Le dossier contre la compagne du Vaudois radicalisé se dégonfle

DjihadismeContre la supposée terroriste, la justice suisse n’a que des menaces d’attentat proférées dans la sphère privée. Ces propos ne seraient pas répréhensibles.

Maria et Goran avec leur premier enfant.

Maria et Goran avec leur premier enfant. Image: DR

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L’opération antiterroriste avait fait l’effet d’une bombe, début novembre 2017. Un vaste coup de filet franco-suisse avait abouti à l’arrestation de dix individus. Parmi eux, un jeune couple vaudois: Goran*, un ressortissant suisse d’Yverdon né en 1989, et sa compagne Maria*, une Colombienne de Lausanne, née en 1994. Le ministre français de l’Intérieur, Gérard Collomb, apprenait alors à la Suisse romande médusée que le jeune homme faisait office de «prétendu imam» qui «endoctrinait» des jeunes pour commettre des attentats.

Neuf personnes avaient été arrêtées en France. Dont Goran, qui venait de passer la frontière à Genève. Ils avaient été dénoncés pour «association de malfaiteurs terroriste criminelle et provocation directe à la commission d’un acte de terrorisme par un moyen de communication au public en ligne». Depuis, le jeune homme d’Yverdon a été mis en examen. Il est toujours embastillé en France et l’enquête suit son cours, nous confirme le Parquet de Paris.

Maria est la seule du groupe à avoir été interpellée par les autorités suisses. Après 3 mois de détention préventive dans l’établissement de Thoune (BE), le Ministère public de la Confédération (MPC) a demandé sa mise en liberté, estimant ainsi qu’elle pouvait attendre chez elle la fin des investigations. La sortie était prévue mardi. Mais un avis d’expulsion inattendu de la police fédérale a remis en question cette libération (lire ci-contre).

Entre-temps, le dossier terroriste contre Maria semble s’être dégonflé. Le procureur en charge du dossier n’a toujours rien trouvé de décisif. Depuis début novembre, il a vu la jeune femme seulement deux fois. La première fois, le jour de son arrestation. La deuxième, jeudi dernier, le jour de l’annonce de sa libération.

Que lui reproche concrètement le MPC? Sur le papier, les faits sont graves. Maria est accusée d’avoir violé la loi fédérale interdisant les groupes «Al-Qaida» et «État islamique» et les organisations apparentées. Elle risque 5 ans de prison au plus.

Aucun élément suspect
Dans les faits, le MPC reproche à la jeune femme d’avoir accompagné la lente dérive djihadiste de Goran, avec qui elle a eu deux enfants hors mariage. Ce Bosniaque catholique d’origine, né en Croatie, s’est islamisé très rapidement et sur le tard, après avoir rencontré Maria à Lausanne. C’est à ses côtés qu’elle s’est radicalisée, avaient raconté ses proches. Au moment de son arrestation, la jeune femme, de confession catholique elle aussi, était convertie à l’islam. Elle portait le hijab et défendait une pratique rigoriste de la religion.

Aux yeux de la justice, le père de famille d’Yverdon est infréquentable. Il aurait échangé des propos, jugés «inquiétants» par la justice, sur la messagerie cryptée Telegram, le réseau social prisé des djihadistes. Selon la presse française, Goran jouait le rôle de créateur et d’animateur de groupes de discussion entre apprentis djihadistes en France. Il avait été en contact avec un garçon âgé de 13 ans à Vitry-sur-Seine. Le préadolescent avait été arrêté in extremis dans la rue en juin 2017. Il avait un couteau sur lui et disait vouloir tuer des passants au hasard.

Maria est bien la compagne de Goran, mais cela ne fait pas d’elle une terroriste, poursuit son avocat Nicolas Bornand. Et rien dans le dossier ne prouve qu’elle l’est effectivement. La police fédérale n’a pas trouvé d’élément suspect au domicile neuchâtelois du jeune couple. Il n’y avait aucune arme, aucun document de propagande ou autre élément faisant penser à un acte préparatoire. De plus, Maria n’avait pas de compte Telegram à titre personnel, contrairement à Goran.

