Les thermes de Vals n’ont pas fini de faire des vagues

Grand angleLa justice se saisit de l’affaire du rachat des bains. Les citoyens espèrent un retour au calme.

Dessinés par l’architecte suisse Peter Zumthor, les bains de Vals sont au cœur d’une bruyante bataille juridique depuis que la commune les a cédés en 2012.

Dessinés par l’architecte suisse Peter Zumthor, les bains de Vals sont au cœur d’une bruyante bataille juridique depuis que la commune les a cédés en 2012. Image: Keystone

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Perchée sur les hauts de Vals, la maison de Peter Schmid offre une vue plongeante sur le village grison. Le visage rougi par le soleil, l’énergique auteur jubile. Le 23 mars dernier, l’affaire qui le préoccupe depuis cinq ans a connu un rebondissement retentissant: saisi par le gouvernement grison d’une plainte pénale contre inconnu, le Ministère public cantonal va se pencher sur les circonstances qui ont entouré la vente des bains de Vals. «Il y a eu un crime ici, c’est certain. J’espère que cette procédure dévoilera enfin à tous ce qui s’est passé», lance Peter Schmid.

Au loin, les thermes se dressent discrètement sur l’autre flanc de la vallée. Un monolithe en quartzite local à l’élégante sobriété qui a contribué à la renommée de ce coin reculé de 1000 âmes au charme rustique. Mais qui est aussi source de bien des maux de tête depuis que la Commune l’a cédé, en 2012, au sulfureux promoteur immobilier Remo Stoffel. La transaction a divisé les Valser dans une guerre de tranchées alimentée par des soupçons de corruption et des craintes de voir le village se transformer en petite Dubaï alpine.

Acquéreur controversé
Peter Schmid est l’un des plus fervents critiques des nouveaux responsables. Cet ancien enseignant de 68 ans a présidé la commission de la construction des thermes. Il se rappelle avec précision cette assemblée communale qui a mis le feu aux poudres en septembre 2011. Ce jour-là, les administrateurs de la société chargée de l’exploitation des bains annoncent être en négociation avec Remo Stoffel, intéressé à racheter le complexe thermal et à prendre en charge les travaux de remise en état de son vieillissant hôtel. Né dans le village, cet ancien apprenti dans une banque est autant connu pour son ascension fulgurante dans l’immobilier que pour ses tracas judiciaires, avec le fisc notamment.

Le sang de Peter Schmid ne fait qu’un tour. Tout comme celui du concepteur des thermes, Peter Zum­thor. Craignant de voir son œuvre dénaturée par un entrepreneur accusé de ne s’intéresser qu’au profit, cette sommité mondiale de l’architecture réunit dans l’urgence un groupe d’investisseurs et dépose une offre concurrente. En mars 2012, les citoyens choisissent par 278 votes contre 219 de confier l’avenir des thermes à Remo Stoffel. «Nous avions toujours un temps de retard. C’était impossible pour nous de l’emporter», déplore Peter Schmid. Il en est convaincu: les administrateurs des bains de l’époque ont œuvré en coulisses pour favoriser la candidature de l’investisseur (lire l'encadré).

Réunis au sein du groupe des «Citoyens inquiets», quatorze villageois, dont Peter Schmid, ont tenté de contester la vente devant la justice. Leurs démarches n’ont pas abouti en raison de vices de procédure. La plainte déposée par le gouvernement grison est pour eux une première victoire. Remo Stoffel a assuré dans la presse alémanique se réjouir de ce que les questions ouvertes dans cette affaire trouvent une réponse. Le Grison, qui ne veut pour l’heure plus s’exprimer, a toujours nié toute irrégularité, accusant ses adversaires de saboter l’avenir de Vals.

Dans le village, parmi ceux qui acceptent de s’exprimer sur ce sujet «émotionnel», les avis divergent tant sur la pugnacité des contestataires que sur les soupçons qui pèsent sur la transaction. Un point commun semble les réunir: l’envie de voir cette page de leur histoire se tourner. «Nous sommes fatigués. Ce serait une bonne chose si la justice permettait enfin de tirer un trait sur cette affaire», lance un retraité occupé à promener ses deux chiens au centre du village. A ses côtés, sa femme a choisi son camp. «Remo Stoffel fait beaucoup pour la commune. Tous les Valser ont du travail grâce à lui.» Le complexe thermal est le plus gros employeur de la localité. L’investisseur a aussi acquis d’autres établissements du coin, café, hôtel, boulangerie. «Sans lui, je ne serais pas là», dit le gérant de la boucherie, passée en mains du promoteur.

