Le cadeau gênant du Qatar à l'ancien numéro 2 de la FIFA

FootballDes documents inédits révèlent comment le patron du groupe qatari BeIn Sports a financé l’achat d’une villa de luxe utilisée par Jérôme Valcke, l’ancien bras droit de Sepp Blatter.

Jérôme Valcke, ancien bras droit de Sepp Blatter.

Jérôme Valcke, ancien bras droit de Sepp Blatter. Image: AFP

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En octobre 2017, les puissantes Alfa Romeo de la Guardia di Finanza se ruent, gyrophares allumés, sur la route qui conduit à Arzachena, près de la station sarde de Porto Cervo. Leur objectif: une villa de 438 mètres carrés dominant l’un des bords de mer les plus convoités de Méditerranée.

La police financière italienne est venue séquestrer la Villa Bianca à la demande des procureurs suisses du Ministère Public de la Confédération (MPC). Ces derniers soupçonnent que l’achat de la propriété a servi à influencer un personnage clé du football mondial, Jérôme Valcke, secrétaire général de la FIFA de 2007 à 2015. Derrière cette opération, on trouve l’homme fort du sport qatari, Nasser al-Khelaïfi, président du club Paris Saint-Germain et du groupe de médias qatarien BeIn Sports.

Vidéo de la Guardia di Finanza montrant la saisie de la villa.

«Des soupçons laissent présumer que Nasser al-Khelaïfi, citoyen qatari né le 12 novembre 1973, aurait financé à hauteur d’environ 5 millions d’euros l’acquisition par Jérôme Valcke d’une villa à Porto Cervo (Sardaigne) à la fin de l’année 2013», écrit le MPC dans une lettre adressée à la FIFA. Ce document confidentiel, daté de décembre 2016, a été obtenu par le réseau European investigative collaborations, dont Tamedia (éditeur de 24heures.ch) est membre.

Selon le MPC, l’achat de la maison serait lié à l’octroi par la FIFA à BeIn Sports des droits télévisés sur les coupes du Monde de football 2026 et 2030. Mais l’histoire de la Villa Bianca éclaire aussi la politique d’influence du Qatar pour conserver l’organisation de la prochaine coupe du monde, en 2022.

Jérôme Valcke et deux membres de la famille régnante au Qatar, Mohammed bin Hamad Al Thani et l'émir Ahmad bin Khalifa al Thani, lors de l'attribution de la coupe du monde à l'émirat en 2010. (Photo: Keystone)

C’est à la fin de l’été 2013 que se joue cette étonnante intrigue. Pour le Qatar, le moment est critique. L’attribution de la coupe du Monde à l’émirat est controversée. Elle fait l’objet d’une enquête interne de la FIFA, confiée au juriste américain Michael Garcia. Le Qatar doit aussi faire accepter le déplacement de la compétition en hiver, afin d’échapper aux chaleurs infernales du Golfe.

Discussion très privée

Pour la FIFA et ses sponsors, ce changement de saison pose problème. Les championnats de football nationaux vont être perturbés et d’autres événements sportifs, comme le Superbowl américain, risquent de concurrencer la coupe du monde. Le 3 octobre, le vice-président du comité financier de la FIFA, Issa Hayatou, demande comment le Qatar entend compenser ces inconvénients. Le secrétaire général Jérôme Valcke répond alors qu’il a évoqué une solution lors d’une réunion avec des «représentants du Qatar»: la FIFA pourrait solliciter ses «partenaires commerciaux qataris, en leur demandant des primes [...] afin de compenser la baisse potentielle des revenus issus des droits TV».

Ce que les dirigeants de la FIFA ignorent, c’est qu’au même moment, Jérôme Valcke est en discussion très privée avec de puissants intérêts qataris pour recevoir la Villa Bianca. Le 30 août, il fait une promesse d’achat pour 5 millions d’euros, qui lui est confirmée le 9 septembre. Le soir même, il écrit à l’un de ses contacts: «La maison à Porto Cervo m’a été confirmée ce soir. Je suis propriétaire à Porto Cervo!»

La Villa Bianca près de Porto Cervo. (Photo: AFP)

À cette époque, Jérôme Valcke est riche. Son salaire à la FIFA est de 120'000 euros par mois et il a touché 9 millions de francs suisses de bonus pour la coupe du monde 2010. Il n’a pourtant pas l’intention de payer sa villa sarde lui-même. Sur le papier, l’acheteuse est sa femme, et l’argent doit venir de Nasser al-Khelaïfi. Le 30 octobre, Jérôme Valcke rédige un courrier à son intention, qui donne des instructions en vue du paiement : «Un transfert de 5'070'000 euros doit être fait sur le compte du notaire au début de la semaine prochaine», écrit-il.

Au dernier moment pourtant, l’opération ne se fait pas, ou du moins pas comme prévu. À la place, Nasser al-Khelaïfi fait acheter la villa par l'une de ses sociétés, qu’il revend à un ami, lequel loue ensuite la maison à Jérôme Valcke pour 8000 euros par mois. L'affaire se conclut pour commencer par un simple accord oral, dans lequel Jérôme Valcke s’engage à payer les frais et l’ameublement de la villa.

Selon son avocat Patrick Hunziker, Jérôme Valcke aurait voulu acheter la villa par ses propres moyens, mais n’aurait au final pas eu les ressources nécessaires. Ensuite, il aurait payé le loyer «avec ses fonds personnels». «M. Valcke conteste formellement avoir perçu un quelconque avantage indu», ajoute l’avocat. «Il n’a jamais été question que M. Al-Khelaïfi finance cette acquisition pour compte de tiers, a fortiori en échange de quoi que ce soit.»

