La première centrale nucléaire suisse définitivement arrêtée

MühlebergLe réacteur de l’installation bernoise a été mis hors service. Un moment historique et émouvant pour les employés.

À 12h30 tapantes vendredi, un opérateur de la salle des commandes a appuyé simultanément sur deux boutons rouges, arrêtant pour toujours le réacteur nucléaire de Mühleberg.

À 12h30 tapantes vendredi, un opérateur de la salle des commandes a appuyé simultanément sur deux boutons rouges, arrêtant pour toujours le réacteur nucléaire de Mühleberg. Image: Keystone

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Deux petits boutons rouges. Une pression sur deux petits boutons rouges et le réacteur de la centrale nucléaire de Mühleberg s’est arrêté à jamais, vendredi 20 décembre 2019 à 12h30. Il est important d’insister sur cette date car elle restera dans l’histoire de la politique énergétique helvétique: l’installation productrice d’électricité est la première des cinq centrales suisses à être débranchée du réseau, à la suite de la décision prise par le Conseil fédéral en 2011 de sortir progressivement du nucléaire. Les vagues du tsunami de Fukushima ont déferlé jusque sur les bords de l’Aar.

Des invités triés sur le volet ont assisté à la mise à mort de la centrale (retransmise en direct par SRF depuis la salle des commandes) sur écran géant, depuis une énorme tente blanche de 50 mètres sur 30 montée juste à côté par son exploitant, BKW. On peut dire que l’entreprise sait recevoir. Elle a déboursé environ 100'000 francs rien que pour l’infrastructure de la cérémonie. Et cela n’inclut pas les fêtes prévues pour la population et les employés. Mais ce n’est rien à côté des 3 milliards de francs que lui coûteront au total le démantèlement de la bête.

Fierté

Sur scène, les responsables de BKW et de la centrale ont tous dit leur fierté d’être des «pionniers» en Suisse. «Nous cherchons des solutions pour un avenir où il fera bon vivre», a lancé la CEO Suzanne Thoma. Il n’y aura pas de pénurie de courant suite à la mise hors service de Mühleberg (qui produisait 5% de l’électricité consommée dans le pays), a-t-elle rassuré. À court terme, des importations de l’étranger combleront les besoins. À moyen terme, la société veut notamment investir dans l’éolien, aussi à l’étranger «où il y a des bons vents». Le président du conseil d’administration, Urs Gasche, a saisi l’occasion pour réclamer un accord sur l’électricité avec l’Union européenne. «Il faut un accord pour que chaque pays puisse faire valoir ses avantages.»

«Il y avait de la tristesse parmi les collaborateurs au moment du débranchement»

Le recteur de l’Université de Zurich et nouveau président du conseil des Écoles polytechniques fédérales, Michael Hengartner, a de son côté mis en garde contre l’immobilisme en matière énergétique et prêché du même coup pour sa paroisse. «Il faudra investir énormément dans la recherche et l’innovation pour développer le renouvelable en Suisse», a-t-il plaidé.

Denis Ablondi, lui, n’était pas dans la tente. Comme ses collègues de la centrale, le jeune homme de 32 ans a regardé les derniers gestes effectués dans la salle des commandes ainsi que les grands discours depuis la cafétéria. Ce moment-là, les 330 collaborateurs de Mühleberg l’attendaient depuis six ans, lorsque leur employeur a annoncé son intention de l’arrêter. Ils ont été remerciés plus souvent qu’à leur tour pour tout le travail accompli.

De la tristesse, il y en avait. «Surtout pour ceux qui travaillent là depuis 25 ou 30 ans et qui passaient leurs journées à vérifier que les turbines ou qu’un autre élément de la centrale fonctionnent parfaitement», raconte Denis Ablondi. L’émotion est d’autant plus vive chez les salariés que beaucoup ont l’impression que l’on euthanasie un patient en pleine possession de ses moyens, qui avait encore de belles années devant lui. «L’installation était tellement nickel qu’on pouvait manger par terre», s’exclame Patrick Miazza, l’un de ses cadres.