Quatre-vingts millions de francs ont été injectés dans la rénovation de l’hôtel des thermes, affirment les exploitants. Le lieu a connu une montée en gamme et une hausse des prix. Dans l’aile transformée en cinq-étoiles, une suite coûte 3000 francs la nuit. Quant aux bains, si les clients peuvent s’y prélasser gratuitement, les visiteurs d’un jour doivent débourser 80 francs, soit deux fois plus qu’avant le changement de propriétaire. Ceux qui séjournent dans un autre hôtel de Vals ont droit à une entrée réduite (45 francs). Les propriétaires ne donnent pas d’indication sur l’évolution de la fréquentation: les données ne sont pas comparables, car les portes de la bâtisse ont été fermées pendant plusieurs mois en raison des travaux, indique un porte-parole. Mais dans le village, le repli des touristes n’a échappé à personne. En 2016, les nuitées à Vals ont baissé de près de 12% par rapport à 2015. Sur cinq ans, le plongeon est de 36%.

Virage luxueux mis en cause
Les thermes au succès autrefois florissant, dont tous les gîtes voisins profitaient, ont perdu leur rôle d’aimant, accusent les «Citoyens inquiets». A leurs yeux, c’est bien le virage luxueux entrepris par l’entrepreneur qui est à blâmer, plutôt que le franc fort et le manque de neige qui pèsent sur le tourisme de montagne. Rien d’étonnant à ce qu’ils fustigent aussi le projet de tour cher à Remo Stoffel: le promoteur ambitionne de bâtir au cœur du village un cinq-étoiles de 381 m de haut. Il veut y attirer les riches touristes qui visitent l’Europe en hélicoptère. Devisée à 300 millions de francs, la construction, nommée la Femme de Vals, semble toutefois compromise car elle pourrait polluer une autre fierté villageoise, sa source d’eau minérale.

Beri et Peter Vieli-Sturm verraient pourtant bien cet édifice s’intégrer dans le paysage. «Nous avons besoin de projets audacieux pour redonner un souffle à la commune», disent les patrons de la pension Valserhof. Le couple refuse de blâmer Remo Stoffel pour les difficultés que rencontrent les hôtels du village. Ce qui fait du tort à Vals, selon eux, c’est le brouhaha médiatique qui entoure le rachat des bains. «Quelque chose de pas net est peut-être arrivé, mais le Canton aurait dû réagir il y a cinq ans. Aujourd’hui, c’est trop tard. Il est temps que l’on parle à nouveau de notre commune en termes positifs», disent les hôteliers. Leur voisin Peter Schmid en rêve aussi. Mais impossible pour lui d’aller de l’avant tant que toute la lumière n’a pas été faite. «Le village ne retrouvera pas le calme tant que la vérité n’est pas connue.» (24 heures)

Créé: 15.04.2017, 10h36

Déclaration d’intention suspecte

Des irrégularités ont-elles entaché la vente des thermes de Vals? Au cœur de l’enquête de la justice grisonne figurera une déclaration d’intention signée par les anciens administrateurs et Remo Stoffel. L’accord garantissait au promoteur un droit de négociation exclusif et une indemnité de 500'000 fr. si les pourparlers étaient interrompus ou si l’offre d’achat était refusée. C’est sur les conseils de Mark Pieth, mandaté pour se pencher sur la transaction, que l’Exécutif grison a déposé une plainte. L’examen du dossier a laissé un «mauvais sentiment» à ce spécialiste anticorruption renommé. «Le conseil d’administration était prêt à se lier à Stoffelpart (ndlr: la société de Remo Stoffel) avant même de connaître son offre.»

La politique d’information des administrateurs était aussi problématique, selon l’expert: les candidats concurrents, réunis autour de Peter Zumthor, n’ont pas reçu les mêmes données financières.

Ne s’estimant pas en mesure de prendre en charge les frais de rénovation et de gérer un complexe thermal, la Commune a cédé les thermes à Remo Stoffel en 2012. Mais depuis la fin du mois dernier, ces derniers ne lui appartiennent plus: le promoteur s’était engagé à transférer les bains (et pas l’hôtel) dans une fondation de la Commune pour un prix symbolique et à n’en réclamer que la jouissance. Les citoyens ont avalisé le transfert lors de la dernière assemblée communale.

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(Image: Keystone )

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