«Les élus ignorent ce qui se passe en Érythrée»

RencontreUne délégation érythréenne s’est rendue à Berne pour confronter les parlementaires aux effets de leur politique d’asile.

Le sénateur Damian Müller (PLR/LU) débat de sa motion controversée avec Huda Bakhet et Veronica Almedom d’IFE, une ONG qui défend les Érythréens. Au centre, Shewit Tekie, une demandeuse d’asile déboutée.

Le sénateur Damian Müller (PLR/LU) débat de sa motion controversée avec Huda Bakhet et Veronica Almedom d’IFE, une ONG qui défend les Érythréens. Au centre, Shewit Tekie, une demandeuse d’asile déboutée. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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«Rentrer en Érythrée, ça me fait peur.» Shewit Tekie est une jeune femme de 20 ans. Dans les couloirs du Palais fédéral, elle est stressée au moment de raconter son histoire. «J’ai fui mon pays pour échapper au service militaire obligatoire. Cela fait bientôt quatre ans que je suis en Suisse. J’ai appris la langue et j’aurais pu commencer un apprentissage l’année prochaine.» Si le conditionnel est de mise, c’est que sa demande d’asile a été refusée. «J’aime mon pays, mais là-bas je risque la prison et d’être enrôlée dans le service militaire.»

Aux côtés de la jeune femme, deux représentantes d’IFE, une ONG qui défend les Érythréens. «Si nous sommes ici, c’est pour sensibiliser les élus aux conséquences humaines de leur vote, explique l’une d’elles, Huda Bakhet. Leur montrer concrètement qui sont les gens qu’ils sont prêts à renvoyer.»

Exception érythréenne

Ce lundi, le Conseil national débattait en effet d’une proposition du sénateur Damian Müller (PLR/LU). Sa motion demande de mieux exploiter la marge de manœuvre existant sur le plan juridique afin de lever autant d’admissions provisoires que possible. L’idée est d’en finir avec l’exception érythréenne.

Cette motion, le Conseil national l’a acceptée, tout comme le Conseil des États l’avait déjà fait l’an passé. Trois éléments ont changé la donne avec l’Érythrée. Tout d’abord, il y a eu l’accord de paix signé l’été dernier avec l’Éthiopie après un conflit larvé de plus de vingt ans. Il y a eu ensuite plusieurs jugements du Tribunal administratif fédéral qui a durci les conditions d’octroi au statut de réfugié. En clair, le service militaire obligatoire n’est plus synonyme de droit à l’asile en Suisse pour les Érythréens. Enfin, sur le plan des relations bilatérales entre la Suisse et l’Érythrée, les choses ont évolué. La Direction du développement et de la coopération (DDC) a repris des projets dans le pays. Et le Conseil fédéral tente d’y renforcer sa présence diplomatique.

«Le service militaire n’a rien à voir avec celui que nous connaissons en Suisse. Pour les femmes, ça signifie des abus sexuels»

Un non-sens pour Veronica Almedom, fondatrice et codirectrice d’IFE. «Le service militaire n’a rien à voir avec celui que nous connaissons en Suisse. Les droits et libertés de ceux qui le font sont effacés. Plusieurs délits y sont commis. Pour les femmes, ça signifie des abus sexuels», ajoute celle qui est aussi membre de la Commission fédérale pour les migrations.

«Les élus ignorent ce qui se passe vraiment en Érythrée», ajoute Huda Bakhet. Et de rappeler qu’il s’agit d’un pays sans État de droit, que la dureté du régime perdure malgré l’accord de paix avec l’Éthiopie, que de nombreuses atteintes aux droits de l’homme et des cas d’esclavage sont régulièrement dénoncés par les ONG. «La Suisse est d’ailleurs aujourd’hui le seul pays d’Europe à émettre des décisions de renvoi en Érythrée», ajoute Veronica Almedom.

«Il faut respecter la loi»

La politique proposée dans cette motion ne fera qu’empirer les choses, craignent les deux femmes, dans la mesure où la Confédération ne pourra pas signer d’accord de réadmission avec le régime. La fin des admissions provisoires va pousser de plus en plus d’Érythréens dans l’aide d’urgence. Ce sont les Cantons qui se verront porter la charge financière et administrative de cette population qui est pourtant, soit déjà participative à l’économie, soit en voie de le devenir. Ce qui les gêne aussi, c’est qu’on accuse les Érythréens de ne pas vouloir s’intégrer. «Or beaucoup d’entre eux le sont», reconnaît le conseiller national Guillaume Barazzone (PDC/GE), l’élu qui a facilité cette venue, afin que ses collègues puissent dépasser certains stéréotypes et entendre une autre voix sur la réalité de ces ressortissants.

Auteur de la motion controversée, Damian Müller ne s’est pas défilé au moment de rencontrer la délégation. Face au sénateur, la jeune Shewit Tekie ne dit pas grand-chose et laisse les deux membres d’IFE défendre sa cause. Le dialogue est courtois, mais au final chacun campe sur ses positions.

«Évidemment que ce genre de témoignage m’attriste, nous expliquer Damian Müller. Cette jeune femme a parcouru un chemin très compliqué pour aspirer à une vie meilleure, et aujourd’hui, elle doit partir. Ma proposition n’est pas dirigée contre elle. Mais en Suisse, il y a une loi, et il faut la respecter. Sinon, le peuple ne nous fait plus confiance.»

Du côté de la délégation, qu’a-t-elle retiré de l’échange? «C’est un premier contact intéressant, mais nous devons continuer notre travail d’information», répond Veronica Almedom.

Créé: 04.03.2019, 21h22

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