Réformer l’agriculture reste un casse-tête

SuisseTiraillé entre libéralisme et protectionnisme, le secteur se cherche un avenir. Mais les paysans eux-mêmes n’arrivent pas à se mettre d’accord.

Les agriculteurs sont ballottés de crise en crise (ici celle du lait de 2009), de votation en votation.

Les agriculteurs sont ballottés de crise en crise (ici celle du lait de 2009), de votation en votation. Image: REUTERS/DENIS BALIBOUSE - A

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En pleine crise du lait, Doris Leuthard était huée à Saignelégier (JU) par des paysans qui lui jetaient leurs bottes. C’était en 2009. Huit ans plus tard, son successeur au Département de l’économie se trouve confronté à la même colère. En annonçant sa volonté d’assouplir les protections douanières, Johann Schneider-Ammann s’est attiré les foudres du monde agricole et d’une partie des politiques.

Accusé de sacrifier l’agriculture sur l’autel du libéralisme, le Bernois a répliqué la semaine passée. «Il faut montrer aux paysans à quel point d’autres branches de l’économie doivent être compétitives. Si des pays renoncent à des accords de libre-échange, des PME se retrouveront en difficulté. Faut-il attendre qu’elles délocalisent avant de réagir?» Pour lui, l’agriculture doit devenir plus efficace. «Le secteur est désespérément surréglementé. Les paysans auraient besoin de plus de marge de manœuvre entrepreneuriale pour faire baisser les coûts.»

Clivage romand-alémanique

Une agriculture réglementée, c’est pourtant la voie choisie jusqu’ici par la Suisse. Jacques-André Maire (PS/NE) comprend ainsi la colère des paysans. «Avec la politique agricole 2014-2017, nous avons trouvé un bon compromis entre biodiversité et paiements directs. Il faut stabiliser ce système, et arrêter d’enchaîner des réformes qui changent à chaque fois les modes de production.» Mais le PS est divisé sur cette question. Un clivage que l’on retrouve dans les autres partis et qui divise les Romands plutôt protectionnistes et les Alémaniques plus libéraux.

À l’image des Vert’libéraux. Alors que le parti appelle à une baisse progressive des droits de douane, Isabelle Chevalley (PVL/VD) défend une vision inverse. «On ne peut pas demander aux paysans des normes plus sévères pour la protection de l’environnement et des animaux, et dans le même temps de s’aligner sur les prix internationaux.» Mais la vice-présidente du parti se rend aussi bien compte qu’une adaptation de l’agriculture semble inévitable. «Si des accords de libre-échange échouent, c’est l’économie en général qui va souffrir. Or, ce sont les entreprises de ce pays qui permettent de payer les 3 à 4 milliards annuels de soutien à l’agriculture qui sont nécessaires.»

Jouer sur les deux tableaux

Une multitude d’avis divergents qui vire au casse-tête: est-il possible de réformer l’agriculture? «Elle est déjà en train de le faire, précise Benoît Genecand (PLR/GE). Alors que le nombre d’exploitations diminue, la production augmente.» Ce chantre du libéralisme surprend en affirmant que le secteur doit être protégé. «La question qui se pose, c’est comment le faire en minimisant les coûts externes de cette protection, afin de ne pas pénaliser les autres secteurs.»

Et de tacler certaines pratiques. «Les agriculteurs doivent être cohérents. Le sol leur est mis à disposition quasi gratuitement, ils ont des paiements directs et des protections douanières. En retour, il faut arrêter de subventionner des aides à l’exportation, comme la loi chocolatière. Les agriculteurs doivent aussi assumer leurs responsabilités dans l’aménagement du territoire, et arrêter de transformer chaque mazot en résidence secondaire. Ils doivent enfin être exemplaires dans la qualité des produits et se détacher, par exemple, du glyphosate.»

Le puissant lobby des agriculteurs est aussi accusé de jouer sur deux tableaux: productiviste et protectionniste. Il faut dire que le secteur n’est pas uni sur la ligne à adopter. La preuve avec les trois prochaines initiatives sur la table. Fernand Cuche, paysan, ancien conseiller d’État et ancien conseiller national (Verts/NE), y voit des pistes d’avenir, alors que Jacques Bourgeois (PLR/FR), directeur de l’Union suisse des paysans, est bien plus partagé. Ils livrent deux visions opposées de l’agriculture.


