Les Romands dégustent, les Alémaniques savourent

Votations fédéralesLa majorité de Romands a plébiscité les deux initiatives agricoles soumises au vote dimanche. Les initiants se servent de cet aiguillon occidental pour mettre en garde la Berne fédérale.

Maya Graf et Robert Cramer.

Maya Graf et Robert Cramer. Image: Keystone

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Les sondages avaient prédit un clivage. Il s’est confirmé dans les urnes dimanche. Les deux initiatives populaires «Pour des aliments équitables» et «Pour la souveraineté alimentaire» sont sèchement rejetées sur le plan national, par respectivement 61% et 68% des voix. Mais les Genevois, les Vaudois, les Neuchâtelois et les Jurassiens ont largement appuyé les deux textes.

Comment expliquer ce clivage? Dès le départ, les fronts étaient plus favorables aux deux initiatives en Suisse romande. Le syndicat paysan Uniterre, qui défendait son texte «Pour la souveraineté alimentaire», est d’ailleurs presque inexistant en Suisse alémanique. «Là où les politiciens ont réussi à faire peur et où nous n’étions pas assez implantés pour répondre, nous sommes passés de 75% à 35% de oui à notre texte», réagit Pierre-André Tombez, président de l’Alliance pour la souveraineté alimentaire. Il en veut à ses adversaires politiques: «Ils ont menti quand ils ont fait croire que les prix allaient augmenter et l’offre diminuer. Au marché à Lausanne, les prix sont 18% moins élevés qu’en grandes surfaces. Ils sont 19% moins chers dans l’agriculture contractuelle.»

Le message au ministre

L’initiative des Verts «Pour des aliments équitables» a davantage séduit que sa cousine, dimanche. Le canton de Fribourg ne lui a dit non que par l’effet du vote de sa minorité alémanique. Il faut dire que le texte partait avec le soutien de la Fédération romande des consommateurs (FRC) et de la faîtière du monde agricole romand Agora.

Au stamm des écologistes à Berne dimanche, entre un morceau de fromage bio et une pomme, c’est ainsi une ovation qui est venue saluer les votes des Vaudois et des Genevois. «Nous faisons un triomphe en Suisse romande! estime le conseiller aux États Robert Cramer (GE/Verts). Il y a une sensibilité et une imprégnation différentes par rapport aux questions d’alimentation.» Le Genevois rappelle d’ailleurs l’origine de l’initiative populaire «Fair food»: suite aux scandales des tomates d’Almería, tous les parlements romands ont adressé une initiative cantonale à Berne, soucieux des conditions environnementales et sociales des produits importés. Rien de pareil en Suisse alémanique. «Se nourrir est aussi un acte politique. Peut-être que les gens le comprennent ainsi en Suisse romande», avance Robert Cramer.

Mais ce n’est pas tout. Le débat de ce côté-ci de la Sarine a été marqué par la volonté, notamment paysanne, d’adresser un message clair au conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann alors que la Politique agricole 2020 est en cours d’élaboration. Agora l’exprimait ainsi dimanche: «Par leur vote, les Romands ont certainement souhaité marquer leur désapprobation des attaques répétées issues de l’Administration fédérale ou de milieux tels qu’Avenir Suisse.»

La lecture diffère dans le camp des vainqueurs. Dans leur stamm, dimanche, entre une boulette de mozzarella et un canapé au saumon, ils ont savouré une victoire qu’ils ne pensaient pas si aisée à cueillir. «Nous avons réussi, avec notre campagne, à faire beaucoup de chemin et à montrer ce que l’acceptation des deux initiatives aurait signifié, notamment par rapport à nos engagements internationaux», souligne Monika Rühl, la directrice d’EconomieSuisse. Et le vote d’une majorité de Romands? «Il ne me surprend pas. C’est aussi l’expression d’une perception différente du rôle de l’État. En Suisse alémanique, on préfère confier la responsabilité aux producteurs, et pas à la Confédération, de faire en sorte que les aliments soient plus sains et plus durables.» Elle ajoute: «Beaucoup de citoyens ont aussi sans doute estimé que le vote sur la sécurité alimentaire de 2017 allait déjà dans le sens d’une agriculture plus durable.»

Trêve de courte durée

Justement, le monde agricole romand et les Verts appellent désormais à une mise en œuvre conséquente de cet arrêté fédéral sur la sécurité alimentaire. «Il faut espérer que le vote d’aujourd’hui soit un signal à l’intention de l’Office fédéral de l’agriculture: nous avons les moyens de gagner un référendum!» indique Robert Cramer.

Le conseiller fédéral Alain Berset a estimé pour sa part dimanche que les objectifs essentiels poursuivis par l’initiative «Fair food» sont déjà soutenus par la Confédération: protection des animaux, salaires équitables, transparence, etc. Quant à son collègue en charge de l’Agriculture, Johann Schneider-Ammann, il a salué des votes qui confirment le cours de la politique agricole actuelle et l’ouverture des marchés. «On peut avancer, sur la base de ces votes, dans la politique commerciale et de libre-échange.»

La trêve sera de courte durée. Outre le débat à venir sur la future politique agricole, six autres initiatives sont déjà dans le pipeline, qui s’intéressent à l’agriculture (voir encadré). «L’alimentation compte des aspects culturels, sociaux, écologiques ou de santé publique, estime la conseillère nationale Adèle Thorens (Verts/VD). Ce n’est donc pas étonnant qu’il y ait une telle multitude de textes.» Elle n’y voit pas une méfiance vis-à-vis des agriculteurs, «plutôt des inquiétudes sur la façon dont on se nourrit. Nous cuisinons moins qu’à l’époque. Les produits transformés, ajoutés au fait que l’on importe 50% de notre alimentation, font qu’il y a une perte de maîtrise de ce que nous consommons.» Ce que confirme Sophie Michaud Gigon, de la FRC. «La question de l’alimentation – en rapport avec la santé – est devenue une des principales préoccupations des consommateurs.»

«Désormais, le problème n’est plus chez nous, souligne Pierre-André Tombez, en se frottant les mains. Quand les textes contre les pesticides et sur l’eau propre arriveront, ce sera un combat encore plus difficile pour la droite.»

Jacques Bourgeois (PLR/FR), directeur de l’Union suisse des paysans, est conscient des défis à venir. «L’initiative sur les vaches à cornes (ndlr: soumise au vote le 25 novembre) ne me pose pas de problème, mais d’autres textes pourraient avoir de graves conséquences si elles sont adoptées. Il y a un vrai débat de fond sur l’agriculture du futur. Les visions divergent parfois. Et l’arrivée des véganes et des antispécistes ne simplifie rien.» Mais le Fribourgeois en est convaincu: à la fin, la population soutient le paysan. Encore faut-il s’entendre sur la définition de ce dernier. (24 heures)

Créé: 23.09.2018, 19h23

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