De Sarcelles à Genève, l’incroyable parcours d’un «agent trouble» français

JusticeFils d’immigré, ancien truand, Alexandre Djouhri s’est ouvert toutes les portes du pouvoir dans l’Hexagone. Un livre retrace son ascension dans la zone grise où se mélangent affaires et politique.

Alexandre Djouhri à Londres.

Alexandre Djouhri à Londres. Image: AFP

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Le 24 mars 2015 au petit matin, une agitation inhabituelle dérange le paisible chemin du Mont-Blanc, dans la commune genevoise de Chêne-Bougeries. Une escouade de policiers suisses et français, accompagnés d’un juge anticorruption, se présente devant une discrète villa jaune citron. Son propriétaire, noiraud et maussade, leur ouvre vêtu d’une djellaba.

A l’intérieur, les enquêteurs trouvent des projets de ventes d’armes françaises aux pays du Golfe, des documents confidentiels issus de l’Elysée, des lettres du président Nicolas Sarkozy au roi d’Arabie saoudite… Sans oublier, dans le bunker antiatomique, des bouteilles de grands vins offertes par l’avionneur Serge Dassault.

La villa d'Alexandre Djouhri à Chêne-Bougeries.

Cette perquisition restera dans les annales judiciaires genevoises en raison de sa longueur – plusieurs jours sur trois sites dispersés en ville –, mais aussi de l’identité de l’occupant de la villa. L’ombre d’Alexandre Djouhri, aujourd’hui âgé de 60 ans, plane sur presque toutes les grandes affaires politico-financières des années 1990 et 2000. Mais comment cet ancien loubard de banlieue parisienne a-t-il pu s’ouvrir les portes du pouvoir français, au point de devenir l’intime de personnages parmi les plus puissants de l’Etat?

Un livre qui paraît ce mercredi, «L’Affairiste»*, répond en bonne partie à cette question. Dû à deux journalistes du «Monde», il retrace le destin hors du commun de ce fils d’ouvrier devenu intermédiaire prospérant à l’ombre des grands contrats gouvernementaux. Un «agent trouble», selon le mot de «Libération», qui avait fait de Genève la base arrière de toutes ses intrigues.

Fils de star et boîtes de nuit
Pour Alexandre Djouhri, né Ahmed dans une famille modeste d’immigrés algériens de Sarcelles, l’ascension vers les hautes sphères débute en 1982, par sa rencontre avec Anthony Delon. Celui qui n’est encore que le chef d’un gang de braqueurs parisiens lance une ligne de vêtements avec le fils de la star et s’introduit dans la jeunesse dorée. En boîte de nuit, il croise des fils et conseillers de présidents africains qui l’initient à la Françafrique, ce système de pouvoir où se mêlent affaires lucratives, financements politiques occultes et barbouzeries.

Mais à Paris, dans les années 80, les règlements de comptes entre truands font rage. Alexandre Djouhri échappe de peu à une exécution en pleine rue. Il se réfugie à Genève pour se mettre à l’abri. Grâce à sa capacité d’entregent peu commune, il s’y lie avec Mansour Ojjeh, propriétaire du groupe TAG et fils d’un mythique marchand d’armes moyen-oriental.

Bientôt, on le voit flamber dans les palaces genevois, avec liasses de billets et grands crus. Il récupère des enveloppes de cash à l’Hôtel La Cigogne. Mais que fait-il au juste et d’où vient son argent? Etrangement, personne, surtout pas ceux qui se disent proches de lui, ne semble le savoir ni même oser le demander. En 2006, lors de l’ouverture d’un compte chez UBS à Singapour, Alexandre Djouhri affiche une fortune de 50 millions d’euros. Il se présente comme un facilitateur qui touche des commissions lors de la conclusion de grands contrats. A Genève, il est proche du banquier d’Indosuez Wahib Nacer, dont la société Parvest reçoit des commissions de fabricants d’armes français.

«Il agit comme un Viagra»
Selon Patrick Gantès, un connaisseur des milieux pétroliers qui l’a côtoyé à Genève, Alexandre Djouhri a aussi gagné de l'argent en se faisant fort d'«arranger» les ennuis judiciaires de personnages puissants. En 2001, la villa jaune de Chêne-Bougeries abrite ainsi la fuite d’André Tarallo, dirigeant de la société pétrolière Elf mis en cause dans des détournements de fonds et des financements politiques occultes. Au Bar du Richemond, ou au Leopard Room de l’Hôtel d’Angleterre, on entend souvent Alexandre Djouhri brailler contre les «juges socialos» qui s’en prennent à ses puissants amis.

Le plus étonnant reste sa capacité à se lier d’amitié avec des décideurs français comme le premier ministre Dominique de Villepin ou Claude Guéant, l’éminence grise de Nicolas Sarkozy. «Il agit comme de la drogue sur ses proies, tel un Viagra des hommes de pouvoir fragiles et faibles», dit de lui un ancien conseiller de Jacques Chirac.

Mais cette proximité finira par causer sa chute. En 2018, trois ans après sa perquisition à Chêne-Bougeries, il est arrêté à Londres, à la demande de la justice française. On le soupçonne notamment d’avoir fait verser 500'000 euros à Claude Guéant, grâce au rachat à prix surfait d’une villa de la Côte d’Azur par le fonds souverain du régime Kadhafi en Libye.

Aujourd’hui, Alexandre Djouhri est un homme usé, amer et exilé. «Grillé», selon un magistrat qui l’a connu. Ses soutiens politiques ou financiers se sont évaporés. Son sort judiciaire est en suspens: il a fait recours contre son extradition d’Angleterre vers la France. A la lecture du livre, on ressent une légère frustration à l’idée de tous les secrets qui restent à découvrir à son sujet. Mais une chose semble certaine: ceux qui savent se trouvent sûrement à Genève.

*Simon Piel et Joan Tilouine, L’Affairiste, Paris, Stock 2019.

Créé: 16.10.2019, 07h03

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