Comprendre grâce aux lèvres, cela s’apprend

SociétéDe plus en plus de cours de lecture labiale sont dispensés en Suisse romande pour aider les malentendants. Nous avons suivi l’un d’eux

Comment lire sur les lèvres? Isabelle Michel, enseignante en lecture labiale, vous propose une petite introduction à cette discipline difficile, mais si utile pour les malentendants.
Vidéo: Julie Kummer


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Isabelle Michel montre la photo d’une bouche serrée, lèvres en avant. Pas de doute, cette personne dit «pe»! Vraiment? L’image serait la même avec les sons «be» et «me». Lire sur les lèvres, c’est possible. Mais cela demande des notions et du temps. Sans oublier un bon prof. Le métier d’enseignant en lecture labiale avait pratiquement disparu. La formation a repris en 2014 et des cours sont organisés dans toute la Suisse romande pour permettre aux malentendants d’acquérir les bases de cette communication. Nous en avons suivi un, à Bossonnens (FR).

Le thème du jour: les aliments. Coupez le son, seules les lèvres de l’enseignante bougent lorsqu’elle dit «la farine». Ou est-ce «la fraise»? La différence est subtile, mais en décortiquant le mot, on distingue ici un «s» et là un «r». Des termes si différents lorsqu’on les entend deviennent des pièges quand on les regarde. Certains sons ne peuvent pas être repérés, car ils se prononcent en arrière de la bouche. A la lecture, on ne voit aucune différence entre «la poire» et «l’armoire». Des mots sont carrément invisibles et vous ne pourrez jamais comprendre que «l’électricien tire des lignes électriques».

Face à des élèves ultraconcentrés, Isabelle Michel parle lentement, répète et ajoute quelques mimes aux mots. Parmi les amis, «la moutarde» et «le fromage» sont faciles à reconnaître. Surprise: instinctivement, on identifie certains mots. Mais d’autres, comme «le cochon», ne sont pas des copains. Le conseil de l’enseignante: «Il faut repérer les images les plus faciles, les p-b-m, les f-v, les ch-j, puis partir d’indices comme la longueur du mot.» Par exemple, «la tige» se dit plus vite que «l’artichaut», même si les lèvres font les mêmes mouvements.

Schémas à l’appui, Isabelle Michel montre à ses élèves comment les lèvres bougent quand nous parlons. Patrick Martin

Observation, mémoire et déduction

Les faux amis s’appellent des «sosies». «La farine» et «la verrine», «la patate» et «la banane», le «lard» et «le lait»… Ils sont légion. Difficulté supplémentaire, les accents se voient sur le visage. Le «o» de «le broc» est par exemple différent s’il est ouvert ou fermé. Dans cette gymnastique mentale, il faut se fier au contexte. S’accrocher aux syllabes repérées, se rappeler des mouvements de lèvre précédents et remonter le fil de la phrase.

L’exercice allie observation, mémoire, déduction et beaucoup de persévérance. Parmi les élèves, Jean-François Missillier est un spécialiste. Ce sexagénaire a des problèmes d’audition depuis toujours et dans son enfance, il a déjà suivi de tels cours. Aujourd’hui sourd profond, il n’a jamais entendu le bruit d’une mouche. Mais l’expérience lui permet de suivre une conversation. «Un jour, je regardais les vitrines. Il y avait un humoriste à la télévision. Je me suis marré, les passants autour de moi n’ont pas compris», raconte-t-il. Certains interlocuteurs restent toutefois plus difficiles à comprendre et le Vaudois évite les Français qui parlent vite «avec la bouche en cul-de-poule».

Le cours se déroule sur vingt heures. S’il est ludique, l’enjeu est sérieux. «J’arrive seulement maintenant à dire que je suis sourd, poursuit Jean-François Missillier. Il m’est arrivé de passer une soirée entière sans rien comprendre.» Le plâtrier-peintre a dû abandonner plusieurs activités en raison de son handicap et dans son entreprise, il travaille avec son fils, qui l’aide lors de rendez-vous. L’an dernier, son ouïe a encore baissé, un cap difficile. Ces leçons? Elles lui permettent de «se remettre à la page». «Si je devenais complètement sourd, je n’aurais plus que ça… Je suis obligé de lire sur les lèvres. Pour essayer d’être là, avec tout le monde.»

