La Poste fait le ménage dans ses managers

Affaire CarPostalLe géant jaune se sépare de sa directrice Susanne Ruoff, suspend les cadres à CarPostal et vire la cheffe de la révision interne. Urs Schwaller se dit abasourdi par les tromperies.

Urs Schwaller, président du conseil d’administration de La Poste, lors de la conférence de presse, lundi à Berne, sur l’affaire CarPostal.

Urs Schwaller, président du conseil d’administration de La Poste, lors de la conférence de presse, lundi à Berne, sur l’affaire CarPostal. Image: Keystone

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Les têtes n’en finissent pas de rouler à La Poste. Après avoir coupé celle de la directrice Susanne Ruoff, le conseil d’administration a fait le ménage en suspendant toute la direction de CarPostal, en se séparant de la responsable de la révision interne et en remplaçant la société de révision KPMG dès l’année 2019. Des mesures prises à la suite des différentes enquêtes dévoilées lundi à Berne sur le scandale CarPostal. Rappelons que cette affaire de détournements de fonds publics en faveur de La Poste porte sur plus de 100 millions au cours des dernières années. Que ressort-il des enquêtes et quels sont les enseignements tirés par Urs Schwaller, le président du conseil d’administration? Rapide résumé.


A lire l'édito: Susanne Ruoff, victime expiatoire


1) Des manipulations qui remontent à 1998

Les malversations comptables à CarPostal ont consisté à établir des frais fictifs pour gonfler les frais de La Poste et, ainsi, engranger des bénéfices sur l’exploitation du transport régional. Les gains accumulés ont été dissimulés dans une rubrique Autres. L’enquête principale porte sur les années 2007-2015. Mais on apprend que les combines comptables ont débuté au minimum en 1998. Daniel Landolf, le chef de CarPostal, qui a été poussé à la retraite anticipée, était déjà de la partie. Les enquêteurs ont repéré environ 200'000 écritures falsifiées.

2) Beaucoup de gens ont fermé les yeux

Le rapport d’enquête relève que beaucoup de gens ont fermé les yeux. «Des responsables au sein de La Poste ne voulaient pas reconnaître que les pratiques comptables utilisées pendant des années et de façon ciblée étaient contraires au droit. Ou alors ils s’en accommodaient.» Suit cette phrase terrible: «On a le sentiment que la conscience collective de ce qui est légal ou non s’est perdue.» Et ce malgré les avertissements de certains collaborateurs qui n’ont donc pas été écoutés. «Je suis abasourdi par l’énergie que CarPostal a déployée pour manipuler sa comptabilité, dissimuler systématiquement des bénéfices et, ainsi, encaisser des subventions d’un montant excessif, commente, dépité, Urs Schwaller. Il est choquant de constater que, pendant des années, tous les mécanismes de contrôle du groupe Poste ont manifestement échoué.»

3) La grosse faute de Susanne Ruoff

L’ex-patronne de La Poste n’a pas couvert les malversations comptables. En revanche, elle a fait preuve d’une passivité coupable lorsque des signaux s’allumaient. L’un d’entre eux, d’ailleurs cité par Doris Leuthard, concerne l’intervention de Monsieur Prix en 2012 déjà. Il s’étonnait que CarPostal puisse dégager de tels bénéfices sur des activités subventionnées de transport. «En raison des conclusions des rapports d’enquête, la relation de confiance a été rompue», explique Urs Schwaller. Susanne Ruoff est donc poussée à la démission la semaine dernière. Elle ne touchera pas de parachute doré, mais six mois de salaire. La Poste n’a pas encore tranché sur son bonus (salaire variable) pour les années 2017-2018.

4) Quand Schwaller «protège» Ruoff

Le départ de Susanne Ruoff a été pour le moins rocambolesque. Il a été rendu public dimanche soir par une agence de communication à l’initiative personnelle de la directrice. Que s’est-il passé? Réponse d’Urs Schwaller: «Le conseil a décidé mardi de se séparer de Mme Ruoff. Je lui ai communiqué cette décision le mercredi. Après un entretien avec moi, elle nous a communiqué sa démission vendredi, avec son avocat.» Précision intéressante: Urs Schwaller a refusé que Susanne Ruoff l’accompagne lundi à la conférence de presse. «C’était une question de dignité. J’apprécie Susanne Ruoff. Je ne voulais pas qu’elle vienne et soit obligée de sortir cinq minutes après avoir annoncé sa démission. Il y va de l’intégrité de la personne.»

5) Rapports caviardés et enquête pénale

Le rapport d’enquête et l’expertise sur La Poste ont été publiés sur Internet. Mais ils ont été caviardés. Sur près de 380 pages, plus de 130 pages manquent. Urs Schwaller a expliqué qu’il s’agissait notamment de protéger la personnalité des collaborateurs. Les responsables de l’enquête ont eu accès aux documents mais n’ont pu interroger les personnes directement. Pourquoi? Parce qu’une enquête pénale est menée parallèlement par FedPol. Et elle est prioritaire sur les autres.

