«Est-ce que M. Lauber sauve sa peau? Non, je ne pense pas»

ConfédérationL’Assemblée fédérale ne réélira pas Lauber en juin. La Commission judiciaire veut plus d’informations avant de trancher.

Le procureur de la Confédération, Michael Lauber, voit sa réélection repoussée à la session d’automne.

Le procureur de la Confédération, Michael Lauber, voit sa réélection repoussée à la session d’automne. Image: Keystone

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Michael Lauber a un œil qui pleure et un œil qui rit. La mauvaise nouvelle pour lui, c’est que la Commission judiciaire (CJ) du parlement fédéral a décidé mercredi soir de ne pas recommander sa réélection en juin comme cela était prévu. La bonne nouvelle, c’est que la même commission n’a pas non plus considéré les critiques de l’Autorité de surveillance du Ministère public suffisamment graves pour lui demander de jeter l’éponge.

La Commission judiciaire a décidé à l’unanimité de trancher la poire en deux. Elle repousse la réélection de Lauber à la session d’automne. Elle donnera sa recommandation de vote fin août. Elle demande aussi à l’Autorité de surveillance de lui fournir un rapport intermédiaire sur la procédure disciplinaire engagée. En clair, soit l’Autorité lui fournit du biscuit attestant un problème sérieux avec Lauber et la CJ lui coupera la tête, soit les accusations tournent en rond, et la CJ se prononcera pour une réélection du procureur général.

«L’audition de M. Lauber a été vraiment très touchante», explique le président de la CJ, Jean-Paul Gschwind (PDC/JU). «Est-ce qu’il dit la vérité? Je ne peux pas vous le dire.» Le procureur général Lauber est sous le feu des critiques pour avoir eu des rencontres informelles avec le patron de la FIFA Gianni Infantino. Son Autorité de surveillance lui reproche notamment une 3e rencontre non déclarée et protocolée, dont Lauber et les participants n’ont curieusement gardé aucun souvenir malgré de sérieux indices matériels (voir encadré).

«Michael Lauber a-t-il sauvé sa peau?» demande une journaliste au président Gschwind, très intimidé par la forêt de micros qui se tendent vers lui. «Non, je ne le pense pas, répond-il tout de go. On ne peut pas dire ce qu’il adviendra de M. Lauber. Il y a peut-être des éléments nouveaux qui interviendront d’ici à la session d’automne.» Le président n’avait pas caché dans nos colonnes il y a quelques jours son agacement face à la stratégie offensive de Michael Lauber. Ce dernier accuse l’Autorité de surveillance d’outrepasser ses fonctions et de mettre en danger tout le Ministère public en s’en prenant à lui.

«C’est dommage car le MPC a des ennemis puissants qui se réjouissent de ces querelles»

Lauber peut s’estimer un peu déçu de l’unanimité de la CJ. Mardi, il avait reçu en effet un soutien de poids: celui des Commissions de gestion. Elles estimaient, sans le dire ouvertement, que l’Autorité de surveillance cherchait un peu trop de poux dans la tête de Lauber. La conseillère aux États Anne Seydoux-Christe (PDC/JU) estimait que l’Autorité de surveillance ne devait certes pas faire «une confiance aveugle» au procureur général mais «qu’un lien de confiance» devait exister. Son collègue Hans Stöckli (PS/BE) regrettait cette guerre ouverte entre le Ministère public de la Confédération (MPC) et son autorité de contrôle. «C’est dommage car le MPC a des ennemis puissants qui se réjouissent de ces querelles», disait-il en substance.

«Le bon choix»

Ce qu’on peut dire aujourd’hui, c’est que le nœud gordien n’a pas été tranché. Les élus se donnent un peu d’air pour ne pas se planter. S’ils avaient reconduit Lauber immédiatement, ils prenaient le risque de voir un éventuel cadavre sortir du placard de l’Autorité de surveillance. D’un autre côté, ils ne veulent pas non plus fragiliser le Ministère public en attendant que l’Autorité de surveillance termine une enquête qui peut s’enliser.