«Un texte à trous»

«Le jour de notre mariage, mon souci était qu’il dise oui au bon moment», se souvient son épouse, Martine Missillier. Le couple, marié depuis quarante-trois ans, s’est toujours serré les coudes et Martine participe au cours, même si elle n’a pas de problème d’audition. «Je comprends mieux les besoins de mon mari et vois les difficultés. Par exemple, si une personne articule mal ou a une moustache, j’interviens plus rapidement pour compléter la compréhension. Et parfois, quand il n’a pas ses appareils, nous essayons de parler sans le son.»

«Mal comprendre peut mener au conflit, juste à cause d’une syllabe», ajoute Hervé Dorthe, un autre participant. Agé de 43 ans, ce ferblantier-couvreur était bien entendant jusqu’à l’adolescence. Aujourd’hui, les appareils auditifs lui apportent une ouïe de 75% à 80%. «Les 20% manquants sont les fréquences utilisées par la parole et ce manque est énorme. Quand vous confondez six, huit et dix, c’est ennuyeux pour gérer des devis ou des délais.»

Hervé Dorthe a déjà suivi des cours de lecture labiale en privé. «Parfois, il vous manque juste un mot pour reconstituer le puzzle. La conversation, c’est un texte à trous et cette technique permet de comprendre davantage.» Bien maîtrisé, cet outil devrait lui apporter 10% de compréhension supplémentaire – «cela comblerait la moitié du vide». Aujourd’hui, il s’exerce devant la télévision ou essaie de piquer des conversations. «Je repère juste des mots. Il faudra encore beaucoup s’exercer. Si mon ouïe continue de baisser, je préfère avoir des armes pour compenser.»

Créé: 30.03.2017, 06h42

Infos

Coordonnées des enseignantes en lecture labiale en Suisse romande, et possibilités de cours: www.arell.ch

Un marché en plein boom

En Suisse, plus d’un million de personnes souffrent de problèmes auditifs. Et ce chiffre devrait augmenter, ne serait-ce qu’en raison du vieillissement de la population. Résultat, le marché des appareils auditifs est en plein boom. Selon des chiffres de l’entreprise Amplifon, les ventes ont augmenté d’environ 20% depuis 2012. Mais ces appareils coûtent cher et les remboursements de l’assurance-invalidité et de l’AVS sont limités. La première prend en charge tous les six ans un forfait de 840 francs pour une oreille et de 1650 francs pour les deux. Et la seconde 630 francs pour une oreille tous les cinq ans. On est loin du compte. Ainsi, les deux appareils de Jean-François Missillier, qui est sourd profond, ont coûté près de 7000 francs. «Et il faut ajouter les frais inhérents», précise-t-il.

En 2011, le surveillant des prix a critiqué la différence de prix avec l’étranger. La même année, le système de remboursement a été modifié pour tenter d’attiser la concurrence et les montants pris en charge par les assurances sociales ont baissé. «Ce passage du système tarifaire au système forfaitaire a provoqué une baisse des prix d’un peu plus de 8%», précise Stefan Meierhans. Monsieur Prix ajoute que la concurrence a augmenté. Dans un rapport datant de 2014, l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS) admet toutefois que les tarifs se maintiennent à un niveau élevé, et relève que tout changement met du temps à s’imposer.

«Tout est plus cher dans notre pays, relève Jean-Philippe Guyot, chef du service ORL aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Ce qui me fâche, c’est que les remboursements des assurances sociales ont été revus à la baisse parce qu’il y a eu des abus dans les prescriptions. Les médecins ont aussi leur part de responsabilité.» Le professeur dénonce une «dérive commerciale». Les acousticiens soulignent que la correction est meilleure si elle est faite tôt. Jean-Philippe Guyot est d’un autre avis: «Un dépistage précoce est indispensable chez l’enfant, mais pas chez l’adulte. Les gens perdent l’ouïe avec l’âge, et on ne peut rien là contre.»

Pour lui, il faut tester et appareiller les patients qui en font la demande. «Si les gens n’en ressentent pas le besoin, ils ne vont pas utiliser leur appareil parce que celui-ci présente plusieurs inconvénients. Le principal est que même avec la haute technologie, l’audition rendue n’est pas naturelle.» Et le docteur de citer les Etats-Unis, où près de 70% des appareils auditifs finissent dans un tiroir. «C’est injuste car des personnes qui en ont vraiment besoin ne bénéficient pas d’une aide financière suffisante.»

Interrogée récemment par Le Matin, la doctoresse Céline Richard, spécialiste ORL au CHUV, exprime toutefois un autre avis. Elle estime qu’un bilan est utile avant la retraite car les gens ne se rendent pas forcément compte qu’ils ont perdu des fréquences auditives. Or, cela peut avoir des conséquences sur différentes activités, comme la conduite.

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