Les ornithologues hésitent sur l'impact des futures éoliennes

Stratégie énergétique 2050Sur le canton, 19 parcs éoliens sont en cours de planification. A la veille de la votation sur la stratégie 2050, qui doit faciliter l'implantation des mats, les meilleurs ornithologues suisses sont partagés.

Souvent au cœur du débat de chaque parc éolien (ici celui de Juvent à Saint-Imier), l’impact sur l’avifaune reste inconnu. Les mesures de compensation, comme l’arrêt des turbines lors des migrations, l’aménagement des forêts ou la fermeture de routes, divisent les spécialistes.

Souvent au cœur du débat de chaque parc éolien (ici celui de Juvent à Saint-Imier), l’impact sur l’avifaune reste inconnu. Les mesures de compensation, comme l’arrêt des turbines lors des migrations, l’aménagement des forêts ou la fermeture de routes, divisent les spécialistes. Image: Keystone

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L’avenir de nos oiseaux s’est posé en plein milieu de la campagne pour la Stratégie énergétique 2050. Début mai, un tous-ménages des opposants, signé «Franz Hoffenstein, amateur d’oi­seaux», alertait les citoyens sur le massacre annoncé de masses d’oiseaux hachés par les éoliennes. Photomontage d’un cadavre à l’appui. «Sauf qu’il s’agit d’un bruant à couronne blanche, un oiseau américain jamais observé en Suisse. Ça en dit long sur les signataires», s’agace – à titre privé – Jérémy Savioz, ornithologue et député Vert au Grand Conseil valaisan. «Il faut remettre l’église au milieu du village, soupire-t-il. L’enjeu est important et il ne faut pas prendre l’avifaune en otage.»

Une position qui illustre les différentes approches des professionnels, divisés entre ceux qui prônent la sauvegarde de secteurs préservés et ceux qui voient dans l’accumulation des mesures de compensation un bilan gagnant. Interview de deux pontes.


«Une éolienne tue moins d’oiseaux qu’une maison avec des baies vitrées»

Lionel Maumary, ornithologue indépendant, il a travaillé sur l’impact de la plupart des projets éoliens vaudois

Les ornithologues suisses sont divisés sur l’impact éolien. Comment expliquez-vous ces divergences?

Il y a un traumatisme dans la profession. En Espagne, un parc mal conçu a décimé une colonie de vautours fauves. Les oiseaux étaient attirés par les ascendances thermiques au-dessus des places de montage des éoliennes. Elles ont depuis été remplacées par des modèles modernes, plus haut mais moins nombreux. C’est le principe prévu en Suisse, et le problème s’est considérablement réglé. Mais, en dehors de ce cas, il y a chez nous toujours beaucoup de dogmatisme. Certains estiment qu’on ne peut pas être amoureux de la nature et soutenir des éoliennes. Si on est pragmatique, on est vite traité de parias.

Ce sont des conflits de spécialistes?

On fait plutôt face à un manque de perspectives larges. Prenons les buses. Si on en retrouve une au pied d’une éolienne, c’est le tollé. Pourtant chaque hiver, des dizaines de milliers d’entre elles sont fauchées par des voitures alors qu’elles cherchent des campagnols sur les bordures herbeuses des autoroutes. Et là, personne ne dit rien.

L’impact éolien en comparaison, ce n’est pas grand-chose?

Au Peuchapatte (JU), la Station ornithologique suisse a calculé 20,7 oiseaux tués par éolienne et par an. C’est moins qu’une maison avec des baies vitrées. J’ai passé trois mois à scruter le site et je n’ai vu aucun oiseau se faire tuer. Mes propres estimations tournent autour de 10 oiseaux par an et par hélice. Et encore, c’est s’ils se sont perdus dans le brouillard et qu’ils ont été attirés par l’éclairage de la nacelle. Après, s’il s’agit de 10 rapaces rares, c’est grave. Si c’est 10 passe­reaux, alors que des milliers vont disparaître durant leur migration, c’est infime.

Vous n’êtes inquiets pour aucune espèce?

Globalement non. Mais je me pose des questions pour l’alouette lulu. Il reste 20 couples sur le Jura vaudois. C’est un risque calculé. Au Mollendruz, on va reconstituer son habitat, avec des ouvertures et des alpages tels qu’ils étaient il y a un siècle. Vont-elles revenir? C’est difficile à dire. Ce qui est certain, c’est qu’on néglige systématiquement la capacité d’adaptation des oiseaux. On a vu des milans royaux venir chasser près des mâts seulement quand les pales s’arrêtaient.

Les parcs visent tout de même des alpages jusqu’ici inviolés.

