De Mossoul à la Gruyère, le périple d’une réfugiée yézidie

Témoignage Rescapée des exactions commises par l’État islamique, Adiba Qasim a trouvé refuge chez des retraités fribourgeois.

La jeune Irakienne Adiba Qasim avec Dora et Bernard Huwiler. Le couple qui l’a accueillie en Gruyère héberge aussi Mahdi,
un requérant d’asile afghan de 19 ans (à g.). CHARLES ELLENA

La jeune Irakienne Adiba Qasim avec Dora et Bernard Huwiler. Le couple qui l’a accueillie en Gruyère héberge aussi Mahdi, un requérant d’asile afghan de 19 ans (à g.). CHARLES ELLENA

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Lorsque la sonnette retentit, Adiba Qasim se presse d’ouvrir la porte d’une villa cossue dans la campagne fribourgeoise. L’Irakienne de 24 ans joue l’hôtesse à merveille. Son sourire poli ne parvient pourtant pas à cacher le malaise dans son regard. Accueillie par un couple de retraités, la jeune femme revient de loin. Elle a été catapultée du Kurdistan irakien au village de Vaulruz, en Gruyère, en décembre dernier. Un décalage qui donne le vertige.

Teint diaphane, cheveux coupés au carré, Adiba porte un paon bleu et vert en pendentif, symbole de la confession yézidie, l’une des plus anciennes religions monothéistes. À l’été 2014, elle a survécu à une tentative de génocide. Quelque 12 000 Yézidis ont été massacrés ou kidnappés par l’État islamique dans la région au nord de l’Irak qui les considère comme des «adorateurs de Satan». Si les épreuves ont usé son visage, les horreurs auxquelles elle a assisté ont renforcé sa détermination.

La tragédie a forgé son destin de battante: elle veut devenir une voix pour son peuple et toutes les minorités opprimées. L’Irakienne a travaillé comme journaliste freelance et organisé des reportages pour des médias comme «Le Monde», la BBC ou CBS, notamment lors de la bataille de Mossoul. Le climat politique au Kurdistan devenant de plus en plus dangereux l’an dernier, Adiba a fui à Istanbul. Elle a ensuite obtenu un visa pour la Suisse afin de venir représenter les Yézidis lors d’un forum sur les problèmes des minorités aux Nations Unies à Genève. Une fois sur place, elle a déposé une demande d’asile.

De sa fenêtre, la jeune femme contemple le Moléson, mais son esprit est resté là-bas, dans les monts Sinjar. «Le 3 août 2014, mon cousin m’a appelé pour me dire que l’EI arrivait. D’abord, je n’y ai pas cru. J’ai ensuite réussi à convaincre mon père et mes frères, qui voulaient rester pour se battre, de fuir en voiture.» C’est probablement la force de persuasion de la jeune femme qui a sauvé ses parents, ses trois frères et sa sœur. Septante membres de sa famille n’ont pas eu cette chance. Plusieurs de ses cousines restées au village ont été enlevées, violées et réduites en esclavage par le groupe armé. Les enfants et adolescents ont été enrôlés de force dans les rangs des djihadistes, alors que des centaines d’hommes ont été exécutés. Suite au massacre, Adiba Qasim et sa famille entreprennent un périlleux parcours à travers les montagnes et trouvent refuge à Sirnak, au sud-est de la Turquie.

Deux cent cinquante mille Yézidis fuient la région au même moment. Sa première mission est d’apprendre l’anglais. «Des journalistes et des ONG affluaient du monde entier pour parler du génocide. Il fallait que j’apprenne cette langue pour raconter notre histoire.» La jeune femme travaille alors nuit et jour comme traductrice afin de gagner les 16 000 dollars nécessaires pour envoyer son frère de 12 ans et sa sœur en Allemagne. Sa détermination paie. Une organisation la recrute pour travailler avec les femmes et les enfants victimes de traumatisme. «La plupart des femmes avaient perdu leur mari ou leurs enfants. Beaucoup avaient été violées et torturées et tentaient de se suicider.»

Nous devions savoir qui était mort et qui avait survécu

Fin 2015, à la libération de Sinjar, la Yézidie décide de retourner en Irak. Sa région est un champ de ruines. Elle inspecte les tunnels où l’EI détenait ses otages et identifie les corps dans les fosses communes. «C’était indispensable, nous devions savoir qui était mort et qui avait survécu.» Adiba Qasim traduit les témoignages de centaines de femmes kidnappées par Daesh. Elle décide ensuite de suivre les combattants kurdes sur le front, infiltrée parmi les milices kurdes et yézidies, et livre ses reportages à différents médias sous pseudonyme.

Impatience et espoir

Aujourd’hui, Adiba tourne en rond en Gruyère. L’impatience bouillonne au fond de son cœur. Rester les bras croisés alors que 1500 femmes et jeunes filles sont toujours portées disparues la ronge. Des réseaux de sauvetage ont été mis en place mais certaines captives sont vendues sur le marché de la prostitution ou du trafic d’organes. En Suisse, la vie met sur sa route Bernard et Dora Huwiler, un médecin et une enseignante retraitée à l’origine d’un projet d’accueil de demandeurs d’asile dans des familles fribourgeoises.

Le couple hébergeait déjà Mahdi, un Afghan de 19 ans ayant fui les talibans, mais l’histoire d’Adiba les émeut. «Mon bureau était encore libre dans notre maison, nous nous sommes dit que nous pouvions le transformer en chambre», confie Bernard Huwiler.

Adiba Qasim rêve de s’installer à Genève, afin de collaborer avec les organisations internationales. Elle vient d’être sélectionnée pour participer à un sommet des jeunes pour le changement. En attendant, elle dévore tous les textes qu’elle peut trouver en arabe, kurde, kurmandji, ou en anglais. Elle prend aussi des cours de français pour pouvoir étudier le droit à l’université. «Un jour j’écrirai un livre sur l’histoire de mon peuple», se promet-elle.

Créé: 09.05.2018, 17h22

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