L’afflux de médecins étrangers, un casse-tête pour la Suisse

ConcurrenceLes professionnels de la santé, divisés sur l’utilité du gel des cabinets médicaux que demande le Conseil fédéral, pointent en revanche du doigt la libre circulation.

En 2012, dans le canton de Vaud, les demandes d’ouverture de cabinet par des médecins praticiens français ont pratiquement doublé.

En 2012, dans le canton de Vaud, les demandes d’ouverture de cabinet par des médecins praticiens français ont pratiquement doublé. Image: ?CORBIS

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«Il faut bien l’admettre: nous sommes envahis…» La doctoresse Véronique Monnier-Cornuz, présidente de la Société vaudoise de médecine, le dit du bout des lèvres, consciente que son aveu pourrait être interprété comme une forme d’ostracisme. La réalité est pourtant là, irréfutable: la libre circulation a transformé la Suisse en eldorado des médecins européens, et la situation chamboule le monde de la santé.

En Suisse alémanique, près d’un millier de médecins allemands ont déposé, en 2012, une demande d’ouverture de cabinet, c’est-à-dire davantage que le nombre de médecins que le pays forme en une année, environ 850. Selon la FMH, qui fait état de chiffres «encore provisoires», l’année dernière a vu l’ouverture ou la reprise d’environ 800 nouveaux cabinets par des médecins, dont 50% disposaient de diplômes étrangers. Genève croule sous les demandes de médecins français, et Vaud, avec 50% de demandes déposées par des médecins étrangers, selon nos informations, n’échappe de loin pas au phénomène: en 2012, le canton a reçu 186 demandes d’autorisation de pratiquer, contre 115 en 2011.

Trois ans au lieu de cinq

Les professionnels de la santé hésitent à prendre ouvertement parti dans ce dossier délicat, où les chiffres diffèrent selon que la source est fédérale, cantonale ou associative. Il n’empêche que Marie-Luce de Siebenthal, responsable des autorisations de pratiquer au sein du Département vaudois de la santé et de l’action sociale, joue franc jeu: «Nous avons constaté une augmentation notable d’autorisations de pratiquer à titre indépendant à des médecins praticiens (diplôme français) en 2012. Or, l’obtention de ce diplôme ne requiert que trois ans de formation, alors que l’obtention d’un titre FMH nécessite cinq ans de formation, au minimum. Il est donc évident que les compétences acquises ne sont pas équivalentes.»

C’est dit avec diplomatie, mais le message est clair: en Europe, les standards de formation ne sont pas tous les mêmes, les exigences non plus, et la Suisse, liée par ses accords avec l’UE, est obligée d’accepter des médecins moins bien formés que ceux qui sortent de ses Universités. Pire: celle que l’on appelle «la reconnaissance en cascade», à savoir la possibilité pour un médecin hors Union européenne de faire reconnaître son titre dans un pays de l’UE avant de faire la demande de s’installer en Suisse, permet à un médecin sud-américain, par exemple, de demander une équivalence en Espagne avant de se poser dans nos contrées. La filière est connue, elle est de plus en plus empruntée et la validité des diplômes difficile à vérifier.

«Pour améliorer leur quotidien»

«Si les médecins étrangers affluent vers la Suisse, c’est évidemment pour améliorer leur quotidien, concède Véronique Monnier-Cornuz. Du coup, une fois installés, ceux qui sont moins bien formés peuvent avoir la tentation d’étoffer leur consultation, c’est-à-dire rappeler inutilement leurs patients, multiplier les actes, et cela n’est pas sans incidence sur les coûts de la santé.»

La proportion de médecins étrangers en pratique privée ne cesse donc d’augmenter: d’environ 26% en 2003, elle a atteint près de 50% l’an dernier. Au total, aujourd’hui, un médecin sur quatre (plus précisément 8000 sur 32 000) pratiquant en Suisse a été formé à l’étranger.

L’afflux, conjugué à la levée, le 31 décembre 2011, du dernier moratoire, qui a vu un nombre considérable de médecins en attente se ruer sur le formulaire de demande d’ouverture de cabinet, est à l’origine de l’intention du conseiller fédéral Alain Berset d’instaurer un nouveau moratoire de trois ans.

Avant d’être blackboulé par la commission de la santé publique du Conseil des Etats, qui a repoussé à la session d’été la discussion sur une ordonnance qui devait entrer en vigueur le 1er avril prochain, le projet du chef du Département de l’intérieur a généré de solides empoignades et une cacophonie sans pareil.

De 2002 à fin 2011, en effet, le moratoire précédent a tenté de juguler l’ouverture de nouveaux cabinets médicaux. Alors que sa levée a provoqué des effets comparables à ceux d’un barrage qui cède, son bilan, lui, suscite nombre d’interrogations légitimes. En dix ans, la hausse des coûts de la santé n’a pas été freinée, la pénurie de généralistes et de pédiatres se poursuit et certaines régions souffrent toujours d’un manque de médecins.

