«Le bonheur reste lié aux ressources matérielles»

Rapport socialUne étude se penche sur le bien-être des Suisses. Si certaines conclusions enfoncent des portes ouvertes, d’autres étonnent.

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Pauvreté, chômage, exclusion, voilà qui peut entraver le bien-être personnel. Lapalissade? Un peu. Le Rapport social 2016, publié hier, ne réserve pas de scoop: les Suisses sont globalement contents de leur vie. Mais attention, prévient le professeur Dominique Joye, un des auteurs de l’étude, il y a aussi une pression sociale à déclarer qu’on est heureux. Retour en interview sur certaines conclusions surprenantes.

Dominique Joye, vous êtes un des auteurs de l’étude. Alors, c’est quoi le bonheur?

Ça, je ne sais pas. (Il rit). Plus sérieusement, notre étude montre qu’il existe différents indicateurs du bonheur, et donc différentes façons de le mesurer. Si on se met du côté de la perception, ça peut être par exemple de demander aux gens s’ils sont heureux dans leur vie, s’ils se sentent bien dans leur peau. Une autre manière est de mesurer dans quelle mesure un individu est un «bon citoyen». S’il a un travail, des relations sociales, un rôle à jouer dans la société, et s’il s’exprime politiquement. En résumé, c’est essayer de comprendre comment l’individu réussit à s’inscrire dans la vie de la cité.

Votre étude montre aussi qu’on ne vit pas d’amour et d’eau fraîche…

L’adage dit que l’argent ne fait pas le bonheur. C’est peut-être vrai, mais notre étude prouve qu’il y contribue en partie, en tout cas jusqu’à un certain point. Sans les soucis du quotidien liés aux problèmes financiers, il est d’autant plus facile de se sentir bien, d’intervenir, d’interagir. Bref de se sentir maître de son destin.

Entre ces différentes notions et le bonheur, il y aurait un cercle vicieux, ou vertueux?

C’est vrai. Reprenons l’idée du «bon citoyen», le fait d’être un membre actif de la société. Plus vos actions auront de l’effet, plus vous vous sentirez apprécié. Ce caractère gratifiant vous encouragera à mener davantage d’actions. A contrario, si vous vous trouvez dans une position pas très confortable, où vous vous répétez que de toute façon personne ne tient compte de votre avis, que les «politiciens à Berne» décident tout, alors vous vous désengagerez. Vous serez petit à petit disqualifié. De même avec le travail, plus vous êtes fragilisé; moins vous pourrez vous investir dans la vie de citoyen. Ces facteurs interagissent.

Selon votre étude, le mariage et les enfants ne sont que du bonheur temporaire…

Oui. Mais encore une fois, il faut prendre en compte différentes perspectives. Le premier niveau, c’est le moment, où ça arrive. A ce moment-là, vous êtes effectivement heureux. Toutefois, le mariage, la lune de miel, on sait bien que ça ne dure pas toute la vie. Idem pour un enfant, c’est un moment de bonheur avant la naissance et à l’arrivée du bébé. Ensuite, c’est aussi un changement de vie très difficile à gérer par rapport à toutes les adaptations qu’il faut faire.

Mais c’est aussi temporaire…

Oui, et c’est ce que prouvent d’autres résultats de l’étude. Selon nos analyses, les gens mariés sont en général plus heureux que les célibataires. Il y a aussi des effets de retard. Reprenons le cas des enfants. A 60,70 ou 80 ans, avoir des enfants qui viennent vous rendre visite, avec qui on peut discuter et échanger, c’est très important, et ça accroît la satisfaction. Autrement dit, les côtés positifs peuvent être décalés.

L’étude révèle que les femmes ne sont pas plus heureuses en couple que seules, contrairement aux hommes. C’est de leur faute?

(Il rit). Ça, je ne saurais pas dire. Encore une fois, il faut prendre les choses globalement. Certains éléments analysés seuls peuvent rapidement devenir traîtres. Les femmes ont souvent des rôles très compliqués. Il y a la famille dans laquelle elles ont quand même un investissement plus grand que les hommes. Elles doivent aussi se mettre en retrait du monde professionnel, ce qui peut avoir des conséquences sur leur carrière.

C’est davantage une question de société que de sexe?

Il faut se mettre dans la perfective d’une évolution pour pouvoir comprendre ce qui fait cette distinction. Ce n’est pas une différence biologique naturelle. C’est quelque chose qui se construit tout au long du parcours de vie. Certains sortent gagnants, d’autres doivent faire des sacrifices dans leur carrière ou renoncer à s’investir dans toutes sortes de domaines.

Vous démontrez aussi que le bonheur peut diminuer et augmenter sans dommage...

Il y a les deux aspects. D’un côté le négatif. Si les ennuis s’additionnent, alors la descente peut être redoutable, voire catastrophique. Le côté positif des choses, c’est qu’il est assez facile de remonter la pente lorsqu’il s’agit d’un événement isolé. L’homme a une bonne capacité de résilience dans ce genre de cas. C’est un des messages importants de l’étude.

Votre étude enfonce quand même des portes ouvertes…

Les sciences sociales ont un problème récurrent. Quand on donne un résultat, on nous répond «mais bien sûr, c’est évident». Votre remarque s’inscrit dans ce cas de figure. Notre étude montre que pour être heureux, il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade. C’est vrai, ça peut paraître évident. Pourtant parfois, on entend aussi d’autres visions. Par exemple que les conditions matérielles seraient moins importantes dans la société actuelle. L’enjeu serait devenu l’expression personnelle de l’individu, avec toute sa richesse. L’émergence en quelque sorte d’une société postmatérialiste. La conclusion de notre étude dit le contraire. L’aspect matériel reste primordial. Le débat n’est pas complètement virtuel. Ce que l’individu peut avoir comme ressource au quotidien est toujours très important pour lui.

Créé: 04.10.2016, 18h05

Génération désenchantée

Les 35-44 ans sont-ils malheureux? L’analyse montre que cette génération est moins satisfaite que les autres, quels que soient les critères observés. Pour les auteurs de l’étude, deux éléments l’expliquent: l’âge en général et cette génération en particulier.

35-44 ans, c’est l’âge durant lequel on doit beaucoup s’investir entre le travail et les enfants. Il faut se battre pour assurer son poste. Il peut aussi y avoir des séparations, les divorces étant plus nombreux à ces âges qu’à 60?ans. Tout cela engendre un stress important.

Le deuxième aspect est un élément générationnel. Ceux qui ont entre 35 et 44?ans aujourd’hui ont ressenti de plein fouet la crise de 1994-1995. Ce sont les années durant lesquelles ils terminaient leurs études et devaient s’intégrer sur le marché du travail. Une période beaucoup plus compliquée que celle qu’ont vécue les baby-boomers, cette génération qui a grandi dans les Trente Glorieuses et connu le plein-emploi. Cette différence explique elle aussi le décalage générationnel observé dans les résultats.
Pour les auteurs de l’étude, c’est tout l’intérêt de leurs analyses. Elles montrent qu’il existe des éléments propres à un moment donné du cycle de vie et d’autres qui sont liés à l’histoire d’une génération.

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