Michael Lauber sauve sa peau in extremis

Ministère publicLe Parlement refuse de couper la tête au procureur général de la Confédération. Un score serré qui interroge sur sa crédibilité.

Si sa réélection a pour lui un parfum de revanche, Michael Lauber n’en a pas moins perdu la confiance d’une moitié du parlement.

Si sa réélection a pour lui un parfum de revanche, Michael Lauber n’en a pas moins perdu la confiance d’une moitié du parlement. Image: Keystone

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«Merci aux médias d’arrêter de filmer.» Lancée par la présidente du Conseil national, Marina Carobbio (PS/TI), l’injonction au moment du vote est révélatrice de l’ambiance électrique qui entoure l’élection de Michael Lauber. Dans un parlement divisé comme rarement, pas question de surprendre ceux qui bifferaient le nom du procureur général de la Confédération. Trente minutes plus tard, le suspense prend fin, le Soleurois est réélu. De justesse, ne décrochant que 129 voix sur 243. Septante de moins qu’il y a quatre ans. C’est énorme.


Lire aussi: La réélection de Lauber est juste un répit


Si Michael Lauber a perdu la confiance d’une moitié du parlement, le résultat du jour n’en constitue pas moins une revanche. Au début du mois, la Commission judiciaire recommandait sa non-réélection en raison de son attitude dans le cadre de l’enquête sur la FIFA et de ses rencontres informelles avec Gianni Infantino (voir encadré). En plénum, Ursula Schneider Schüttel (PS/FR) a rappelé ce qui avait poussé la commission à ce véritable coup de tonnerre. «Notre décision de ne pas reconduire Michael Lauber est politique et non juridique.» Et c’est bien là que le bât blesse, lui a rétorqué Christian Lüscher (PLR/GE), rappelant que les rencontres qui sont reprochées au procureur n’étaient en rien constitutives d’une faute grave, synonyme de destitution. «Aucune autorité de surveillance ni tribunal ne dit le contraire. Et s’il y a faute, elle est particulièrement vénielle.» Au final, les élus n’ont pas voulu «couper la tête à un innocent», pour reprendre les mots de Raphaël Comte (PLR/NE), et prendre le risque d’affaiblir l’institution.

C’est le premier enseignement de cette journée. Son salut, Michael Lauber le doit d’abord à un changement de paradigme. Les arguments juridiques l’ont emporté sur les arguments politiques. Voilà qui sonne comme un désaveu sévère pour la Commission judiciaire, dont l’amateurisme est pointé du doigt. «Ces accusations sont fausses, s’offusque son président, Jean-Paul Gsch­wind (PDC/JU). Avec son score serré, il reçoit davantage un carton jaune qu’un blanc-seing.» Et de tacler les retournements de vestes socialistes et UDC, qui ont d’abord voté pour la destitution du procureur avant de le soutenir.

«Il faut dire aussi qu’il n’y avait personne pour prendre sa place»

Et c’est le deuxième point sur lequel Michael Lauber a été bon: après avoir décroché le soutien de la Conférence des procureurs cantonaux et de celle des ministres de la justice, il a su convaincre les élus. «Il y a peut-être eu une forme d’amateurisme, mais c’est un homme honnête qui s’est présenté devant le groupe socialiste», raconte Pierre-Alain Fridez (PS/JU). «L’UDC a changé d’avis après l’avoir auditionné, reconnaît Albert Rösti (BE), son président. Mais il faut dire aussi qu’il n’y avait personne pour prendre sa place.»

Habile communicateur, le procureur n’a pas ménagé ses efforts depuis le début de l’affaire. Il y a eu cette conférence de presse décoiffante en début d’été où, telle une bête blessée, il fustigeait l’ouverture d’une enquête disciplinaire lancée contre lui par son autorité de surveillance. Il y a eu ensuite l’attaque en justice contre cette même autorité. Il y a eu enfin l’embauche de spécialistes en relations publiques pour plaider sa cause. Critiqué, cet acharnement aura été terriblement efficace.

Victoire à la Pyrrhus

Mais cette victoire n’est-elle pas une victoire à la Pyrrhus? L’emballement médiatique de l’affaire et le score médiocre du jour ne fragilisent-ils pas durablement son travail à la tête du Ministère public de la Confédération (MPC)? «En 2010, Micheline Calmy-Rey a été mal élue à la présidence de la Confédération, ce qui ne l’a pas empêchée de faire une bonne présidence, rétorque Christian Lüscher. Cette affaire va laisser des traces, on ne peut pas faire comme si rien ne s’était passé, mais au moins on arrête le psychodrame.» En face, Carlo Sommaruga (PS/GE) pense au contraire que le MPC est plus affaibli que jamais. «Michael Lauber signe une victoire personnelle. Il n’a jamais reconnu la moindre erreur. S’il voulait préserver l’institution, il aurait dû partir. Son attitude a eu l’effet contraire.»

Juste après sa réélection, le procureur général de la Confédération a fait une brève déclaration. Celui qui durant le vote était flanqué de ses deux adjoints comme pour montrer l’unité du MPC a remercié le parlement pour sa confiance. Il a ensuite exprimé sa reconnaissance envers ses proches pour le soutien dans cette «période pas toujours facile».

Aujourd’hui, Michael Lauber peut respirer, mais il n’est pas tiré d’affaire. L’enquête disciplinaire menée contre lui continue. Quant aux commissions de gestion, elles examinent en parallèle les structures du MPC ainsi que sa collaboration avec l’autorité de surveillance, l’entente entre les deux institutions étant catastrophique. L’avenir du procureur pourrait dépendre de leurs conclusions. «Car à la différence d’un conseiller fédéral, on peut décider de remercier un procureur général de la Confédération en cours de mandat», rappelle Albert Rösti.

Créé: 25.09.2019, 20h04

L’affaire

L’affaire puise ses racines dans les «Football Leaks». Ces révélations éclaboussent Michael Lauber. Alors que le procureur avait plusieurs procédures en cours contre la FIFA, notamment pour des scandales de corruption, il a rencontré à deux reprises en 2016 Gianni Infantino, président de la plus haute instance du football mondial. Des rencontres d’autant plus problématiques – ou suspectes, c’est selon – qu’elles n’ont pas été protocolées. Après que les médias révèlent l’existence d’une troisième réunion en 2017 – dont Michael Lauber dit ne pas se souvenir –, l’Autorité de surveillance du Ministère public de la Confédération (AS-MPC) passe à l’acte. Elle ordonne l’ouverture d’une enquête disciplinaire pour faire toute la lumière sur l’affaire. La procédure est vécue comme une atteinte à l’institution que représente le Ministère public de la Confédération par Michael Lauber, qui réussira à faire «sauter» l’expert indépendant mandaté pour mener l’enquête. Un verdict contre lequel l’AS-MPC a – à son tour – fait recours. Ambiance.

Bien que les conclusions de l’enquête disciplinaire soient toujours attendues, ces trois rencontres ont déjà eu des conséquences concrètes. En juin dernier, le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone considère que Michael Lauber doit se retirer de l’enquête sur la FIFA, ses réunions informelles étant en contradiction avec les règles de procédure. Un exemple, pour la commission judiciaire, que Michael Lauber n’était plus l’homme de la situation. Des procureurs qui se font récuser, il y en a par dizaines dans les cantons, rétorquent les partisans du Soleurois.

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