Le procès de Blancho fait office de test pour la justice

ProcèsTrois membres du Conseil central islamique suisse, dont Nicolas Blancho, répondent de propagande terroriste.

Le président du Conseil central islamique suisse (CCIS), Nicolas Blancho (à gauche), répond avec deux de ses acolytes d’infraction à la loi fédérale interdisant les groupes «Al-Qaïda» et «Etat islamique» et les organisations apparentées.

Le président du Conseil central islamique suisse (CCIS), Nicolas Blancho (à gauche), répond avec deux de ses acolytes d’infraction à la loi fédérale interdisant les groupes «Al-Qaïda» et «Etat islamique» et les organisations apparentées. Image: P. KLAUNZER/KEYSTONE/Keystone

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Tribunal pénal fédéral de Bellinzone aura à trancher, mercredi et jeudi, une question ultrasensible dans le contexte sécuritaire actuel. Sur le banc des accusés, le sulfureux Nicolas Blancho, président du non moins controversé Conseil central islamique suisse (CCIS). Il répond, avec deux autres cadres du groupe d’obédience salafiste, d’infraction à la loi fédérale interdisant les groupes Al-Qaida et État islamique et les organisations apparentées. Le trio encourt jusqu’à 5 ans de prison pour avoir créé et partagé, sur les réseaux sociaux et lors d’une manifestation à Winterthour, des films qualifiés de propagande terroriste par le Ministère public de la Confédération (MPC). Cette affaire «prioritaire» a valeur de test pour le procureur général de la Confédération, Michael Lauber. «Nous souhaitons savoir jusqu’où va la liberté d’expression, et à partir de quand il s’agit de propagande en faveur d’une organisation terroriste», avait-il expliqué à la «Neue Zürcher Zeitung» en novembre 2016.

Le CCIS convoque la presse

Le procès de deux jours promet d’être spectaculaire. Le CCIS défend fermement sa liberté d’expression et critique activement un «procès spectacle» motivé politiquement pour le stigmatiser. Ce lundi, deux jours avant le début de l’audience, il devrait clamer une fois encore ce message: le CCIS a convié les médias pour donner, dit-il, des indications sur sa stratégie juridique. Fidèle à son sens de la mise en scène, il ne livrera qu’au dernier instant le lieu de la conférence de presse, invoquant des préoccupations sécuritaires.

Sur quoi repose l’accusation? Son protagoniste central est Naim Cherni, directeur du département de «production culturelle» du CCIS. Ce ressortissant allemand de 27 ans, né et vivant à Berne, s’est rendu en septembre 2015 en Syrie, où il a tourné deux films. L’un des enregistrements donne longuement la parole à Abdullah al-Muhaysini. Ce Saoudien est décrit comme un représentant haut placé d’Al-Qaida en Syrie et de l’organisation faîtière djihadiste Jaysh al-Fath. Le MPC lui reproche aussi d’avoir sympathisé avec le groupe État islamique. Nommée «Interview exclusive avec le Dr Abd Allah al-Muhaysini, l’EI et moi», la vidéo dure un peu plus de trente-huit minutes. Elle a été sous-titrée en anglais, en allemand et en français. Le MPC accuse le CCIS d’avoir ainsi offert au présumé combattant djihadiste «une plateforme de premier plan, multilingue et multimédia, pour présenter et propager avantageusement sa propre personne et l’idéologie d’Al-Qaida».

Pour le MPC, pas de doute: il s’agit de matériel de propagande terroriste tombant sous le coup de la loi, et certainement pas d’une «interview journalistique exclusive créée dans les règles de l’art», affirme-t-il dans l’acte d’accusation. Il en veut notamment pour preuve que Naim Cherni ne s’exprime que près de deux minutes sur toute la longueur de l’entretien, laissant toute la place à Al-Muhaysini. Il note aussi les difficultés du réalisateur à réagir en haut arabe aux réponses de son interlocuteur. Ou encore le fait que ce dernier regarde parfois directement la caméra, s’adressant, à une occasion et en allemand, aux «moudjahidins». Selon le MPC, Al-Muhaysini appelle aussi, dans le film, «les jeunes musulmans de l’Occident à un djihad violent».

