail ensemble et elle m’a redonné le goût de me battre.»

Aujourd’hui, à septante ans passés, Gisèle est à bout. Financièrement également, «parce qu’à partir de 65 ans, tu ne peux plus toucher de subventions et à partir de 70 ans, on considère fiscalement que c’est un hobby!» Ayant épuisé toutes ses réserves, elle a pris la décision de quitter son domaine.

«Tout le monde a le droit d’être en bas, mais a aussi le droit de recevoir de l’aide. Mais ça ne se dit pas dans le monde agricole: on croit tous que la seule solution, c’est de foncer! Enfin, j’espère que maintenant j’ai quelques années de bon devant moi…»

Patrick, 52 ans: «Je ne dormais plus, c’était le foutoir dans ma tête»

«Tout allait bien. Du moins, c’est ce que je croyais. Mais, un jour, ma femme m’a dit: «Je ne t’aime plus comme avant!» Et tout s’est effondré. Je ne dormais plus et c’était le foutoir dans ma tête: à l’écurie, je ne savais plus quelle vache je trayais. Alors j’ai pensé: c’est bon, j’ai fini de vivre ce que j’avais à vivre, mes enfants sont grands, je peux partir! Mais, si je me foutais en bas, je mettais tout mon entourage dans le cirage. Alors j’ai demandé qu’on appelle l’aumônier…»

Patrick est un de ces agriculteurs comme il y en a beaucoup dans les campagnes: dynamique, sociable et au rire facile. Mais ça ne l’a pas protégé. «Toutes ces normes qui nous mettent une pression permanente ont probablement aussi joué un rôle: tu as toujours peur de ne pas avoir fait juste. Et puis, j’étais un type qui disait tout le temps oui à tout le monde.»

«Le pire a été de me retrouver tout seul. Parce que tu ne peux pas en parler aux copains: dès que tu dis que tu ne vas pas bien, il y en a qui se mettent à te surveiller dans l’espoir de reprendre ton domaine…»

Patrick a donc rencontré l’aumônier Samuel Wahli qui, après plusieurs entretiens, l’a redirigé vers son médecin de famille, puis vers un psychiatre. «Je ne comprenais pas pourquoi, mais j’ai accepté. J’ai accepté aussi de prendre des médicaments, pendant quelque temps. Mais ça n’a pas été facile, il faut apprendre à t’en foutre et à faire ce dont tu as besoin.»

Son épouse n’est finalement pas partie et ses enfants lui apportent toujours une aide précieuse sur le domaine. Mais plus rien ne sera jamais comme avant. «On fait quand même un métier pas comme les autres. Quand une femme épouse un plombier, le soir, elle retrouve un homme. Mais celles qui épousent des agriculteurs épousent l’agriculture. On est toujours le nez dedans, 7 jours sur 7. Et elles, elles se retrouvent coincées. On devrait leur donner un titre, qui marquerait notre reconnaissance pour tout le travail qu’elles font.»

Les agricultrices ou agriculteurs ayant besoin d’aide peuvent contacter les deux aumôniers vaudois au 079 614 66 13.

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