L’avocat de Nasser al-Khelaïfi, Grégoire Mangeat, indique que son client «conteste fermement avoir commis la moindre infraction» et qu’il «n’est pas et n’a jamais été propriétaire de la villa».

Contrat inhabituel

Louer une telle maison pour 8000 euros par mois, le montant est certes conséquent. Mais très inférieur aux 5 millions d’euros que Jérôme Valcke devait initialement débourser pour occuper les lieux. Selon les soupçons des enquêteurs suisses, l’achat de la Villa Bianca constituait bien d’un avantage accordé à Jérôme Valcke. Il serait lié aux négociations qui se déroulaient au même moment sur des droits télévisés des coupes du monde 2026 et 2030 au Moyen-Orient.

En mars 2014, à l’issue d’une présentation effectuée par Jérôme Valcke, le comité exécutif de la FIFA approuve la vente de ces droits à BeIN sports pour 480 millions de dollars. La décision n’a fait l’objet d’aucun appel d’offres, d’aucune mise en concurrence. Grégoire Mangeat a indiqué au «Monde» qu’une telle pratique était normale, vu «qu’il n’y avait alors pas de marché concurrentiel dans cette région du monde, faute d’autre acteur capable de participer à une telle procédure d’attribution, pour ce type d’événement et d’investissement».

Deux sources proches la FIFA nous ont pourtant indiqué qu’il était très inhabituel de signer de tels contrats plus de dix ans en avance. Le montant du contrat apparaît aussi très élevé, 60% de plus que le précédent à base comparable. S’agit-il de la compensation que Jérôme Valcke avait discutée avec le Qatar, en échange de l’organisation de la coupe du monde 2022 en hiver?

Une Cartier en cadeau

L’avocat genevois de Jérôme Valcke, Patrick Hunziker, le conteste. Selon lui, la hausse des droits télévisés «correspond à l’acquisition de droits à long terme, laquelle est conforme à la pratique de la FIFA» car elle permet de «sécuriser» ses intérêts. Il estime que Jérôme Valcke n’était ni le négociateur ni le décisionnaire des contrats passés avec BeIN, et qu’il n’a «en rien influé sur la prise de ces décisions de manière contraire à ses devoirs».

Jérôme Valcke a été limogé par la FIFA en 2016 pour diverses violations éthiques (commerce de billets non autorisé, voyages en jets privés pour plus de 11 millions de francs entre 2011 et 2013). Il a alors cessé de louer la villa en Sardaigne. Il est aujourd’hui poursuivi en Suisse pour corruption privée, escroquerie, gestion déloyale et faux dans les titres. Les procédures ne sont pas terminées et il est présumé innocent.

Quelques mois avant son licenciement, en février 2015, le secrétaire général avait reçu un dernier cadeau de la part du Qatar, une montre Cartier d’une valeur de 40'000 euros. Selon son avocat Patrick Hunziker, «M. Valcke a effectivement reçu une montre lors d’un séjour au Qatar, ce qui n’est pas inusuel au Moyen-Orient. Il ignore en définitive qui lui a concrètement offert cette montre, déposée dans sa chambre d’hôtel.»


Yann Philippin («Mediapart»), Francesa Sironi («L’Espresso»), Rafael Buschmann et Christoph Winterbach («Der Spiegel») ont contribué à cet article réalisé dans le cadre de réseau European Investigative collaborations (EIC).

Créé: 18.10.2019, 17h56

L'enquête suisse va-t-elle être annulée?

Cela fait deux ans et demi que les procureurs du Ministère public de la Confédération enquêtent sur les liens entre l'ancien secrétaire général de la FIFA Jérôme Valcke et le qatarien Nasser al-Khelaïfi. Mais cette procédure est aujourd’hui menacée. Les avocats de Jérôme Valcke, Patrick Hunziker et Elisa Bianchetti, ont en effet demandé son annulation pure et simple. Leur requête est pendante devant le Tribunal pénal fédéral.

Selon les avocats, l’enquête doit être annulée parce que le procureur qui supervisait les enquêtes concernant la FIFA, Markus Nyffenegger, aurait fait preuve de partialité. Le 17 juin dernier, il a été récusé pour avoir fait partie d’un système informel d’échange d’informations entre le Ministère public de la Confédération et la FIFA.

Après le renvoi de son secrétaire général Jérôme Valcke en 2016, l’organisation a porté plainte contre lui pour diverses malversations. En tant que plaignante, «elle bénéficiait de faveurs secrètes», estime Patrick Hunziker. Le supérieur de Markus Nyffenegger au MPC, Olivier Thormann, et le juriste en chef de l’organisation se sont ainsi entendus sur la meilleure façon de perquisitionner le bureau de Jérôme Valcke.

Des procédés inacceptables, selon l’avocat, qui doit selon lui conduire à «l’annulation et la répétition» de tous les actes de l’enquête. Mais selon le MPC, «le procureur en charge de cette procédure n’est pas concerné par la récusation, et le procureur concerné par la récusation n’a jamais été en charge de cette procédure».

L’avocat de Nasser al-Khelaïfi, Grégoire Mangeat, estime quant à lui que «le classement de la procédure contre notre client demeure, deux ans après sa première audition, l’hypothèse la plus raisonnable », a-t-il déclaré au Monde. Pour l’instant, l’enquête se poursuit et devrait même s’accélérer ces prochaines semaines avec de nouvelles auditions.

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