Dans la seconde vidéo, qui dure aussi près de quarante minutes, Naim Cherni retrace son voyage en Syrie. On y voit de nouveau Al-Muhaysini. Le réalisateur s’adresse à lui de manière révérencieuse, laissant entendre au public qu’il s’agit d’une autorité idéologique et religieuse, estime le MPC. Qui souligne que le film est rythmé par des «chansons de combat qui glorifient le djihad violent et la destruction du christianisme». Selon le CCIS, il s’agit d’un film documentaire.

Un retrait tardif

Nicolas Blancho et Qaasim Illi, chef de la communication du CCIS, se retrouvent eux aussi sur le banc des accusés pour avoir activement fait la promotion des deux enregistrements. Mise en ligne sur YouTube en novembre 2015, «l’interview exclusive» avait été visionnée plus de 100'000 fois en juillet 2017. Elle n’a été retirée de la plateforme qu’en septembre dernier, après le dépôt de la plainte pénale du MPC. Le CCIS, en plus d’invoquer le respect de ses droits fondamentaux, réfute toutes les accusations ainsi que l’appartenance d’Al-Muhaysini à Al-Qaida. Son but, assure-t-il, était de donner la parole à des opposants de l’EI et de «déconstruire» le discours du groupe. Dans un communiqué envoyé vendredi, il rappelle que la vidéo fait partie de ses efforts pour «lutter contre l’idéologie de l’EI».

Le CCIS s’est toujours défendu de soutenir l’État islamique. Mais dans une forme de double discours, il a une position ambiguë sur le djihad. «Si nous apprenons qu’un jeune souhaite partir, nous ferons tout pour rendre son départ impossible», a déclaré Nicolas Blancho au «Temps» en 2016. Cependant, «le djihad armé fait partie des moyens de légitime défense pour un musulman».

La partie est risquée pour le MPC. Une défaite devant le TPF serait un grand succès pour le CCIS. Lequel pourrait aussi, en cas de condamnation, adopter une stratégie de victimisation pour la communauté musulmane, qu’il dit représenter. (24 heures)

Créé: 13.05.2018, 20h53

Le CCIS, une organisation fortement controversée

Le Conseil central islamique suisse (CCIS) et son président, Nicolas Blancho, alimentent la polémique depuis des années. Dernier épisode en date: le refus fait au Biennois de 34 ans d’acheter une arme. Invoquant des menaces contre sa famille et lui-même, il avait déposé une demande de permis en 2014.

La police cantonale bernoise et toutes les instances saisies ensuite, jusqu’au Tribunal fédéral le 8 mai dernier, ont jugé que l’on ne pouvait pas garantir que l’homme à la longue barbe rousse utiliserait son arme de manière respectueuse de la loi.

Fin 2017, celui qui s’est converti à l’islam à l’âge de 16 ans avait fait les gros titres pour avoir disparu alors qu’il devait 9000 francs à son assurance maladie. «Le Matin Dimanche» n’avait pas eu beaucoup de peine à le retrouver dans un immeuble locatif bernois. Le journal dominical ajoutait que Nicolas Blancho était un habitué de l’Office des poursuites et que la montagne de dettes qu’il avait accumulées atteignait près de 200'000 francs, en incluant les sociétés qu’il avait dirigées.

Nicolas Blancho est surtout accusé de soutenir le terrorisme et le djihad, ce qu’il dément. Il avait toutefois déclaré dans un enregistrement audio datant de mai 2015 et révélé par le «Tages-Anzeiger» qu’il y a «une clarté indéniable et immuable dans les sources de droit islamique et aussi un consensus parmi les érudits musulmans selon lesquels combattre et défendre contre de telles forces interventionnistes est un devoir légitime des musulmans».

En 2010, il avait cautionné la lapidation, avant de préciser qu’il ne prônait pas son application en Suisse.
Les autres membres du CCIS ne sont pas en reste. En 2016, la salafiste suisse Nora Illi a créé le scandale en apparaissant en burqa à la télévision allemande. Elle y déclarait que les jeunes partant en Syrie devaient être loués pour leur «courage civil». Elle avait aussi déambulé dans les rues de Locarno en voile intégral le jour de l’entrée en vigueur de la loi interdisant ce vêtement au Tessin.

Le CCIS compterait 3500 membres, soit 1% des musulmans de Suisse. L’ex-président de l’Union vaudoise des associations musulmanes, Pascal Gemperli, avait critiqué en son temps les prises de position et les actions du CCIS, «qui ne contribuent ni à la paix sociale ni à la tranquillité nécessaire en Suisse pour la compréhension interreligieuse». Benjamin Keller

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