Face à l’urgence climatique, la Coupole s’offre le luxe d’un refus

EnvironnementUne alliance contre nature coule la révision de la loi sur le CO2. Le centre droit regrette, la gauche assume et l’UDC applaudit.

Benoît Genecand (PLR/GE) et le centre droit n'ont pas pu éviter le rejet de la loi sur le CO2. Image: Keystone

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Beaucoup d’air brassé pour rien: la réduction des émissions de CO2 n’est pas encore pour demain. Après plus de dix heures de débats étalés sur quatre jours, le Conseil national a rejeté mardi la révision de la loi sur le CO2, censée mettre en œuvre l’Accord de Paris sur le climat. Un résultat marqué par l’abstention de la gauche, qui considérait que le texte avait été vidé de son sens par la droite. Seuls le PDC et le PLR ont voté en faveur du texte. Le dossier repart de zéro au Conseil des États.

«Que l’UDC refuse la loi sur le CO2, c’est une chose, s’énerve Philippe Nantermod (PLR/VS) sur les réseaux sociaux. Que la gauche la flingue parce qu’elle ne leur suffit pas, c’est invraisemblable, après le cirque tenu quant à l’urgence climatique.» Et le vice-président du PLR de conclure: «La politique du pire n’a jamais aidé notre monde.» Mais au PS, l’analyse est tout autre. «La tragédie de la loi sur le CO2 montre une fois de plus comment la majorité bourgeoise rend impossible toute avancée vers une politique climatique durable.»

«Le résultat est si mauvais qu’on ne risque pas grand-chose à tout effacer et à recommencer sur la base du projet du Conseil fédéral»

Du côté des Verts, ce rejet est assumé. Il avait été évoqué il y a quelques jours déjà face à la direction prise par le dossier. «Nous comptons sur la «Chambre des sages» (ndlr: les États) pour prendre des décisions plus réfléchies, assure Adèle Thorens (Les Verts/VD). Cette attente est légitime, car sur plusieurs points les votes étaient serrés. Le résultat issu du National est si mauvais qu’on ne risque pas grand-chose à tout effacer et à recommencer sur la base du projet du Conseil fédéral.»

Décisions contradictoires

Reste que la décision fait tache en pleine Conférence de l’ONU sur le climat à Katowice (Pologne). En Suisse aussi, les marches citoyennes pour la planète se succèdent, les rapports accablants sur les conséquences du réchauffement s’accumulent… Comment en est-on arrivé là? L’histoire avait pourtant bien commencé sous la Coupole. Le National s’était montré ambitieux, voulant abaisser la limite du réchauffement planétaire en dessous de 2 degrés. Mais ses décisions, souvent serrées, se sont rapidement avérées contradictoires tant sur la forme que sur le fond.

L’objectif minimum de mesures à prendre sur le territoire national? Évacué. La taxe sur les billets d’avion? Rejetée. Celle sur le carburant? Réduite. Les voitures électriques n’ont guère été favorisées. Les entreprises polluantes ont même été exemptées de la hausse de la taxe sur le mazout. Et comme un symbole illustrant cet échec parlementaire, les «objectifs de réduction» ont été remplacés par des «valeurs indicatives». À force de décevoir à la fois la gauche et l’UDC pour des raisons opposées, le texte a capoté.

Consternation

Au final, ce champ de ruines ne satisfait que l’UDC, qui se frotte les mains. Le parti, dont certains élus affichent un climatoscepticisme, s’est fendu d’un communiqué élogieux. «Ce projet hostile à la propriété privée et à l’économie visait une augmentation massive des redevances. Grâce à l’UDC, le prix de l’essence restera à un prix abordable.»

À des années-lumière de cette position, les organisations écologistes rêvent de mieux: «Ce retour à la case départ permet de limiter les dégâts», déclare Patrick Hofstetter, responsable climat et énergie au WWF Suisse. Greenpeace, de son côté, se dit «consternée par l’imprudence avec laquelle les parlementaires traitent notre avenir. Ce sera donc au peuple suisse de montrer le chemin pour sortir de la crise climatique.» Une initiative populaire sera en effet lancée le 27 janvier. Intitulée «Initiative pour les glaciers», elle propose une solution drastique pour limiter le réchauffement climatique: une interdiction pure et simple des combustibles fossiles dès 2050.

Pour Benoît Genecand (PLR/GE), conseiller national libéral à tendance écolo, le capotage de cette loi constitue surtout un beau gâchis. «Les élections fédérales de 2019 ont lourdement pesé sur les débats. C’est faux de dire que la droite a tout gagné ou la gauche a tout perdu. Les uns et les autres ont remporté des défaites et des victoires.» Pour l’élu genevois, qui se refuse à prendre l’avion, on a fait beaucoup de politique ces jours. «Sur le dos du climat.»

Créé: 11.12.2018, 18h37

Aucun objectif de réduction pour les poids lourds

Mardi matin, l’Initiative des Alpes s’apprêtait à déplorer qu’aucun objectif de réduction des émissions de CO2 pour les poids lourds ne soit prévu dans la révision de la loi. Mais la conférence de presse avait à peine débuté qu’on apprenait le rejet de la loi par le parlement. «Nous espérons maintenant une deuxième chance au Conseil des États», souligne Jon Pult, président de l’Initiative des Alpes. Et d’ajouter que l’Union européenne vient de se fixer un tel objectif et vise désormais une réduction des émissions de CO2 des camions de 20% d’ici à 2025 et de 35% à l’horizon 2030.


Ce refus du National est donc paradoxalement une chance de réintégrer ce thème dans la discussion à partir d’une feuille blanche. L’organisation écologiste, qui milite pour un transfert du fret de la route vers le rail, a commandé une vaste étude sur les émissions des poids lourds. Et le constat est alarmant. En Suisse, un camion rejette encore autant de CO2 qu’il y a vingt-cinq ans. Cela est en grande partie dû à l’augmentation de la puissance de ces véhicules.

Au total, les utilitaires lourds sont responsables de près de 4% de toutes les émissions de CO2 dans le pays et celles-ci se sont maintenues constamment à un huitième de tout le trafic routier depuis 1990. «Alors que l’Union européenne vise des valeurs limites strictes, la révision actuelle de la loi fédérale sur le CO2 oublie les camions», critique encore Jon Pult.

Pour l’Initiative des Alpes, seules des restrictions strictes – à l’image de ce qui a été fait pour d’autres polluants – sera suivie d’effets. Selon l’étude du bureau de planification environnementale KPB, les valeurs limites pour les particules fines et les oxydes d’azote ont été continuellement abaissées pour le fret routier.

En conséquence, les émissions de ces polluants ont diminué de plus de 80% par rapport à 1990. L’étude montre que, grâce à des technologies déjà disponibles mais «trop chères sans exigences légales», la consommation de carburant des camions pourrait être réduite de plus d’un tiers entre 2015 et 2030.

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