Un rapport américain dézingue la défense aérienne suisse

ArméeUn spécialiste international de la défense estime que la Suisse n’a pas besoin d’une trentaine d’avions de combat lourds et pourrait faire mieux avec moins d’argent.

Un M-346 Master en vol d'essai.

Un M-346 Master en vol d'essai. Image: leonardocompany.com

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Ce sont cent pages qui donneront des maux de tête au Département fédéral de la défense (DDPS). Mandaté par le Parti socialiste suisse, un think tank américain publie une évaluation complète du concept de défense aérienne Air2030. Le rapport est critique. Il propose d’autres solutions pour assurer la sécurité du pays à de moindres coûts. Il sert désormais de base au comité directeur du PS. Ce dernier proposera le 30 novembre, lors d’une assemblée des délégués, de lancer le référendum contre le projet de Viola Amherd si le parlement ne tient pas compte de ses demandes: il exige l’achat d’avions de combat légers et d’une meilleure défense sol-air plutôt que l’acquisition de nouveaux jets de combat de dernière génération.

Le PS n’a pas repris à son compte l’ensemble des recommandations du think tank américain Acamar Analyse et Consulting qu’il a mandaté. Son président et fondateur, Michael Unbehauen, est l’un des trois auteurs du rapport. Cet Allemand d’origine a servi dans les forces aériennes de l’armée américaine. Il a été engagé dans des missions à l’étranger. Il conseille régulièrement l’OTAN et le Pentagone. Il a par ailleurs été décoré par les armées américaine, française, allemande et israélienne, de même que par l’OTAN. Joint au Colorado, il nous explique son point de vue.

Selon votre rapport, la Suisse n’a pas besoin d’acheter trente ou quarante nouveaux avions de combat de dernière génération pour assurer sa défense. Pourquoi?
Au fond, nous pensons que le concept général de défense aérienne de la Suisse n’est pas très moderne. Dans le contexte actuel, en particulier au vu des spécificités du pays, nous estimons qu’il accorde trop d’importance aux avions de combat. Il n’est pas réaliste par rapport aux besoins de la Suisse.

Pour arriver à cette conclusion, vous avez évalué les menaces les plus réalistes pour la Suisse. Et là, vous ne partagez pas tout à fait l’avis du DDPS.
Nous ne pensons pas que la Suisse sera particulièrement menacée à l’avenir. C’est important de le dire. Je n’aimerais pas provoquer d’hystérie. Mais il est aussi clair - et tous les experts du monde partagent cet avis - que la menace liée aux missiles balistiques est en hausse. Le DDPS affirme que ce n’est pas le cas. Il dit explicitement qu’il ne pense pas que cette menace va augmenter. Pourtant, pour la Suisse, comme pour tous les Etats européens, le fait que des pays du Proche et du Moyen-Orient, comme l’Iran ou la Syrie, sont en train d’améliorer leur programme de missiles balistiques constitue une menace. Mais il n’y a pas qu’eux. Tous les pays du monde sont en train d’améliorer la précision de leurs missiles. C’est un développement qui, à mon avis, a été ignoré par le DDPS.

Et pour répondre à ces menaces-là, les systèmes de défense sol-air joueront un rôle prépondérant.
Oui, à nouveau sans vouloir tomber dans l’hystérie, je pense que proportionnellement, il faudrait davantage investir dans la défense antiaérienne que dans les avions de combat. Aussi parce que ces systèmes permettent de combattre davantage de choses que les avions. Les avions de combat ne protègent personne contre des missiles balistiques. A l’inverse, la défense antiaérienne est efficace contre les missiles balistiques, les missiles de croisières ou encore les drones.

Selon vous, la Suisse pourrait ainsi se contenter d’acheter des avions d’entraînement armés légers, et quelques avions de combat plus lourds. Combien de chaque?
Honnêtement, je ne peux pas déterminer un nombre. Nous n’avons pas fait cette estimation. L’objet de notre expertise est de souligner que, de manière générale, le concept du DDPS en soi mériterait d’être repensé.