«Un beau succès»

Le Vaudois de 60 ans, qui travaille à Mühleberg depuis 1993 et qui a dirigé l’usine de 2002 à 2011, ne se montre cependant pas spécialement affecté, ou alors le cache très bien. «Je ne suis pas amoureux des machines, rigole-t-il. J’aime ma famille et le vélo.» N’empêche, après 26 ans au service de la vieille dame, ça doit faire quelque chose de voir le clap de fin retentir, non? «C’était un beau succès industriel, apprécie-t-il. Et il y a évidemment de forts liens d’amitié qui se sont créés entre les collègues et les équipes.» Ces liens-là resteront, en tout cas pour une partie. Car il n’y aura pas de licenciements. Une partie de l’effectif a été mutée ailleurs, mais environ 200 personnes et jusqu’à 80 supplémentaires, selon les phases, œuvreront sur le site jusqu’en 2030, pour participer au démantèlement.

C’est le cas de Denis Ablondi et de Patrick Miazza. Le premier, auparavant en charge de la gestion des déchets, s’occupera désormais de superviser la deuxième phase de décontamination des éléments radioactifs. En gros, cela consiste à découper des gros morceaux pour en faire des plus petits, puis à les «nettoyer» à l’aide de jets d’eau propulsée à une pression de 400 à 3200 bars. «C’est extrêmement dangereux», dit Denis Ablondi, qui se réjouit néanmoins de commencer. Comme d’autres, il a reçu une formation spécifique pour assurer ses nouvelles fonctions. Quant à Patrick Miazza, il est à présent responsable des relations avec les autorités et de l’obtention des autorisations. Car le démantèlement sera surveillé de près. Une nouvelle aventure commence.

Créé: 20.12.2019, 21h14

Démentèlement

Expertise étrangère nécessaire

Le réacteur de Mühleberg et les turbines arrêtés, place au démantèlement. «Il s’agit d’un énorme défi», explique Stefan Klute, grand responsable de la désaffectation. L’Allemand a travaillé sur plusieurs projets du même type en Europe, mais c’est la première fois qu’on lui confie les rênes.

La centrale ne sera pas démontée tout de suite. Dans un premier temps, les combustibles seront entreposés pendant plusieurs années dans la piscine de désactivation. Parallèlement, la salle des machines aura commencé à être vidée. Entre 2021 et 2024, les éléments combustibles seront progressivement acheminés jusqu’au centre de stockage intermédiaire de Würenlingen, en Argovie. Et à partir de 2025, les parties restantes de l’installation ayant été en contact avec la radioactivité seront démontées. Fin 2030, toutes les sources radioactives auront en principe été éliminées.

Des installations plus petites destinées à la recherche ont déjà été fermées en Suisse, mais le démantèlement d’une centrale de la taille de Mühleberg est inédit. BKW coopérera avec des partenaires étrangers pour le mener à bien, indique Stefan Klute.

En dates

6 novembre 1972

Mise en service de Mühleberg. Il s’agit de la deuxième centrale nucléaire construite en Suisse après celles de Beznau 1 et 2 à Döttingen (AG).

11 mars 2011

Catastrophe nucléaire de Fukushima, au Japon. Peu après, le Conseil fédéral décide de fermer progressivement les centrales nucléaires helvétiques.

30 octobre 2013

L’exploitant BKW annonce la fermeture de la centrale de Mühleberg pour décembre 2019, au motif que la poursuite de son exploitation n’est plus rentable.

20 décembre 2019

Arrêt définitif de la centrale, après quarante-sept ans de service. Elle a produit 124 milliards de kilowattheures nets d’électricité, l’équivalent des besoins de la Suisse pendant deux ans ou de la ville de Berne pendant un siècle.

6 janvier 2020

Début des travaux de désaffection de la centrale. Les éléments combustibles nucléaires seront retirés en 2024 et la radioactivité éliminée en 2031. On ignore pour l’heure où seront enfouis les déchets.

2034

Réaffectation possible du site. L’entreprise BKW n’a pas encore décidé ce qu’elle souhaitait en faire. La CEO Suzanne Thoma privilégie le maintien d’une activité industrielle.

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