Le grand retour des Italiens

ImmigrationEn pleine crise politique et migratoire, les Transalpins quittent leur pays, au même niveau que dans les années 60

De plus en plus d’Italiens repassent la frontière pour travailler.

De plus en plus d’Italiens repassent la frontière pour travailler. Image: Keystone

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Commençons par les chiffres. Premier constat. Il y a eu, en 2016, près de 20'000 nouveaux arrivants en Suisse contre 9000 départs. Le plus haut score d’immigration nette en provenance de l’Union européenne. Et, encore, ce ne sont là que des années officielles, l’arrivée d’Italiens non déclarée étant, selon les experts, en pleine explosion.


L'édito: L’Italie, à son tour, se vide de son sang


Deuxième constat: depuis 2010, ce chiffre des arrivées a quadruplé. Et, enfin, selon l’Office fédéral de la statistique, seule l’immigration italienne en Suisse continue à croître depuis la crise financière de 2008, alors que, de l’Allemagne au Portugal, cette dernière ne cesse de décroître. Résultat des courses: l’arrivée récente d’Italiens en Suisse a retrouvé le niveau record des années 60, celui des années de saisonniers. Malaise donc, lorsque l’on parle de la troisième économie de la zone euro, après l’Allemagne et la France.

«Comme sur le «Titanic»

Alessandra Spada, 47 ans, architecte, mariée et mère de trois enfants, est loin, très loin du stéréotype qui prévaut encore contre l’immigré italien: peu formé, pauvre et apte, au mieux, à la maçonnerie ou à la pizza. Cette Milanaise a quitté son pays en 2015, d’abord pour suivre son mari dont la carrière à l’EPFL a pris son envol, mais aussi parce qu’elle n’y voyait plus d’avenir pour ses enfants. «Notre génération se sent comme sur le pont du Titanic en train de sombrer, nous confie-t-elle. Plus rien ne va, mais nous continuons à nous rendre au restaurant ou à courir les boutiques. On consomme, on dépense, mais l’argent ne rentre plus.»

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Fabio Lo Verso, 50 ans, rédacteur en chef de «La Cité» et du journal «Il Quaderno» qu’il a lancé à destination de la communauté italienne en Suisse, est encore plus sévère, lui qui a quitté la Sicile voici trente ans avec l’engagement de ne plus jamais y revenir: «Depuis que je suis né, l’Italie n’a jamais changé. Elle est gangrenée par la corruption et le clientélisme, où les jeunes n’appartenant pas à la bonne famille n’ont aucune chance d’émerger.» Antonio* enfin, 52 ans, vient de revenir en Suisse, après avoir construit toute sa vie d’émigré en Suisse avec son rêve chevillé au cœur de retourner à Bologne: «Non seulement je n’y trouve pas de travail, nous raconte-t-il, mais je me sens en déconnexion totale avec cette société restée au XIXe siècle.»

Pour tous ces Italiens, anciennement ou nouvellement expatriés, la énième crise politique que connaît actuellement l’Italie n’est que le reflet d’un ras-le-bol final face à un système qui ne bouge pas et «qui ne bougera jamais, à moins de jeter par-dessus bord toutes les personnes et les partis qui empêchent ce pays d’entrer dans la modernité», dénonce Fabio Lo Verso. Depuis la crise financière de 2008, les Italiens ont repris le chemin de l’exil à hauteur des chiffres observés en Suisse durant les années 60. Mais, comme nous l’explique Toni Ricciardi, professeur d’histoire des migrations à l’Université de Genève, cette émigration n’est plus la même qu’il y a cinquante ans: «Les nouveaux arrivants ont entre 25 et 30 ans, plus de la moitié d’entre eux sont diplômés et un bon tiers possède un diplôme académique.»