Les éléments à charge du dossier sont les heures d’enregistrement audio. L’enquête a débuté en juin 2016. De juillet à novembre 2017, les agents ont écouté les discussions entre Goran et Maria. Des micros espions avaient été placés dans la voiture et au domicile du couple. Le MPC se penche sur des propos tenus par Maria. Elle évoque «le déraillement d’un train», «un attentat contre un établissement de nuit à Lausanne», «un attentat contre un imam», «un empoisonnement», détaille Me Bornand.

Cadre privé
Ces menaces constituent-elles un soutien au terrorisme? Non, selon l’avocat, qui souligne que ces propos étaient sporadiques et peu concrets. Ils n’ont pas fait l’objet d’acte préparatoire (repérage, recherche d’explosifs, etc.). Enfin, ces mots ont été échangés dans un cadre strictement privé, assure-t-il. Ils n’ont jamais été répercutés auprès du grand public.

Le pénaliste genevois Yvan Jeanneret, qui ne connaît pas le dossier, confirme cette analyse. Tout ce qui est dit dans la sphère privée n’est a priori pas répréhensible. «Le simple fait d’évoquer l’idée de commettre un crime n’en est pas encore un. Ce n’est pas parce que je dis à ma femme que je vais mettre une bombe au Palais fédéral que je vais vraiment le faire», détaille-t-il. Pour que cela devienne un crime, il faut qu’il y ait une publicité, un appel au public. Ou que l’idée du crime ait fait l’objet d’un acte préparatoire.

Les propos de Maria constituent-ils un réel soutien à des actes terroristes? Le MPC n’a pas voulu faire de commentaires. Il n’a pas voulu expliquer non plus pourquoi la détention de la jeune femme a été prolongée in extremis. Mardi, elle a été déplacée dans un centre de détention à Coire.

* Prénoms d’emprunt. Identités connues de la rédaction (24 heures)

Créé: 07.02.2018, 07h05

Libérée et réincarcérée le même jour

Est-ce la cacophonie au sommet de l’État? Lundi, à la veille de la libération de Maria*, son avocat Nicolas Bornand a reçu une lettre du Service vaudois de la population (SPOP) demandant la mise en détention immédiate de la Colombienne de Lausanne. Ce courrier est incompréhensible, réagit l’avocat. D’un côté, au niveau pénal, le Ministère public de la Confédération (MPC) ordonne sa sortie de prison, à la condition qu’elle ne quitte pas le territoire suisse durant au moins trois mois, dans l’attente de la fin de l’enquête judiciaire. De l’autre côté, au niveau administratif, le SPOP exige sa réincarcération. Le service vaudois écrit avoir peur que la jeune femme puisse se soustraire à une récente décision de la police fédérale. Cette dernière vient d’ordonner l’expulsion immédiate de la Sud-Américaine, qui est au bénéfice d’un permis B.

«Nous allons nous opposer à cette nouvelle mise en détention», affirme Me Bornand. Il ne comprend pas pourquoi l’administration réagit ainsi. Selon lui, la police fédérale doit attendre la conclusion de l’enquête pénale du MPC avant de se prononcer. D’ici là, Maria reste présumée innocente.

Cette décision d’expulsion réveille le cauchemar de la jeune maman. Le jour de son arrestation, elle a été séparée de ses deux enfants, âgés de 7 mois et de 4 ans. Ils ont été placés dans une structure d’accueil vaudoise. Cet arrachement a été un électrochoc pour la maman, qui fait tout depuis pour les récupérer. Elle ne porte plus le voile et a assuré au procureur avoir tourné la page de l’islam, relève Me Bornand.

Si elle est expulsée en Colombie, la mère pourra difficilement revoir ses deux garçons, dont le père est Suisse. Les enfants seraient alors placés chez sa belle-mère, à Yverdon. La grand-maman pourrait d’ailleurs obtenir bientôt la garde provisoire de ses petits-enfants, dans l’attente de la résolution du dossier.

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