«Le modèle libéral mène l’agriculture dans l’impasse»

Fernand Cuche, Agriculteur, Ex-conseiller national (Verts/NE)

Les paysans se sont-ils fait avoir par Johann Schneider-Ammann sur le vote sur la sécurité alimentaire?
Je n’aime pas cette expression. J’ai surtout l’impression que Johann Schneider-Ammann ne s’intéresse pas à l’agriculture. Il pense qu’on peut lui appliquer un modèle industriel, basé sur la compétitivité et les coûts de productions les plus bas. Or ce modèle mène l’agriculture dans une impasse. Le problème vient aussi du fait que les élus qui défendent les paysans viennent surtout de partis bourgeois qui prônent aussi une forme de libéralisme.

Les paysans veulent à la fois une forme de protectionnisme, tout en étant productivistes. N’y a-t-il pas un double langage?
Il y a un grand écart, c’est vrai. La majorité des paysans se sentent producteurs, ils s’identifient à ce modèle productiviste et compétitif pour tenter de rester en selle demain. D’autres se sont éloignés de cette vision pour se rapprocher d’une agriculture durable, proche des milieux de protection de la nature ou des consommateurs. Et c’est cette voix-là qui domine aujourd’hui dans les débats. L’Union suisse des paysans n’a pas su anticiper ces changements, et les subit.

L’initiative pour des aliments équitables est-elle une chance?
Là où les Verts sont bons, c’est quand ils disent que l’importation de denrées doit correspondre aux exigences suisses de production, qui sont aussi celles réclamées par les consommateurs. Ce qui signifie pour les autorités d’aller négocier dans les accords bilatéraux, en expliquant comment nous produisons nos denrées alimentaires et comment nous détenons les animaux de rente. Ceux qui veulent exporter chez nous doivent pouvoir répondre à ces exigences. Un tel marché est compatible avec l’Organisation mondiale du commerce. On lance un appel d’offres. mais avec des exigences. Cette initiative donne un avenir aux paysans.

Autre initiative, celle qui veut lutter contre le mitage du territoire. Pourquoi la soutenez-vous?
Pour maintenir durablement un potentiel de production, il faut des surfaces agricoles. On nous a fait croire pendant des années qu’on pouvait réduire l’espace tout en augmentant le seuil d’autoapprovisionnement. On se rend compte aujourd’hui que ce n’est pas si simple. Car, pour y arriver, on utilise des quantités d’énergie non renouvelable et de l’engrais du commerce à foison. On importe aussi des tonnes de céréales pour nourrir le bétail. En préservant les terres agricoles, on conserve la sécurité alimentaire, que les Suisses plébiscitent.

La souveraineté alimentaire est au cœur d’une nouvelle initiative plus radicale. Ne va-t-elle pas trop loin?
Cette initiative doit aller loin, parce qu’on est encore trop timide pour faire évoluer la politique agricole. Si on veut une production durable, il faut prendre des mesures pour que les paysans vivent décemment. Cette initiative remet en valeur le rôle de producteur que revendiquent les paysans. Elle y ajoute une nécessité de discuter au niveau des accords commerciaux pour que les peuples retrouvent leur souveraineté pour décider de la qualité de leur alimentation. Je ne suis pas contre le marché, mais je veux un marché maîtrisé, qui soit au service d’une agriculture et d’un projet de société durable.


«Le paysan doit rester un entrepreneur»

Jacques Bourgeois (PLR/FR), Directeur de l’Union suisse des paysans

Regrettez-vous d’avoir retiré votre initiative sur la sécurité alimentaire au profit d’un contre-projet?
Non, car l’article constitutionnel a été plébiscité à près de 80% (ndlr: le 24 septembre dernier). Ce que je reproche au Conseil fédéral, c’est de bafouer la volonté populaire. Son rapport sur la politique agricole est un affront aux paysans et aux 2 millions de citoyens qui ont soutenu cet article. On sacrifie la branche sur l’autel du libéralisme. On ne dit pas comment supporter les pertes pour les familles paysannes qui gagnent 30% de moins que les autres secteurs. Le comité de l’USP refuse d’entrer en matière.

