Services publics, quand l’idéal devient désamour

Votations fédéralesLa Poste, les CFF ou Swisscom font face à la grogne de la population. Bien partie dans les sondages d’opinion, l’initiative dite «Pro Service Public» catalyse toutes les frustrations.

Un facteur dans les vignes de Lavaux, en 1977. La réduction des services traditionnels est souvent mal perçue en Suisse.

Un facteur dans les vignes de Lavaux, en 1977. La réduction des services traditionnels est souvent mal perçue en Suisse. Image: ASL-A

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Il y a de la friture sur la ligne entre les Suisses et leurs services publics. Le très bon score dont est créditée l’initiative dite «Pro Service Public» le rappelle à tous ceux qui en douteraient encore. Dans les sondages, la majorité explique en avoir marre que les ex-régies fédérales fassent des bénéfices alors qu’elles coupent dans les prestations. Dimanche, Ulrich Gygi jetait encore un peu d’huile sur le feu. En révélant que l’entreprise réfléchissait à un système qui ferait augmenter le prix de l’abonnement général (AG) pour les pendulaires, le président des CFF a attisé le mécontentement de la population. Ce ras-le-bol interpelle d’autant plus qu’aucun parti ne soutient l’initiative des magazines de consommateurs. Décryptage d’un désamour dont les origines sont multiples.


Les lois du marché


«Les PTT font partie des mythes fondateurs de l’Etat fédéral, explique Hans-Ulrich Jost, historien à l’Université de Lausanne. Plus tard, les chemins de fer sont aussi devenus un symbole de la construction de cette nouvelle Suisse. Avec la modernisation et la rationalisation, ces valeurs symboliques ont été oubliées. L’aspect humain a été mis de côté pour se soumettre aux lois du marché.» Hans-Ulrich Jost cite la fermeture des bureaux de poste, l’automatisation des guichets dans les gares. «A l’époque, les employés des PTT ou des CFF étaient le lien direct de l’Etat avec ses citoyens. Leur disparition est mal perçue. Il suffit de voir la levée de boucliers lorsqu’on décide de fermer un office postal.»

Cette vision est partagée par Claude Béglé (PDC/VD). Président du géant jaune de 2008 à 2010, le conseiller national combat l’initiative, tout en appelant les dirigeants à maintenir le lien de confiance avec la population. «Lorsque vous devez faire du chiffre, vous perdez le contact social. Le monde politique devrait comprendre qu’il n’y a pas que la rentabilité qui compte. Si on ajoute la frustration des employés pressés comme des citrons au mécontentement de la population, on obtient le ras-le-bol observé dans la campagne.» Cette grogne a-t-elle échappé aux politiques? «A Berne, on baigne dans les statistiques. On nous dit que nos services publics sont les meilleurs, ce qui est probablement vrai. Ce qu’on oublie, c’est que les gens ne comparent pas l’offre en Suisse avec celle de l’étranger, ils la comparent avec ce qu’ils avaient avant.»


Une offre améliorée


Face à cette grogne, les CFF ne se laissent pas démonter. Alors que la polémique enfle sur une possible hausse du prix de l’AG pour les pendulaires, l’entreprise s’est fendue d’un communiqué dans lequel elle explique que son but est de stabiliser le prix des billets et de proposer une offre meilleure à davantage de clients. Sur les autres remarques, le porte-parole des CFF rétorque avec des enquêtes de satisfaction. «Les chiffres sont en hausse, explique Frédéric Revaz. Il y a bien sûr des critiques que l’entreprise prend en compte pour s’améliorer, mais le goût des Suisses pour le chemin de fer ne semble pas s’amenuiser avec les années; au contraire, il n’y a jamais eu autant de passagers. Ni autant de trains sur le réseau», ajoute-t-il pour démontrer que les CFF développent leur offre, et non l’inverse. L’automatisation des guichets? «Une adaptation aux habitudes des clients».

Même son de cloche à La Poste. Pour Bernhard Bürki, porte-parole, c’est le comportement des clients qui engendre les changements: «Ils fréquentent moins les offices qu’il y a dix ou quinze ans. La numérisation a fait chuter le nombre de lettres, de colis ou de versements réalisés au guichet. Mais La Poste dispose encore du réseau d’offices le plus dense d’Europe, et des alternatives sont cherchées lors de chaque fermeture.»

Quant au lien social que les entreprises du service public négligeraient, Bernhard Bürki renvoie les politiques à leurs responsabilités: «Les sondages montrent que nos employés sont très appréciés de la population. Mais c’est le Conseil fédéral qui nous donne les buts et fixe les objectifs à atteindre.»


Le PS reste aux aguets


De tous les combats pour défendre le service public, le Parti socialiste (PS) ne soutient pourtant pas cette initiative, qu’il juge dangereuse. «Cela ne doit pas être perçu comme un blanc-seing envers les ex-régies fédérales, explique Géraldine Savary (PS/VD). Le PS s’est engagé à plusieurs reprises contre le démantèlement des bureaux de poste ou contre la hausse des prix des billets de train, et nous continuerons à nous battre pour que la logique économique soit entrepreneuriale, et pas libérale.» Membre de la Commission des transports et des télécommunications, la conseillère aux Etats reconnaît toutefois que la campagne s’est surtout concentrée sur les défauts du texte, et que le PS doit davantage profiter de cette votation pour réaffirmer son attachement au service public. «Les ex-régies fédérales ont un avantage précieux qu’elles ont intérêt à maintenir: le lien avec la population. Prenez Swisscom: malgré la concurrence, c’est toujours l’opérateur de la grande majorité des Suisses.»

Pour voir l'infographie en grand, cliquez ici.

Créé: 18.05.2016, 06h42

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Que dit l'initiative?

L’initiative complète l’article 43 de la Constitution sur les tâches étatiques.

La priorité des ex-régies fédérales doit être d’offrir au public des prestations de qualité.

Les tarifs pratiqués doivent être raisonnables et ne pas servir les actionnaires ou être des impôts déguisés.

Les bénéfices doivent être réinvestis dans l’entreprise qui les a générés afin d’améliorer la qualité des prestations. Ils ne doivent pas financer la caisse fédérale.

Les salaires des entreprises qui ont un mandat de service public ne doivent pas dépasser ceux de la Confédération.

Les top managers ne doivent pas être payés davantage que les conseillers fédéraux.

J.MT

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