De toute manière, ils sont exploités de plus en plus intensivement. Avec les parcs éoliens, on a l’occasion de revenir en arrière. Ce qu’on refuse de dire, c’est que le bilan des mesures de compensation peut être positif pour l’avifaune. C’est difficile à accepter, je sais. Mais on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs. Sécuriser des pylônes électriques par exemple, c’est ce qu’on demande depuis longtemps et on peut l’obtenir.

Vous comprenez ceux qui doutent de leur mise en place, qui ne veulent pas ajouter des épreuves aux migrateurs?

Les oiseaux migrateurs font face à des dangers plus importants, comme les câbles électriques justement. Notre profession doit être là pour discuter et éviter des impacts. On est écouté par les promoteurs: j’ai évité un mât sur une aire de reproduction de la bécasse des bois. Mais si on n’anticipe pas, il sera trop tard. En réalité, notre ennemi c’est l’abattage des haies et des futaies, ce sont les pesticides et l’agriculture intensive. Les éoliennes cachent le vrai problème.


«Le bon sens, c’est ne pas mettre des éoliennes sur des sites inappropriés»

François Turrian, directeur romand BirdLife Suisse, ONG opposée à plusieurs projets éoliens

Les ornithologues suisses sont divisés sur l’impact éolien. Comment expliquez-vous ces divergences?

C’est excessif. Disons qu’il y a des points de vue différents entre les bureaux d’études d’impact, financés par les développeurs éoliens, les instituts scientifiques et les ONG. A BirdLife, nous nous appuyons sur un réseau international qui nous permet d’avoir une vision assez large tout en gardant à l’esprit le principe de précaution. Et puis il y a le Canton qui tente de rendre acceptables des parcs lancés il y a des années et à l’époque sans études sérieuses.

Il promet d’ailleurs des mesures de compensation importantes, c’est une chance non?

Là-dessus, la loi est très claire. Il faut d’abord chercher à éviter un impact sur la nature, et le compenser lorsque c’est impossible. Croire qu’on peut réparer la disparition d’une espèce en recréant son habitat, cela reste une approche très technocratique. On manque de recul sur certaines espèces, comme la bécasse. L’expérience nous a aussi montré que les mesures de remplacement ne se concrétisent pas toujours. Il faut composer avec des lobbys, comme l’Appellation Gruyère qui pousse à une exploitation intensive des alpages. Pour des projets routiers par exemple, les compensations effectives sont souvent minimes. Pourquoi l’éolien serait tout d’un coup exemplaire?

On parle tout de même d’une poignée d’espèces d’oiseaux.

Justement, il faut assumer que toutes n’ont pas la même valeur pour la survie d’une population. Il faudra s’habituer à voir des oiseaux se faire tuer. Mais là, on cumule l’impact sur des migrateurs et des nicheurs. Et pour certains, comme le milan royal ou le grand tétras, la Suisse joue un rôle unique en Europe. Prenons le lagopède alpin. Il faut aller jusqu’en Norvège pour trouver des populations comparables. Nous avons une lourde responsabilité.

Vous ne croyez pas au faible nombre de collisions?

Difficile d’extrapoler: certaines éoliennes ne causeront qu’une très faible mortalité alors que d’autres auront un impact majeur. Si des hélices font face à des populations déjà très réduites, la mort d’un ou deux individus peut s’avérer catastrophique. Je pense par exemple au grand tétras et au gypaète – réintroduit à grands efforts dès les années 1970 – et toujours pas tiré d’affaire. Mais outre les collisions, on sous-estime l’impact des travaux pharaoniques pour élargir de petits chemins d’alpage ou construire de nouvelles dessertes… S’y ajoutent le bruit, les ombres portées par les pales, et au final une perte d’habitat pour des espèces sensibles qui disparaissent de ces zones. A l’échelle du pays et du continent, les conséquences d’un tel cumul de parcs sont absolument inconnues.

Entre des bâtiments vitrés, des lignes à hautes tensions et des chats, il y en a déjà pas mal…

C’est l’argument du lobby et une façon de se déresponsabiliser: «Ce n’est pas nous, c’est l’autre.» Avec ça, on fait vite payer un lourd tribut à l’avifaune. Certains parcs, comme celui d’EolJorat, sont tolérables parce que situés dans des zones de moindre valeur biologique. Mais le simple bon sens et le respect de la législation commandent de ne pas mettre des installations industrielles dans des sites inappropriés. Il faut privilégier les énergies renouvelables qui ont le moins d’impact sur la nature. Et dans le mix de la Str atégie 2050, l’éolien reste le plus problématique.

(24 heures)

Créé: 15.05.2017, 07h04

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