«N’offrir qu’un traitement à 899 francs est honteux»

Santé sexuelle La PrEP, pilule anti-VIH, et ses génériques sont répandus dans toute l’Europe. Ce n’est pas le cas en Suisse, où le traitement est encore peu connu, cher et difficile d’accès.

David (à gauche), 27 ans, et son compagnon, Charles, 36 ans, militent pour mieux faire connaître la PrEP auprès des utilisateurs potentiels mais aussi des médecins. GEORGES CABRERA

David (à gauche), 27 ans, et son compagnon, Charles, 36 ans, militent pour mieux faire connaître la PrEP auprès des utilisateurs potentiels mais aussi des médecins. GEORGES CABRERA

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Une personne séropositive sous traitement ne transmet pas le VIH, le virus responsable du sida. Des études scientifiques ont beau l’attester depuis dix ans, le message a encore du mal à passer. Un autre peine à se faire entendre: réduit presque à zéro le risque d’être infecté lors d’un rapport sexuel sans préservatif. On l’appelle la PrEP (pour prophylaxie pré-exposition) et elle est reconnue partout comme un outil efficace de prévention.

L’Europe propose des génériques pour la PrEP. Dans certains pays, comme la France et la Norvège, le traitement est remboursé. En Suisse? Ni remboursement, ni générique. Le traitement, disponible depuis 2016, coûte 899 francs pour 30 comprimés. Cela alors que l’Office fédéral de la santé publique a reconnu à la fin de novembre 2018 que l’effet préventif de la PrEP était l’une des mesures clés de la baisse des nouvelles infections par le VIH (445 nouveaux cas en 2017).

«Rapports sans plastique»

«J’ai commencé ma vie sexuelle en pleine hécatombe du sida. Je me suis toujours protégé, la crainte du VIH était omniprésente. Il y a un an, alors que j’étais en couple avec un séropositif indétectable, nous avons eu des relations avec d’autres partenaires. C’est là que j’ai découvert la PrEP, à 46 ans. Cela a été un changement énorme. J’ai pu connaître de nouvelles sensations, avoir des rapports sexuels «normaux» exempts de plastique! Tout en me sentant protégé.»

Franck, manager, fait partie des quelque 400 utilisateurs romands de la PrEP. Si les études manquent pour quantifier avec précision leur nombre, qui fluctue, on peut toutefois relever une augmentation de la demande, indique Victor Pecoul, médecin en charge du Checkpoint Genève. «Ces derniers temps, la moitié des consultations chez nous concerne ce traitement. Pour des personnes à comportements à risques (consommation de drogues, partenaires multiples) mais aussi, et c’est plus récent, ceux qui souhaitent une sécurité supplémentaire.»

Une hausse, pas une démocratisation. «Cela reste encore une niche, confirme Alexandra Calmy, responsable de l’Unité VIH-sida aux Hôpitaux universitaires de Genève. La PrEP n’est pas encore accessible aux personnes les plus à risque soit, en Suisse, les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes.» Et de l’expliquer par le manque d’information, la permanence d’un jugement moral – «la PrEP est souvent associée à des mœurs débridées» – la prégnance d’un message dépassé, à savoir que le traitement serait inaccessible car hors de prix. «Aujourd’hui, on propose d’autres accès, moins chers. Mais cela reste encore méconnu», indique Sascha Moore, juriste au Groupe sida Genève.

Ignorance médicale

Le manque de connaissances est l’une des entraves à la démocratisation du traitement. Charles, informaticien de 36 ans, et son compagnon David, 27 ans, le regrettent. Le premier a pris la PrEP en 2017, «pour rassurer mes copains». Le second a commencé le traitement après une rupture, pour «papillonner en ayant une protection supplémentaire. On n’est jamais à l’abri d’une capote qui craque.» En couple depuis quatre mois, ils témoignent pour mieux faire connaître la PrEP auprès des utilisateurs potentiels mais aussi des médecins. «On s’est récemment rendu aux urgences d’une clinique et le médecin n’en avait jamais entendu parler. Il a cru que j’avais le sida… Depuis, on a toujours une brochure d’information sur nous!»

Lorsqu’ils sont au courant, les médecins ne sont pas forcément enclins à délivrer une ordonnance. Le médicament n’étant pas reconnu en Suisse comme un traitement préventif, le praticien qui le prescrit engage sa responsabilité. «Nous en connaissons qui refusent, de peur que le patient commande un traitement frauduleux sur internet et se retrouve infecté», confie Sascha Moore.

La prescription exige au préalable un bilan de santé (infections sexuellement transmissibles (IST), hépatites, VIH) où l’on contrôle aussi la fonction des reins. «Le traitement pouvant être toxique pour ceux-ci dans de très rares cas, il faut être certain qu’il n’y ait pas de potentielle défaillance», explique Victor Pecoul, qui œuvre aussi pour le Groupe sida Genève. Cet effet secondaire préoccupe Charles «mais comme on est contrôlé régulièrement, j’étais rassuré». L’ordonnance est en effet délivrée pour trois mois et un examen médical est nécessaire pour la renouveler. Le traitement se prend une fois par jour ou de manière discontinue avec une prise dans les heures qui précèdent un rapport sexuel à risques, puis une prise quotidienne durant les 48 heures suivantes.

