Le business juteux de l'asile

RéfugiésDeux entreprises zurichoises se partagent le marché de la prise en charge des migrants. Elles ne connaissent pas la crise.

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Entre juillet et fin septembre 2015, 12 339 demandes d’asile ont été déposées en Suisse. Qu’elles aboutissent ou non, ces requêtes représentent autant de personnes qu’il faut nourrir, loger, soigner ou habiller. Cette prise en charge implique un effort logistique conséquent et compliqué.

Les autorités ne s’occupent pas elles-mêmes de ces tâches. Il y a quelques années encore, des organisations comme Caritas et la Croix-Rouge géraient les centres d’accueil. Mais au milieu des années, 90, par souci d’économie, la Confédération a commencé à confier ces mandats à des entreprises privées. Parmi les quelques PME spécialisées dans ce domaine, ORS Service (Organisation für Regie und Spezialaufträge) possède la majeure partie du marché. Créée en 1992 et basée à Zurich, l’entreprise assure la prise en charge de 9 centres de la Confédération, dont les trois centres d’enregistrements de Bâle, Vallorbe et Chiasso. Pour les cantons et les communes, elle gère 40 centres d’hébergement, centres de transit et structures d’aide d’urgence ainsi que 450 logements.


Une entreprise rentable


Selon les chiffres publiés par ORS, 450 employés s’occupent quotidiennement de «plus de 4500 requérants d’asile chaque jour». L’entreprise a réalisé en 2014 un chiffre d’affaires de 65 millions de francs grâce à ses activités en Suisse. A quoi s’ajoutent respectivement 24 millions d’euros réalisés en Autriche, et 4 millions d’euros en Allemagne.

L’idée que l’on puisse faire du bénéfice avec l’accueil de personnes en détresse déplaît fortement à la gauche et aux associations caritatives. En 2007, l’attribution de la totalité de la prise en charge des requérants de Fribourg à la firme provoque un véritable tollé. La Croix-Rouge, qui s’occupait de cette tâche depuis 24 ans, se fait alors griller la politesse par ORS, qui propose ses services pour 800 000 francs de moins. A l’époque, les socialistes fribourgeois crient au scandale. Avec une offre pareille, impossible de ne pas raboter sur la qualité ou le salaire des employés, dénoncent-ils.


Des scandales à répétition


Les critiques sont régulières et dénoncent de manière générale un manque de tradition humanitaire. Publié en août dernier, un rapport d’Amnesty International pointe du doigt un camp d’ORS basé en Autriche. A Traiskirchen, les enquêteurs de l’organisation constatent que 1500 requérants dorment dehors, sans même bénéficier de tentes. Les mineurs sont livrés à eux-mêmes, les blessés restent sans soin - seuls 4 médecins sont disponibles pour 4500 réfugiés la nourriture manque, tandis que l’insalubrité des toilettes offre un spectacle épouvantable.

Le scandale est énorme. Mais il n’est pas le premier. La section suisse de l’entreprise n’est pas en reste. En 2012, les conditions de vie des centres ORS de Schwarzenberg (LU) et de Tschorren (BE) sont pointées du doigt. Selon les déclarations d’anciens employés, les requérants seraient mal nourris, souffriraient du froid et manqueraient d’habits. Une gestion chaotique de la pharmacie aurait également provoqué des erreurs de traitements et de médication. Les requérants seraient en outre mal informés sur les procédures d’asile suisse et les conditions d’accueil. Quant aux occupations proposées aux réfugiés, elles se résument aux tâches ménagères et au visionnage de la télévision.

Le 5 mai 2012, 300 personnes manifestent à Berne sous le slogan «contre le dénigrement des étrangers et le business de l’asile». Etabli pour une durée provisoire seulement, le centre de Tschorren est fermé quelques mois plus tard. A Schwarzenberg, le remplacement du directeur fait taire les critiques. Il faut dire qu’ORS service AG est tellement habituée aux attaques qu’elle a un argumentaire tout prêt: «On reproche parfois à l’ORS Service AG de réaliser des profits sur le dos des requérants d’asile. Ce serait parfaitement intolérable sur le plan moral, et puis ce n’est pas possible d’un point de vue pratique. Le montant confié à ORS aux fins de versement d’une assistance financière aux requérants d’asile est fixé par le législateur dans le cadre de la limite des coûts publics. Il n’y a aucune marge de manœuvre exploitable par qui que ce soit.», écrit-elle sur son site Internet.


«Nous ne sommes pas une ONG»


«Nous ne sommes pas une ONG, mais une entreprise privée. Le cadre de nos devoirs est clairement défini, les contrôles sont très stricts. Nous gérons les coûts le plus économiquement possible, sachant qu’il s’agit d’argent public», explique Massimiliano Scorrano, adjoint du directeur opérationnel d’ORS Service AG

Le responsable l’affirme, depuis cet été, tout est rentré dans l’ordre en Autriche, et les leçons de cette affaire ont été tirées. «La situation à Traiskirchen n’impliquait pas notre travail quotidien ou un manque d’effort de notre part pour rendre la vie plus agréable aux requérants. Il s’agissait d’une question de places insuffisantes pour les 1800 lits initialement prévus. Depuis, nous avons dû prendre en charge 4500 personnes. Notre personnel a dû effectuer son travail dans des conditions très, très difficile. Tout le monde a fait du mieux possible.»

Pour Massimiliano Scorrano, la récurrence des critiques s’explique par la nature même du domaine d’activité de son entreprise. «La situation actuelle de la migration internationale ainsi que les discussions au niveau politique rendent le travail encore plus difficile – sans oublier le fait que nous sommes une entreprise qui doit payer ses salaires et faire des investissements. Raison de plus pour que nous nous efforcions à faire tout notre travail d’une façon aussi fiable, efficiente et professionnelle que possible.»

Massimiliano Scorrano assure enfin que ses mandataires sont très satisfaits du travail effectué par ORS. «Nos résultats professionnels sont largement appréciés. Pas uniquement par les autorités, mais aussi par le milieu politique: beaucoup soutiennent la prise en charge des requérants d’asile par des entreprises privées qui garantissent un travail de qualité comme ORS le fait.»


Une privatisation discutée


C’est vrai. La question du rôle d’ORS a régulièrement été débattue sous la Coupole fédérale. En 2012, le conseiller national UDC Heinz Brand s’est étonné dans une interpellation qu’ORS remporte la grande majorité des mandats de la Confédération. Le Conseil fédéral a reconnu que si les appels ont un peu pêché dans ce domaine, «c’est principalement parce que la collaboration avec cette dernière a fait ses preuves».

Le Vert zurichois Balthasar Glättli est quant à lui depuis plusieurs années le principal fer de lance de la contestation contre la privatisation de l’asile. Et s’en prend régulièrement à ORS. En septembre dernier, le conseiller national est revenu à la charge à deux reprises à travers des questions adressée au Conseil fédéral, notamment concernant la transparence financière de l’entreprise et sa légitimité à gérer ce domaine à titre privé.

A nouveau, la conseillère fédérale en charge du dossier de l’asile Simonetta Sommaruga a réitéré son soutien à l’entreprise. «Le Gouvernement attribue des mandats de prestations non seulement en fonction du prix, mais également en fonction de la qualité du service offert, ainsi que la conformité aux règlements de santé et de sécurité. Si ces conditions sont remplies, le Conseil fédéral considère comme légitime qu’un fournisseur privé ait réalisé un bénéfice dans l’exercice de sa mission de supervision.»

Créé: 11.11.2015, 09h42

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