Faut-il alors, grossièrement dit, remettre le couvert? «Oui, faute de mieux, affirme le chef du Département vaudois de la santé publique, Pierre-Yves Maillard. Les Chambres n’ayant pas voulu anticiper la fin du moratoire précédent, il faut donc temporairement refermer les vannes. Avec une croissance comme celle que nous connaissons depuis début 2012 – 30% par an – encore cinq ans et les coûts de la santé explosent à nouveau…»

Non, dit la FMH. «Le moratoire touche tous les médecins, y compris les médecins suisses. Limiter les perspectives professionnelles est un mauvais signal que l’on donne à la jeunesse, souligne le docteur Jürg Schlup, son président. La FMH est plutôt favorable à une réglementation plus pointue de l’ouverture de cabinets par des médecins étrangers, en fonction des besoins réels de la région où ils veulent s’installer. Il serait également opportun qu’ils passent, auparavant, deux ou trois ans dans un hôpital suisse, et se soumettent à un test de langue.»

Plus de pratique avant l’installation

Oui, dit la Société vaudoise de médecine. «Je concède que ce n’est pas la meilleure des solutions, précise sa présidente, Véronique Monnier-Cornuz, mais comme la Berne fédérale n’a rien entrepris pendant des années, n’a pas vu venir les effets de la libre circulation, je ne sais ce que nous pourrions faire d’autre. Nous souhaitons qu’à l’avenir les sociétés médicales cantonales, qu’Alain Berset s’est bien gardé de consulter, soient parties prenantes du mécanisme de régulation de l’ouverture des cabinets, que les médecins praticiens soient également soumis à la clause du besoin et qu’ils soient astreints, ici, à un certain nombre d’années de pratique en milieu hospitalier avant d’être autorisés à s’installer.»

Non, dit le conseiller national vaudois Olivier Feller (PLR), qui s’est battu pour faire capoter le projet. «Alain Berset s’est bien gardé de préciser que l’augmentation de cabinets médicaux est principalement due à l’afflux de médecins étrangers. Dans le même temps, tout le monde s’accorde pour dire que la Suisse doit rapidement, dès 2018-2019, former 300 médecins de plus par année. Sur ce point, il y a accord entre les chefs de Département, la Conférence universitaire, l’Office fédéral de la santé publique et le Département de l’intérieur. Or le moratoire, symbole d’une gestion à la petite semaine, donne un signal particulièrement décourageant aux jeunes Suisses et diminue l’attrait pour une profession dont le pays a plus besoin que jamais. Encore une fois, conclut-il, on les pénalise à cause de deux mauvaises raisons: ce sont des médecins étrangers qui sont arrivés en masse, et la hausse des coûts est principalement due aux besoins de santé, pas aux cabinets ou aux hôpitaux.»

Les débats, qui promettent d’être à nouveau acharnés, reprendront lors de la session d’été des Chambres, en juin prochain. (24 heures)

Créé: 23.03.2013, 09h22

«Il s’agit d’une grave faute morale»

L’urologue lausannois Christian Deslarzes, vieux routier de la médecine, ne décolère pas.
Il a de longues années de pratique derrière lui, il a connu succès et turbulences, et n’a jamais hésité à dire ce qu’il pense sans s’abriter derrière l’anonymat.
Aujourd’hui, Christian Deslarzes, 67 ans, est indigné. A ses yeux, le moratoire est une «faute politique»: «On prend des mesures d’empêchement à l’égard de la jeunesse suisse, tout en acceptant des médecins étrangers, à l’égard desquels il n’existe aucune mesure de contrôle des compétences, dit-il. La faute politique se double d’une grave faute morale, parce qu’alors qu’il faudrait former, pour satisfaire les besoins à venir, 1400 médecins par année au lieu des 850 actuels, nous nous soulageons de nos responsabilités financières en puisant dans le vivier des médecins formés à l’étranger.»
Selon lui, la Suisse a donc besoin que l’on ouvre les vannes de la formation des médecins – «il faudra quinze ans pour combler le vide» –, que l’on exige de tout médecin étranger qui veut s’installer en Suisse une formation de trois à cinq ans dans un hôpital du pays, qu’il passe ensuite le même examen de fin de formation que les médecins suisses et qu’il s’installe là où le besoin est le plus pressant.
Enfin, l’urologue préconise que «l’on repousse à tout jamais l’idée d’un moratoire, qui deviendra de facto caduc si l’on prend immédiatement les mesures qui s’imposent à l’égard des médecins étrangers».

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