Une fois l’ordonnance en poche, encore faut-il pouvoir acheter le traitement. Le seul traitement en vente en Suisse coûte 899 francs pour un mois. «Qui peut se payer ça? N’offrir que ce traitement à un tel prix est honteux», déplorent Charles et David. Victor Pecoul livre les trois solutions proposées par le Groupe sida Genève et Checkpoint. «Un générique est disponible en France pour 150 à 180 euros la boîte d’un mois, un générique allemand à 70 euros sur internet et un autre, indien, à 30 euros.» Ces génériques, ajoute-t-il avec Sascha Moore, ont été préqualifiés par l’OMS et pratiquement tous autorisés par la Food and Drug Administration (le système d’autorisation de médicaments américain, équivalent à Swissmedic). «Les sites que nous recommandons ont été validés par des études anglaises qui ont confirmé leur fiabilité et la sécurité des médicaments vendus.»

Charles s’est justement approvisionné par internet. Il se souvient d’un billet dans l’un de ses colis. «La douane l’avait ouvert et on avait glissé un mot de Swissmedic qui stipulait: «Gardez à l’esprit qu’en achetant des médicaments sur internet, vous soutenez le plus souvent des organisations criminelles.» C’est scandaleux; me culpabiliser parce que j’importe un médicament dont l’efficacité préventive est reconnue mais inaccessible ici!»

En relation exclusive, Charles et David ont arrêté la PrEP. «Elle nous a rendu service à un moment de notre vie. Il faut qu’elle puisse aussi être utile à d’autres.»


«Santé publique en main des industries»

La Suisse fait figure de cas particulier en Europe en ne proposant qu’un traitement à 899 francs. Comment l’expliquer? Sascha Moore, juriste au Groupe sida Genève, pointe plusieurs obstacles. «La Confédération n’a pas d’outil pour décider elle-même d’introduire un nouveau médicament. Seule l’industrie pharmaceutique, qui détient le brevet du traitement, ou un importateur comme un pharmacien, peut demander cette autorisation.»

Il regrette que lorsqu’on se retrouve face à un besoin de santé publique, «Berne n’ait pas les moyens d’intervenir, la problématique étant laissée en main des industries. En pratique, seuls ces acteurs peuvent demander l’introduction d’un médicament dans la liste des spécialités (ndlr: qui implique que celui-ci pourra être remboursé par l’assurance obligatoire).»

Quant aux génériques, il n’y en aura pas en Suisse avant 2021. Le brevet de Gilead prenant fin en 2017, la société a demandé un certificat complémentaire de protection, qui lui permet de prolonger le monopole de son brevet jusqu’en 2021. Le Tribunal fédéral (TF) a dû juger de la validité de ce certificat cet été et l’a confirmée. Une bien mauvaise surprise pour Alexandra Calmy, responsable de l’Unité VIH-sida aux HUG. «Tous les autres pays d’Europe ont refusé ce certificat complémentaire et accepté l’arrivée sur le marché national de génériques!»

Une situation paradoxale, relève la médecin, lorsqu’on se rappelle que la Suisse a été la première, en 2016, à édicter une recommandation reconnaissant que la PrEP fonctionne pour les populations à risques… Pour Sascha Moore, «cette décision du TF illustre le déséquilibre entre les privilèges de l’industrie pharmaceutique et l’intérêt public d’avoir accès à un système de santé de qualité à un prix abordable».

Enfin, le Conseil fédéral a récemment refusé de rembourser la PrEP, au motif qu’une étude sur le traitement était encore nécessaire. Ce refus n’a pas étonné Alexandra Calmy. «On ne rembourse déjà pas la pilule contraceptive, ce qui est d’ailleurs une énorme injustice, alors imaginez la PrEP. Le système suisse de prévention est lacunaire.»

Créé: 05.01.2019, 10h46

Prise de risque en hausse?

La démocratisation de la PrEP est aussi freinée par les réticences: des professionnels de la santé l’accusent d’encourager les comportements à risques. Protégé du VIH, on en oublie les autres IST… «J’ai eu tendance à ne plus utiliser de préservatif, confie Charles. La PrEP me tranquillisait, je me disais que j’étais protégé du plus grave. J’ai d’ailleurs attrapé deux IST. Ça ne m’a pas donné envie de continuer ce jeu-là…» Franck relève que faire l’impasse sur le préservatif pouvait déjà arriver avant la PrEP, «sous drogue ou alcool, ou lorsqu’on décidait de faire confiance à une personne». Il reconnaît s’exposer davantage aux IST depuis qu’il prend le traitement mais souligne que leur dépistage est plus efficace. «Avant, on allait faire des contrôles une fois par an, voire moins. Là, tous les trois mois on est examiné, détecté et traité plus rapidement.»
La responsable de l’Unité VIH-sida aux HUG, Alexandra Calmy, constate une hausse des nouveaux diagnostics, en partie due au fait que le port du préservatif est moins systématique, mais aussi, et c’est un point positif, parce qu’on dépiste mieux. «Avec la PrEP, on s’est donné un moyen d’avoir un suivi de ces populations vulnérables qu’on peine à toucher.» Elle soutient que «les utilisateurs de la PrEP ne nous ont pas attendus pour ôter le préservatif…

Ce traitement est une réponse pragmatique à quelque chose qui se fait depuis de nombreuses années. Pour autant, nous insistons toujours sur l’importance du préservatif.»

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