Treize scénarios peignent l'avenir de la Suisse en noir

Politique économiqueClimat, UE, fiscalité… Le «think tank» libéral Avenir Suisse s'est livré jeudi à un passage en revue exhaustif des grandes problématiques du moment.

«Avec le départ des grandes entreprises, 26% des emplois ont disparu.»

«Avec le départ des grandes entreprises, 26% des emplois ont disparu.» Image: ODILE MEYLAN

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Dix jours après l'élection du nouveau parlement, les penseurs d'Avenir Suisse viennent souffler à l'oreille des élus sur des questions cruciales auxquelles ils seront confrontés, dans un essai original présenté ce jeudi à Zurich. «Et si…» adopte une forme originale qui déploie sur 200 pages de façon claire - et, oui, agréable à lire - les recommandations du laboratoire à idées libéral. À mille lieues de tableaux de chiffres, ces treize dystopies éclairent ce que serait à ses yeux la Suisse en cas de «départ soudain des multinationales», de «politique climatique suisse mise en œuvre qu’au niveau national» ou «d'abolition de la concurrence fiscale entre cantons».

Un exercice rendu indispensable, selon ses auteurs, par «la radicalité» des grands défis du moment, alors que règne un «véritable blocage des réformes nécessaires» pour empoigner, par exemple, les relations avec la deuxième puissance économique mondiale entourant le pays. Ces derniers convoquent l'historien André Holenstein, qui remarque que, dans le passé de la Suisse, les solutions ou les compromis n'ont été trouvés «qu'en raison de contraintes ou de pression extérieures».

Passage en revue de quelques-uns de ces scénarios chocs - les plus directement liés à l'économie - et des messages politiques qu'ils sous-tendent, avec en contre-point le regard critique du conseiller national socialiste Samuel Bendahan.

… Et si les multinationales partaient?

«Partout, d'immenses surfaces de bureaux attendent d’être occupées. Avec le départ des grandes entreprises, 26% des emplois ont disparu d’un seul coup et le taux de chômage atteint les niveaux des pays du sud de l’Europe. La disparition des rentrées fiscales des multinationales implique un manque à gagner de 4,5 milliards de francs au niveau fédéral; dans certains cantons, l'impact est encore plus important. L’émigration de salariés hautement qualifiés a conduit à un véritable effondrement des revenus de l’imposition des personnes.»

Ce scénario catastrophe fait écho au projet des grandes nations industrielles - au niveau de l'OCDE, de l’Union européenne ou du G20 - d'harmoniser la taxation des multinationales, alors que la Suisse vient de refermer l'interminable feuilleton de la réforme de la fiscalité de ses entreprises, déjà sous la pression internationale. De quoi pousser Avenir Suisse à lancer un appel pour «contrer de manière proactive la limitation des possibilités de différenciation de la fiscalité des entreprises».

«Sans nuances, l'argumentaire ne tient plus la route. Oui, il existe de nombreuses multinationales qui déploient ici une véritable activité, des laboratoires et qui emploient des centaines de salariés, et elles n'ont rien à voir avec tous ces bureaux destinés à rapatrier des profits considérables sans crainte de les voir taxés dans les pays où ils sont réalisés», pointe Samuel Bendahan. Aux yeux du parlementaire socialiste, ce catastrophisme contredit une réalité exprimée par les groupes étrangers ayant un véritable ancrage en Suisse, qui «ne partiront pas à la seule raison d'un changement de leur taux d'imposition… surtout s'il reflète des normes internationales».

… Et si l'OMC s'effondrait?

«Coup de théâtre: les États-Unis se retirent officiellement de l’OMC, la Chine leur emboîte le pas, et le monde bascule dans un système commercial fondé non plus sur des règles mais sur le pouvoir […] le Conseil fédéral annonce une stratégie visant à sécuriser l’accès aux marchés existants, ou à créer de nouveaux accords bilatéraux, mais les ONG et le lobby agricole bloquent leur ratification. Les entreprises suisses sont de plus en plus confrontées à des obstacles à l’exportation alors qu'en 2022 un référendum sonne l’échec final de l’accord-cadre avec l’UE.»

On ne l'attendait pas forcément sur ce front mais le think tank se pose en défenseur de l'organisation sise à Genève et recommande aux autorités d'œuvrer à la «réforme de l'OMC». Notamment en militant pour la fin du principe d'unanimité en son sein, afin de «rendre impossible à un seul pays de bloquer de nouveaux cycles de négociations».

«Coup de théâtre: les États-Unis se retirent de l’OMC»

«Cette défense de la vision libérale promue par l'OMC et ses accords mondiaux apparaît à première vue cohérente, surtout au regard des dégâts économiques que font subir à leurs pays les gouvernements prônant un retour du protectionnisme», reconnaît Samuel Bendahan. «Le problème reste que l'esprit de l'OMC est ici simplement instrumentalisé afin de mieux combattre un quelconque encadrement du commerce - notamment via des normes environnementales ou sociales - par un gouvernement démocratique», pointe ensuite l'élu vaudois.

