La contestation grandit contre les pubs «invasives»

CommerceLes initiatives se multiplient pour réguler ou bannir l’affichage commercial. Exemples à Lausanne et Genève.

Au début de l’année, les Genevois ont eu un aperçu de ce à quoi ressemblerait une ville «sans pub» lors de la transition entre deux exploitants de panneaux d’affichage. Les habitants en avaient profité pour dessiner sur les supports vierges.

Au début de l’année, les Genevois ont eu un aperçu de ce à quoi ressemblerait une ville «sans pub» lors de la transition entre deux exploitants de panneaux d’affichage. Les habitants en avaient profité pour dessiner sur les supports vierges. Image: Keystone

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Les panneaux publicitaires sont-ils une source de pollution visuelle poussant à la surconsommation ou un levier économique indispensable aux finances publiques? Le débat n’est pas nouveau, mais les détracteurs de l’affichage commercial se font de plus en plus entendre. Après s’être fait remarquer ces dernières années par des coups d’éclat militants – un Front de libération de l’invasion publicitaire avait masqué des panneaux à Fribourg, notamment – le mouvement de contestation occupe le terrain politique dans plusieurs grandes villes de Suisse, dont Genève et Lausanne.

À Lucerne aussi, on remet en cause l’«omniprésence» de réclames et de slogans. Le groupe socialiste au délibérant communal a interpellé la Municipalité sur ce thème à fin novembre, comme l’évoquait récemment le Tages-Anzeiger. Les élus redoutent le dégât d’image que peuvent causer des pubs «imposantes» et «tapageuses» à une ville fortement tournée vers le tourisme.

Le domaine privé visé

Au cœur de leurs inquiétudes se trouvent les affiches placardées sur des propriétés privées mais visibles du domaine public, soit une grosse part de l’affichage urbain. «Il faut une réglementation claire pour ces affiches qui enrichissent les propriétaires privés, mais ne rapportent rien à la ville», plaide le socialiste Simon Roth, coauteur de l’interpellation.

À Genève, ce n’est que le domaine public qui est dans le viseur de l’initiative municipale «Genève zéro pub». La revendication n’en est pas moins radicale. Son objet: bannir la publicité commerciale extérieure.

La mesure vise à préserver la qualité du paysage urbain, à améliorer la mobilité urbaine ou à limiter la surconsommation et son impact écologique. Les initiants, un groupe citoyen composé notamment de militants de la décroissance, ont récolté 4658 signatures sur 4000 requises en quatre mois et déposé leur texte en novembre. Les paraphes restent à être validés, mais il est probable que les Genevois aient à dire s’ils veulent «libérer l’espace public». «Nous ne sommes pas encore aux États-Unis ou en France, mais, si nous n’intervenons pas aujourd’hui, ce sont des horreurs qui nous attendent», avertit Jean Rossiaud, conseiller municipal Vert et membre du comité d’initiative.

La Ville de Genève perçoit près de 3 millions de francs de redevances en mettant à disposition le domaine public pour l’affichage. À cette somme s’ajoute la possibilité accordée à la Commune d’utiliser gratuitement les supports pour des annonces culturelles ou politiques. Les autorités semblent pour l’instant réticentes à s’en passer. Le manque à gagner que provoquerait un tel interdit n’inquiète pourtant pas les initiants. «Il serait minime par rapport au budget de la Ville», estime Jean Rossiaud.

«Carême publicitaire»

À quoi ressembleraient des rues dénuées de pub? Les Genevois en ont déjà eu un aperçu en début d’année. Profitant du passage de témoin entre deux concessionnaires, des passants avaient laissé libre cours à leur créativité en dessinant sur des panneaux vierges. Cet élan avait renforcé la conviction des initiants selon laquelle le public veut se réapproprier ces espaces.

Impulsion riche d’effets également à Lausanne, où elle a été suivie du dépôt de postulats similaires d’un conseiller communal Vert et d’une POP (extrême gauche). Tous deux demandaient des trêves régulières dans l’affichage publicitaire pour permettre aux habitants de s’exprimer. La majorité rose-verte du Conseil communal a accepté les textes à fin octobre, confiant à l’Exécutif la tâche d’examiner l’opportunité de ces «semaines blanches».

«On peut aussi parler de «carême publicitaire», un moment de réflexion dans l’année où tout n’est pas que marchandise et consommation», commente Vincent Rossi, conseiller communal Vert et auteur d’un des postulats. S’il n’a pas plaidé pour une interdiction, comme il lui a été reproché par le groupe socialiste, c’est qu’une telle velléité s’est déjà cassé les dents à Lausanne, il y a dix ans. Et plus récemment, en 2015, lorsque la Municipalité s’y est opposée, invoquant notamment le manque à gagner – près de 3 millions à l’époque. Vincent Rossi compte toutefois maintenir la pression et prévoit d’intervenir prochainement au Conseil communal en faveur d’une meilleure politique d’affichage en ville.

Atteinte au libéralisme

Principal afficheur du pays, la SGA vit mal la fronde antipub, qu’elle considère comme une atteinte à la liberté économique. Neo Advertising, nouvel exploitant en ville de Genève (détenu par Tamedia, éditeur de ce journal), donne pour sa part peu de chances à l’initiative genevoise. «La manière dont est géré l’affichage ici n’a rien d’abusif, il ne dérange pas», estime le directeur général, Christian Vaglio-Giors. Lequel s’en prend au titre «trompeur» du texte «Genève zéro pub». «Il ne touche qu’une toute petite partie de l’affichage, celui situé sur le domaine public, et pas dans les gares ou sur les transports publics.»

L’association faîtière de la communication commerciale en suisse, KS/CS, n’en est pas moins inquiète. Elle redoute l’impact sur l’emploi et les commerces d’une votation qui pourrait faire tache d’huile. Son vice-président, François Besençon, critique l’argumentaire des frondeurs. «La pollution visuelle ou la mobilité sont invoquées alors que le vrai combat qu’ils mènent vise le modèle de l’économie de marché. On préférerait un débat sur le fond. Cela étant, ces initiatives sont autant de sonnettes d’alarme pour les milieux publicitaires. Si la publicité veut continuer à jouer son rôle, elle doit être plus intelligente et privilégier la qualité plutôt que la quantité.» (24 heures)

Créé: 28.12.2017, 18h59

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Aux États-Unis, les pubs n’ont plus droit de cité en Alaska ou dans les États du Vermont et du Maine depuis plusieurs décennies. En Europe, Grenoble a été la première grande ville à «libérer» ses rues, en 2014. En quelques mois, la quasi-totalité des 326 panneaux installés dans l’espace public grenoblois ont été démontés. Panneaux et réclames n’ont cependant pas disparu, puisque la mesure ne concerne que l’affichage sur le domaine public.

Au Brésil, São Paulo avait précédé la cité française, décidant d’un interdit dans l’espace public en 2007 pour devenir une «ville propre». Avant de rétropédaler en 2012 et d’autoriser l’affichage sur les abris de bus et les horloges intelligentes.

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