Cette nouvelle émigration en Suisse n’est donc plus celle – ou exclusivement celle – des régions pauvres de l’Italie; elle touche désormais les forces vives et formées du Nord, «celle de la génération des trentenaires qu’on appelle la génération «500 euros», qui ne peut plus vivre de son salaire», affirme Toni Ricciardi. En Italie, ainsi, le travail ne manque pas; un électricien ou un maçon a davantage de chance de trouver un emploi qu’un diplômé. Mais plus de 70% des jeunes suivent des études au moins jusqu’au baccalauréat, voire à l’Université et l’apprentissage y est inexistant.

Les migrants «innocents»

«Mes enfants, poursuit Alessandra Spada, n’auront plus jamais la chance d’une évolution identique à celle que nous avons connue avant le passage à l’euro, en 1999, et, surtout, avant la crise financière de 2008.» En Suisse, les forums Internet et les réunions informelles entre vieux résidents et nouveaux arrivants se multiplient. Sur les communautés italiennes de Facebook, «Italiani in Svizzera», «Italiani in Zurigo, in Neuchâtel, in Lausanne, in Ginevra», les demandes de petits boulots – tels pizzaïolos, baby-sitters, nettoyeurs ou vendeurs en grandes surfaces – se multiplient, alors même que les émetteurs sont surdiplômés et membres de l’Union européenne.

«Selon les statistiques helvétiques, analyse encore Toni Ricciardi, seuls 350'000 Italiens vivraient actuellement en Suisse, car ces dernières ne prennent pas en compte la double nationalité. En réalité et selon les données italiennes, cette communauté s’élève à plus de 700'000 personnes.» Or, même les plus jeunes n’ont plus «d’espoir de rentrer chez eux, «même si la nostalgie de notre pays nous reste chevillée au corps», témoigne Alessandra Spada.

Dès lors, la crise politique actuelle italienne a-t-elle entraîné une recrudescence de cette immigration renaissante? «Non. Ce vote n’est que le reflet d’un État qui ne s’est pas réformé. Ou trop lentement», répond Toni Ricciardi. Alors, l’afflux de migrants? Non, toujours. Ce dernier n’aurait profité politiquement qu’à la Lega – parti d’extrême droite –, mais ne serait en rien responsable de ce nouvel exil, selon nos interlocuteurs. En clair, cet afflux serait surtout l’expression d’un «No Future». (24 heures)

Créé: 07.06.2018, 06h19

Pendant ce temps, les Portugais retournent au pays

Depuis que l’Europe a repris des couleurs sur le plan économique, l’immigration en Suisse n’a jamais été aussi basse. «En repassant sous la barre de 1% en 2017, affirme ainsi l’Office fédéral de la statistique, la croissance démographique est nettement moins importante que celles enregistrées de 2007 à 2016. La population étrangère progresse moins vite que les années précédentes. Le solde migratoire continue de baisser.». L’Allemagne – qui a représenté le plus haut taux d’immigration en Suisse, loin devant le sud de l’Europe – a retrouvé la croissance économique qui lui est propre et les salaires ont enfin été adaptés, avec l’introduction d’un salaire minimal. Mais l’exemple le plus frappant est celui du Portugal qui, en Suisse, n’a cessé de voir le nombre de ses immigrés baisser et celui des départs augmenter (quelque 10'000 nouveaux arrivants en 2016, contre près de 8000 sortants). Et pour cause. Élève modèle de l’Union européenne, Lisbonne a mené une politique économique faite maison, avec une baisse drastique des taux d’imposition sur les entreprises, ainsi que de véritables cadeaux fiscaux pour de nouveaux contribuables. Dans le même temps, le gouvernement socialiste a augmenté le montant des retraites et du salaire minimal (de 505 à 557 euros par mois). Grâce à cette nouvelle concurrence au sud de l’Europe, le PIB du Portugal a atteint 2,5% l’an dernier, les investissements locaux et étrangers et la demande intérieure de main-d’œuvre sont repartis à la hausse. Voilà la recette du petit miracle portugais.

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