Et si la politique climatique était uniquement nationale?

«En 2021, la population s’est prononcée en faveur d’une mise en œuvre des objectifs climatiques de Paris exclusivement au niveau national d’ici à 2030, avant de porter l'objectif de réduction des émissions de CO2 à 100% en 2050». Répondant à l'appel d'une Greta Thunberg, un tel volontarisme serait désastreux aux yeux d'Avenir Suisse qui prédit, pêle-mêle, une augmentation «massive» de la taxe sur le CO2, des vols intérieurs «interdits», une taxe annuelle sur les voitures de plus de 1,5 tonne, d'autres de 2 francs par litre sur les carburants ou de 8 fr. 40 par kilo de viande - reversée aux paysans - une interdiction du diesel… L'avenir appelé de leurs vœux par les militants d'Extinction Rebellion rime avec des décennies de pénitence.

Sur le front économique, «le risque que ces objectifs climatiques soient liés à l'intérêt d'industriels - par exemple la promotion des clean techs - ou de régions cherchant à obtenir une compensation est très réaliste», prévient le think tank, lancée il y a une vingtaine d'années par une poignée de banques et de multinationales. De quoi lui faire douter que le «double dividende» de cet engagement climatique - un effet positif à la fois sur l’environnement et sur la croissance - ne se concrétise, seul un petit nombre d'entreprises subventionnées parvenant à offrir des solutions «commercialisables et proches du marché». Se défiant des «appels purement moraux», les penseurs libéraux martèlent qu'une «politique climatique purement nationale est inefficace, alors que des gaz à effet de serre plus nocifs pourraient être économisés ailleurs dans le monde avec les mêmes moyens».

«Une taxe de 2 francs par litre sur les carburants»

De quoi choquer notre parlementaire socialiste qui dénonce «une position réactionnaire, notamment quand est avancé l'argument selon lequel un des pays les plus riches du monde pourrait se passer d'être exemplaire dans cet effort planétaire, au prétexte qu'il n'y représente qu'une goutte d'eau… comment imaginer alors que les autres fassent de même?» Il se dit «étonné» par des attaques contre le secteur des clean techs, qui semblent «à rebours des idées que pourrait déployer une pensée libérale soutenant la création de filières innovantes». À ses yeux, «une telle position ne peut s'expliquer que par la volonté de défendre des entreprises déjà bien établies». Des arguments qui font dire à Samuel Bendahan que «sur ce thème du climat fonder sur des faits pour amener des idées originales, ils justifient leur même vieille idéologie en caricaturant à l'extrême des idées novatrices proposées par d'autres».

Et si les réserves de la BNS étaient confiées à un fonds souverain?

«Le caractère sacré de la BNS a disparu: environ 400 milliards de francs sont transférés des réserves de devises de la Banque nationale à un fonds souverain. La première année, ce dernier génère un rendement respectable d’un peu plus de 2%, soit environ 8 milliards de francs reversés à la Confédération et aux cantons […] Les luttes pour la redistribution s’intensifient, comme les appels à une influence directe sur les investissements du fonds. Il ne s’agit plus d’une question de rendement, mais plutôt d’investir des milliards, par exemple dans des projets climatiques […] La gestion négligente des anciennes réserves monétaires fait perdre sa crédibilité à la Banque nationale suisse et, pour la première fois depuis longtemps, le franc suisse a subi une pression à la baisse, les investisseurs ne voyant plus la Suisse comme un refuge sûr.»

Les penseurs libéraux n'en démordent pas, un tel fonds souverain, «ne peut tenir ses promesses et met en péril la stabilité macroéconomique de la Suisse ainsi que celle du franc suisse». Afin de contrecarrer à sa création, ils appellent à «renforcer l’indépendance de la BNS en élargissant le texte juridique afférent».

«Il ne s’agit plus d’une question de rendement, mais d’investir des milliards»

De quoi faire réagir un parlementaire de gauche qui a récemment soutenu une étude réalisée par l'économiste Cédric Tille, membre du conseil de la Banque nationale, concluant que la mise en place d'un tel bras financier national - sous l'égide de la Confédération - coûterait moins cher au pays que son absence. «L'analyse frise l'incompréhensible lorsque est évoqué le risque qu'une telle institution en vienne à affaiblir le franc… précisément ce que le pays tente de faire et alors que les moyens à sa disposition lui permettraient de stabiliser la monnaie», explique le parlementaire socialiste. «Nulle part je ne vois d'idées progressistes - et très libérale - prônant la mobilisation d'un tel fonds souverain pour investir dans des secteurs d'avenir, dans les nouvelles technologies ou la lutte contre le réchauffement climatique», pointe ce dernier.

Créé: 31.10.2019, 13h41

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