Pourriez-vous du coup soutenir l’initiative plus radicale d’Uniterre sur la souveraineté alimentaire?
Le texte sera débattu lors de la prochaine session, mais le signal donné par la Commission de l’économie du National est clair. Elle s’est prononcée par 12 abstentions! Ça montre bien que le parlement n’est pas d’accord avec la couleuvre que le Conseil fédéral veut nous faire avaler. L’Union suisse des paysans laisse la liberté de vote. Nous attendons de voir le calendrier de la votation. Si le Conseil fédéral ne bouge pas, nous nous repositionnerons.

Pourriez-vous aussi utiliser l’initiative sur les aliments équitables comme moyen de pression?
Nous avons également convenu sur ce sujet d’une liberté de vote, mais nous pourrions bouger. Il y a certains éléments positifs et d’autres discutables dans ce texte. Certains ont déjà été repris, comme l’importation de produits qui doivent être durables. On n’a pas besoin, par exemple, d’importer de l’huile de palme alors que la Suisse produit suffisamment d’huile de colza. Autre point positif: la question du plus haut degré de qualité des produits. Reste qu’une hausse des droits de douane serait difficile à appliquer. On ne peut modifier de fond en comble les accords de l’OMC sans risquer d’ouvrir la boîte de Pandore. Les avantages qualitatifs de nos denrées alimentaires ne doivent pas être remis en question.

Pour préserver les terres agricoles, l’initiative contre le mitage du territoire est-elle une piste?
Je vais rencontrer les initiants en décembre. Cette initiative veut protéger les terres cultivables, c’est bien, mais c’est déjà inscrit dans la Constitution avec l’article sur la sécurité alimentaire. Et il faut faire attention à ne pas figer le système. C’est ce que je reproche à ce texte: il est trop strict. Il faut rester souple sur de possibles développements économiques, pas seulement pour les entreprises, mais aussi sur les exploitations agricoles.

L’agriculture n’est-elle pas coincée entre une envie de productivisme et un besoin de protectionnisme?
Un domaine agricole, c’est une PME et il faut renforcer l’entrepreneuriat. Par contre, nous avons des structures qui – à l’image de notre topographie – induisent des coûts de production élevés. Ces handicaps sont compensés en partie par des barrières douanières. Mais attention, nous ne sommes pas en autarcie, il y a déjà une ouverture au marché. Ce qu’on demande, c’est de tenir compte de nos besoins dans les accords de libre-échange. On a réussi à le faire avec la Chine. Pourquoi ne pas poursuivre sur cette ligne? Aujourd’hui, à force de changer de cap, on a comme l’impression qu’on prend les paysans pour des souris de laboratoire. (24 heures)

Créé: 16.11.2017, 06h42

Trois initiatives «agricoles» dans le pipeline

Point de départ
Le 24 septembre dernier, l’article sur la sécurité alimentaire était plébiscité. Il s’agissait en fait d’un contre-projet à l’initiative de l’Union suisse des paysans qui avait récolté un nombre record de signatures en un temps très court. Mais l’USP n’est pas seule sur ce créneau. Trois nouvelles propositions seront bientôt soumises au peuple suisse et portent toutes sur le thème de l’agriculture.

Pour des aliments équitables
Lancée par les Verts, cette initiative exige que les denrées alimentaires importées satisfassent aux mêmes normes que celles produites en Suisse. Il est question ici de la protection de l’environnement et des animaux, mais aussi des conditions de travail, qui doivent être équitables. C’est la première initiative sur laquelle le peuple sera appelé à se prononcer. Sans doute l’an prochain.

Contre le mitage du territoire
L’initiative des Jeunes Verts porte sur l’aménagement du territoire. Elle stipule notamment que toute nouvelle zone à bâtir doit être compensée intégralement par le dézonage d’une surface équivalente ailleurs. De quoi assurer le maintien de terres agricoles, selon les auteurs du texte.

Sécurité alimentaire bis
Uniterre - un des principaux syndicats paysans - est derrière ce texte. L’initiative exige que l’approvisionnement en aliments suisses soit prépondérant et veut interdire les OGM. Le texte veut aussi préserver les surfaces cultivables, favoriser des prix équitables et renforcer les échanges directs entre paysans et consommateurs. Parmi les autres revendications figurent aussi des barrières douanières pour les produits étrangers.

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