6) Un pilier de La Poste pour l’intérim

Le directeur suppléant Ulrich Hurni assume avec effet immédiat la direction par intérim de La Poste. C’est un pilier de l’entreprise, qui a connu l’époque où le géant jaune faisait partie de l’Administration fédérale. Malgré ses qualités, il est douteux qu’Ulrich Hurni ou qu’un haut cadre de l’entreprise puisse remplacer définitivement Ruoff. Après ce scandale, une personne de l’extérieur sera davantage garante du renouveau. La Poste va faire appel à une société pour dénicher l’oiseau rare. Il pourra être recruté à l’étranger, comme l’a été Andreas Meyer, le patron des CFF débauché en Allemagne. (24 heures)

Créé: 11.06.2018, 21h05

CarPostal France sera-t-il la prochaine bombe?

CarPostal France va disparaître. Le conseil d’administration de La Poste a chargé la direction d’analyser le retrait de son activité dans l’Hexagone. La société pourrait être vendue, précise Urs Schwaller. Cette annonce signifie-t-elle que cette filiale a profité des bénéfices indûment encaissés pour gagner des parts de marché? Le Fribourgeois botte en touche. «C’est une réorientation stratégique.»

Ce changement de cap interpelle toutefois, alors que le géant jaune a toujours soutenu cette expansion. Une histoire à succès commencée en 2004, mais qui a tourné au vinaigre.

En octobre 2016, le Tribunal de commerce de Lyon condamnait en effet CarPostal à verser plus de 11 millions de dommages et intérêts. Selon les juges, la société aurait faussé la concurrence. Pour s’emparer de certains appels d’offres en Isère, CarPostal France aurait bénéficié d’aides d’État illicites. La Poste a fait appel. Le verdict est attendu pour septembre.

L’enquête présentée aujourd’hui montre que CarPostal a tenu sous perfusion, durant des années et à coups de millions, sa filiale en France. S’agit-il ou non d’aides d’État illicites? La justice tranchera. Reste que le conseil d’administration a décidé de tirer la prise. Ce qui rassure Guillaume Barazzone (PDC/GE).

«Je salue le fait qu’on prenne enfin la décision de se retirer du marché français. Jusqu’ici, la réponse à mes craintes était plutôt: circulez, il n’y a rien à voir. Or, malheureusement, elles semblent fondées.» Depuis 2014, le conseiller national tire en effet la sonnette d’alarme sur les activités de CarPostal France. «Cette expansion était risquée et ne correspond pas aux objectifs stratégiques fixés par le Conseil fédéral. L’investissement n’est ni durable ni profitable à l’activité de l’entreprise en Suisse.»

Pour Guillaume Barazzone, CarPostal n’a peut-être pas encore bu le calice jusqu’à la lie. «S’il est condamné en appel, au-delà de l’amende se poseront des problèmes politiques et juridiques.» Sans compter qu’il n’est pas sûr que La Poste puisse revendre les activités de CarPostal France sans pertes. «Sur toute la durée d’exploitation, on voit qu’elles ne sont pas rentables.»

Doris Leuthard: «Regagner la confiance est primordial»

Comment réagissez-vous à l’enquête sur La Poste?

On voit que les reproches de l’Office fédéral des transports (OFT) étaient fondés. Il existait des manipulations comptables chez CarPostal. C’est inexcusable. Cela nuit à l’image de CarPostal, de La Poste et de tout le service public.

Susanne Ruoff devait-elle démissionner?

Pour prendre un nouveau départ et rétablir la confiance,
il fallait des conséquences personnelles. Mme Ruoff n’a pas eu connaissance de ces malversations, qui ont commencé avant son arrivée, mais elle a pris ses responsabilités.

Quelles sont les suites politiques de cette affaire?

Un audit sera mené au sein de l’OFT pour voir si le mécanisme, la méthodologie et les ressources suffisent pour assurer son devoir de surveillance. Cette affaire, mais aussi la cyberattaque chez RUAG, pousse aussi le Conseil fédéral à soumettre le pilotage des entreprises liées à la Confédération à un audit externe d’ici à la fin de 2018.

Le président du conseil d’administration, Urs Schwaller, garde-t-il votre confiance?

Le rapport montre qu’il ne pouvait pas avoir eu connaissance de ces manipulations.

Le fait qu’il soit PDC comme vous joue-t-il un rôle dans votre mansuétude?

Ce n’est pas une affaire politique, et ça n’a rien à faire avec le PDC. Vous pouvez l’écrire encore dix fois; vous feriez mieux de lire le rapport.

Le Conseil fédéral porte-t-il une part de responsabilité?

En tant que propriétaire, le Conseil fédéral n’a pas commis de faute. Nous ne sommes que le dernier maillon de la chaîne.

Allez-vous annoncer votre retrait cette semaine?

On a déjà écrit que j’allais partir en mars. On écrit désormais que ce sera cette semaine. Ce n’est pas le cas. Mais je ne peux pas éviter les spéculations.

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