«L’aide aux victimes d'attentats, une mission semée de pièges»

Témoignage La psychologue Carole Damiani est venue à Genève pour partager son expérience après les événements de Paris et de Nice.

La directrice de l’association Paris Aide aux victimes raconte les écueils rencontrés aux professionnels de l’urgence genevois.

La directrice de l’association Paris Aide aux victimes raconte les écueils rencontrés aux professionnels de l’urgence genevois. Image: Olivier Vogelsang

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Les professionnels de l’urgence genevois ont bu son discours. Carole Damiani, directrice de l’association Paris Aide aux victimes, a détaillé jeudi sans tabou les aléas de son travail lors des attentats français, dans le cadre d’un symposium organisé par l’Association genevoise des psychologues, regroupant aussi des pompiers, ambulanciers, policiers, etc.

Un point délicat: l’annonce des décès. En théorie, elle ne se fait pas par téléphone, mais soit à domicile, soit au centre d’accueil des familles. Et l’officier de police est assisté d’un psychologue pendant l’annonce. «Dans les faits, ça ne s’est pas passé comme ça, relève Carole Damiani. Notamment pour le Bataclan et pour Nice, beaucoup de victimes n’étaient pas de la ville et leurs familles habitaient en province ou à l’étranger. Elles ont insisté pour savoir tout de suite. Certains ont choisi de leur dire par téléphone, alors qu’ils n’étaient pas formés, et se sont retrouvés eux-mêmes en larmes. Il faut qu’on travaille là-dessus.»

L’organisation spatiale prend aussi de l’importance. «Les familles ont vite compris que c’était à l’étage du centre d’accueil que l’on annonçait la mort, car il y avait des hurlements en haut, et qu’en bas on donnait les bonnes nouvelles car les gens paraissaient soulagés. Ça nécessite aussi une réflexion.»

A Genève, les psychologues ne sont pas forcément présents lors de l’annonce, comme l’indique Helena Casazza, responsable de la cellule AGPSy-Police: «On part du principe que l’être humain a les ressources pour faire face et que l’on n’interviendra qu’en cas de nécessité. Si le psy est là dès le départ, ça peut contribuer à fragiliser la personne en lui laissant penser qu’elle en a besoin.»

Carole Damiani a longuement insisté sur le poids pris par les associations de victimes, «qui constituent des groupes de pression très forts», notamment sur les réseaux sociaux. «Elles font le top 10 des psys, elles nous appellent en demandant Mme Unetelle. Mais c’est nous qui décidons!» Les victimes ont insisté pour intégrer les «comités de suivi» présidés par le ministre. «Cette absence de barrière entre les professionnels et les victimes d’attentats est très compliquée.» Reconnues comme victimes de guerre, elles ont droit aux mêmes prestations. «Et la dernière chose en date, c’est qu’elles sont médaillées, et que leur médaille, dans l’ordre protocolaire, passe devant la médaille militaire… alors que ça fait presque trente ans que je milite pour dire qu’être victime n’est pas un statut et que le but du jeu, c’est de s’en sortir.»

Cet exemple laisse également pensif le Dr Marc Naquille, médecin adjoint au Département de médecine de premier recours et urgences des HUG. «Les Français ont vécu une mise en avant, une instrumentalisation des victimes, qui ne les aide pas à sortir du rôle dont on les charge. Cela doit éveiller notre réflexion.»

La conférencière a aussi énuméré les maladresses politiques. «C’est une intrusion permanente. J’ai compté, il a dû y avoir huit hommages, ça n’a plus de sens. Chacun voulait faire le sien.» Elle note particulièrement celui du président François Hollande, intervenu trop tôt, avant que tous les corps ne soient enterrés. Elle fustige aussi les politiciens qui donnent leur numéro de téléphone personnel aux familles et «après se plaignent que c’est dur à entendre. Mais quand on crée une relation personnalisée comme ça, il ne faut pas s’étonner.»

Enfin, Carole Damiani a expliqué le paradoxe des bonnes volontés: malgré l’abondance de psychologues ayant proposé leurs services bénévoles, elle les a tous refusés. «Un bon gros trauma, ça dure des mois, voire des années. Avec un bénévole, ce n’est pas possible. Généralement, il fait quelques séances gratuites, et puis après ça devient payant, et ça, c’est exclu.» Dans un autre genre, Coca-Cola a envoyé «un très beau cadeau à notre association pour les enfants: des jeux de guerre! Comme les armes qu’il y avait au Bataclan! Inutile de vous dire que je l’ai renvoyé à l’expéditeur.»

Créé: 30.09.2016, 07h03

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