Un membre de la CJ, le vice-président du PLR Christian Lüscher, estime que les élus ont fait le bon choix. «Nous nous donnons le temps d’avoir toutes les informations pertinentes. Et nous déciderons d’une recommandation le 28 août au plus tard.» La recommandation de la CJ est importante mais pas déterminante. Ce sont les 246 membres de l’Assemblée fédérale qui trancheront en dernier ressort cet automne. Les deux procureurs généraux suppléants seront, eux, reconduits dès juin. (24 heures)

Créé: 15.05.2019, 21h59

Les détails troublants du rapport intermédiaire

La cellule enquête de Tamedia a pu mettre la main sur le rapport intermédiaire et confidentiel de l’Autorité de surveillance du Ministère public de la Confédération (AS-MPC). Il retrace les moments clés de l’affaire Lauber et des rencontres du procureur avec Gianni Infantino, le patron du foot mondial (FIFA). En voici quelques détails croustillants.

- Le curieux «ami» valaisan de Gianni Infantino.

Depuis le début de l’affaire Lauber et de ses rencontres avec Infantino, un personnage intrigue: Rinaldo Arnold, premier procureur du Haut-Valais. Il accompagnait Infantino lors de sa première réunion secrète avec Michael Lauber en mars 2016. Quel était son rôle? demande l’Autorité de surveillance. Réponse d’Infantino dans le rapport: «Rinaldo Arnold m’accompagnait lors du premier entretien en tant qu’ami, car j’ai une confiance totale en lui. Il n’exerçait pas une fonction d’autorité ni un mandat pour la FIFA.» En tout cas, l’ami se révèle actif puisqu’il demande ensuite par écrit au Ministère public de «sortir de la ligne de tir» Gianni Infantino. Comment? En publiant un communiqué. Une démarche qui se heurte à un refus du Ministère public.

- La facture d’un hôtel de luxe comme preuve.

Ni Lauber, ni son chef de communication Marty, ni Infantino, ni son ami Arnold ne se souviennent d’une 3e rencontre au sommet entre la FIFA et le Ministère public le 16 juin 2017. Cela étonne beaucoup l’Autorité de surveillance. Elle a mis la main sur une facture de l’hôtel Schweizerhof à Berne à cette date précise. Et cette facture a été réglée rubis sur l’ongle par le secrétariat du Ministère public. Autre indice: l’agenda de Lauber et de son chef de com mentionne bien une rencontre au Schweizerhof. Les principaux protagonistes n’en ont aucun souvenir. À la décharge de Lauber, la réunion a pu être annulée. Il est mentionné que le Schweizerhof facture aussi dans ce cas la location de la salle, les snacks et les boissons prévus.

- Le SMS d’excuse à la bonne franquette.

Autre élément de preuve de la 3e rencontre Lauber-Infantino: le SMS du procureur ami Rinaldo Arnold. Le fameux 16 juin, il envoie le message suivant au chef de com de Lauber, André Marty: «Salut André, le train de Gianni a du retard. Nous aurons un retard de quelques minutes. À bientôt. Salutations.» Marty répond à la bonne franquette: «Salut. Pas de problème. 1er étage, Meeting Room III.» Il lui indique donc sur un ton amical le lieu de réunion à l’hôtel Schweizerhof. Une conversation qu’il a aujourd’hui oubliée contrairement à Rinaldo Arnold. Ce dernier argue cependant qu’il y a erreur dans la date du SMS. Selon lui, cet échange a eu lieu l’année précédente. Infantino a aussi un trou de mémoire sur cette 3e réunion. En étudiant son agenda, il a vu qu’il rentrait de Chine à Genève. Puis il s’envolait le soir suivant vers la Russie. Mais il ne peut complètement exclure avoir fait un crochet par Berne.

- L’indiscrétion du contrôleur en chef.

Dans le rapport, le chef de l’Autorité de surveillance Hanspeter Uster est aussi égratigné. Il reconnaît avoir fait une erreur en laissant filtrer dans la presse allemande son intention d’ouvrir une enquête disciplinaire à l’encontre de Lauber. Avant même que ce dernier n’en soit informé. Cela donne des munitions à Lauber pour se plaindre. Il juge par exemple «incompréhensible et disproportionné» tout le ramdam fait par l’Autorité de surveillance autour de cette 3e rencontre avec Infantino.

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