Vous mettez aussi en garde: les avions de combat nouvelle génération évalués par la Suisse poseraient un problème de formation pour les pilotes. Pourquoi?
Selon le plan actuel, les forces aériennes n'achèteraient qu’un seul type d’avions. Les F-5 seraient mis au rebut. Cela signifie qu’il n’y aurait plus que les Pilatus pour la formation des pilotes. L’écart pour les pilotes entre un Pilatus et un avion de 4e ou de 5e génération serait très important. Et je peux m’imaginer que la Suisse devrait quand même, à long terme, acheter d’autres avions d’entraînement.

Le DDPS affirmait dans son rapport d’experts qu’il n’existe pas d’avions d’entraînement armés à même de remplir les conditions minimales requises, notamment par rapport avec la vitesse. L’avion italien M-346 que vous suggérez est-il vraiment à la hauteur?
C’est un point toujours contesté par le DDPS. Mais je pense que si l’on est réaliste et honnête par rapport aux besoins de la Suisse, on peut répondre par la positive. Nous avons bien observé ce que les forces aériennes suisses font quotidiennement comme missions de police aérienne. La majorité de celles-ci consistent en la surveillance d’avions civils de loisirs qui volent nettement plus lentement qu’un avion d’entraînement. Nous ne disons pas que la Suisse ne devrait avoir que des avions légers. Elle devrait aussi avoir à disposition des avions de combat plus lourds, mais engagés uniquement pour les missions qui le nécessitent vraiment. Ces dix dernières années, sur la base des chiffres dont nous disposons, nous avons relevé entre 20 et 40 engagements par année en Suisse dans lesquels un avion de combat plus rapide qu’un avion d’entraînement serait éventuellement nécessaire.

Vous avez vous-même servi dans les forces aériennes américaines. Vous considérez le Leonardo M-346 comme sûr?
Je ne suis pas un pilote, mais nous en avons dans notre think tank. Je peux vous dire que cet avion est engagé en Italie, et pas seulement pour l’entraînement mais aussi pour des missions de police du ciel. C’est un avion sûr. Il vole en Israël, en Pologne, à Singapour. Israël, par exemple, l’utilise pour former ses pilotes au F-35, parce que justement il a des qualités très similaires aux avions de 4e et de 5e génération.

Cette solution permettrait une économie de 20% à 50% sur le budget d’Air2030. C’est aussi important...
Oui, je pense que l’on doit considérer cet aspect avec beaucoup d’attention. Si l’on s’en tient aux besoins réalistes de la Suisse, on peut faire beaucoup avec beaucoup moins d’argent.

Le Parti socialiste suisse vous a mandaté pour établir ce rapport. Et il va clairement dans son sens. Un hasard?
On ne peut pas dire qu’il va exactement dans le sens du PS. Je pense que beaucoup de passages de cette étude provoqueront des froncements de sourcils parmi les socialistes. Nous voulons être indépendants. C’est la marque de fabrique de notre entreprise. Je vais vous raconter comment cette étude est née. Nous sommes actifs à l’international. Nous sommes tombés à l’époque sur le rapport Air2030 du DDPS. Nous l’avons étudié et avons constaté qu’il comportait des lacunes. Sans aucun mandat, nous avons fait part de notre point de vue au DDPS dans une courte analyse. La réponse reçue n’était pas très positive. Le DDPS n’était pas ouvert à entendre certaines choses. Puis le temps a passé. Nous avons remarqué que le PS s’est investi dans le dossier et nous avons vu dans son programme des points communs par rapport à notre analyse. Le PS nous a ainsi mandaté pour une étude plus complète. Mais nous lui avons dit clairement que sur beaucoup de points, cela ne correspondrait pas à son point de vue. Nous ne voulons pas interférer dans le débat suisse. Mais je pense que dans la logique d’une réflexion indépendante, beaucoup de gens en Suisse arriveront aux mêmes conclusions que nous.

Votre think tank est indépendant des partis, des entreprises de l’armement et des gouvernements. De quoi vit-il?
Nous nous sommes lancés avec des investissements personnels. Mais bien sûr, nous avons d’autres clients que le PS. Nous ne travaillons normalement pas de manière aussi ouverte, c’est-à-dire que la majorité de nos clients n'est pas intéressée à rendre nos travaux publics.

Créé: 13.11.2019, 11h15

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