L’accès vers Zermatt se négocie en grand secret

EnquêtePar le train ou par la route, l’accès au pied du Cervin fait l’objet d’une bataille aussi électrique que mystérieuse avec un enjeu à un demi milliard de francs.

L'accès vers Zermatt fait l'objet d'une bataille qui dure depuis plusieurs décennies.

L'accès vers Zermatt fait l'objet d'une bataille qui dure depuis plusieurs décennies. Image: CHRISTIAN BEUTLER/Keystone

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Pour les touristes, Zermatt, c’est le Cervin et l’absence de voitures. Quiconque veut s’y rendre doit laisser son véhicule dans le parking géant de Täsch et emprunter le train. Et si cela changeait? Car entre la réalité des touristes et celle des Zermattois il y a deux mondes.

Au pied du Cervin, la colère gronde. Nombreux sont les citoyens qui réclament un accès sûr et ouvert au public par la route. Or, depuis un arrêté cantonal datant de 1978, seuls les habitants —bénéficiaires d’une autorisation — et les quelque 400 camionnettes de livraison quotidiennes peuvent l’emprunter.

Coupée du monde

Fréquemment, la route est fermée en raison du danger d’avalanche, et il arrive même que Zermatt soit coupée du monde lorsque la voie ferrée est également entravée par des coulées. Pour Karl Eggen, président d’un groupe d’intérêt qui exige la sécurisation et l’ouverture de la route, cela ne peut plus durer.

Dans les colonnes du quotidien haut-valaisan «Walliser Bote», l’intéressé en appelle carrément à un vote du peuple sur le sujet. Pour l’heure, la Municipalité reste peu loquace. Les Zermattois s’étaient déjà prononcés en faveur d’un meilleur accès par la route. C’était en 2005, mais le vote n’avait, à l’époque, qu’une portée consultative.

Un demi-milliard en jeu

Et si la colère monte d’un cran ces derniers temps, c’est qu’un paquet cadeau en provenance de Berne suscite autant de convoitise que de méfiance. Dans le programme d’aménagement de l’infrastructure ferroviaire 2035, le Parlement fédéral a débloqué un demi-milliard de francs pour l’axe Täsch-Zermatt.

«Nous ne voulons pas ouvrir la station aux voitures mais garantir son accès»

Karl Eggen, président du groupe d’intérêt pour un accès sûr à Zermatt

Arrivant à saturation, le tronçon doit bénéficier d’une cadence plus élevée, d’un tunnel protégeant la voie contre les avalanches et d’une rénovation complète de la gare de Zermatt. Jusque-là, tout le monde y est favorable. Mais entre son projet et son message définitif, le Conseil fédéral a ajouté une clause sans équivalent en Suisse: cet investissement ne se fera que si les restrictions sur la route sont maintenues.

Une situation illégale?

Une convention entre la Commune de Zermatt, le Canton du Valais et l’Office fédéral des transports doit régler cet aspect. Mais aucun de ces trois partenaires n’a souhaité s’étendre sur le sujet, tous se bornant à dire que les négociations sont en cours.

Seul Vincent Pellissier, chef du Service valaisan de la mobilité, nous assure que ces discussions «se font dans un état d’esprit serein, visant une solution dans l’intérêt de tous». Mais pour Karl Eggen ce silence est d’ailleurs une source d’inquiétude.

Car il y a un précédent qui est presque devenu tabou en Valais. Un an après le vote consultatif de 2005, lors de la construction du terminal (parking et gare) à Täsch, avec 30 millions de francs d’argent public, une convention signée entre l’État du Valais, la Confédération et la compagnie ferroviaire privée Matterhorn Gotthard Bahn (MGB) interdit tout développement de la route pour vingt-cinq ans. Convention qu’un avis de droit commandé par le groupe d’intérêt juge illégale, car conclue, notamment, sans la haute «bénédiction» de la Commune de Zermatt.

«Un lobby politique»

Karl Eggen craint que l’histoire se répète et n’y voit qu’une seule explication: «Le lobby de la compagnie ferroviaire privée, soutenu par des acteurs politiques locaux, pousse pour conserver le quasi-monopole obtenu à l’époque sur les touristes qui n’ont pas d’autre choix que de payer pour le train», nous confie-t-il. La compagnie MGB a toujours rejeté ces accusations, estimant que le Canton, propriétaire de la route, voulait protéger son investissement dans le rail.

«Les négociations se font sereinement, dans l’intérêt de tous»

Vincent Pellissier, c hef du Service valaisan de la mobilité

Dans une enquête réalisée et diffusée l’an dernier, «Le Matin Dimanche» a pu montrer comment le PDC haut-valaisan a toujours été représenté dans la compagnie ferroviaire. Viola Amherd a notamment siégé au Conseil d’administration jusqu’en 2018, avant son élection au Conseil fédéral, remplacée depuis par Brigitte Hauser-Süess, sa plus proche collaboratrice.

On apprenait aussi, à cette occasion, comment de nombreux potentiels conflits d’intérêts et décisions contradictoires de l’État du Valais avaient entouré la signature de la convention de l’époque.

Cette fois, on nous certifie que la Commune de Zermatt sera entendue et que la compagnie ferroviaire ne fait pas partie des signataires du nouvel accord. Mais cela ne rassure pas Karl Eggen pour autant, car «les intérêts privés de certains sont toujours importants». Dit autrement, l’homme s’inquiète de voir l’argent des contribuables servir les bénéfices d’une compagnie privée qui verrait son monopole du transport des touristes vers Zermatt de nouveau inscrit dans le marbre. D’où sa volonté d’en référer une fois pour toute au peuple.

Dialogue de sourds

Au Grand Conseil valaisan, le sujet de l’ouverture de la route vers Zermatt revient fréquemment sur la table, porté par les députés haut-valaisans. La dernière fois, c’était en novembre 2019 par l’UDC Michael Graber qui demandait au moins un accès sécurisé, à défaut d’une route ouverte. Il s’était fait balayer par le Conseil d’État et les élus du Valais romand, ceux-ci invoquant en substance la préservation indispensable de cette station sans voiture.

Karl Eggen s’insurge. «On nous oppose toujours le même argument, mais il n’a jamais été question d’amener les voitures dans Zermatt, seulement à son entrée, où un parking serait construit. Une fois plein, on serait obligé de laisser sa voiture à Täsch. Nous voulons que les visiteurs puissent, cette fois, avoir le choix.»

Et l’homme de s’étonner que le Canton prévoie d’investir 70 millions de francs dans la sécurisation de la route à l’horizon 2040, sans l’ouvrir au public. Pour Michael Graber, Zermatt a le droit à un accès fiable par la route, elle qui devient la plus grande ville du canton en hiver.

Quant à l’ouverture au public, c’est un «choix qui devrait appartenir aux Zermattois». Selon nos informations, une communication à la population est prévue pour le mois de juin et une signature de la convention attendue pour la fin de l’année. S’agissant d’un éventuel vote, rien n’a filtré pour le moment.

Créé: 07.02.2020, 17h22

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La bataille de la route dure depuis des décennies dans la prestigieuse destination haut-valaisanne (Image: Keystone )

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