Des aînés sous surveillance

SociétéDes solutions technologiques permettent désormais de prévenir les chutes à domicile.

Huguette Simon dans son appartement équipé du système DomoCare. Sur la table, la console qui centralise les données et, à?son poignet, le fameux bouton d’urgence.

Huguette Simon dans son appartement équipé du système DomoCare. Sur la table, la console qui centralise les données et, à?son poignet, le fameux bouton d’urgence. Image: VANESSA CARDOSO

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«Je n’y fais même plus attention, je vis comme si je n’avais pas ces trucs», affirme Huguette Simon, 89 ans. «Ces trucs», ce sont les capteurs blancs, très discrets, installés aux endroits stratégiques de son appartement, à Morges. Ils analysent entre autres ses mouvements, ses va-et-vient, le nombre de fois où elle quitte son lit la nuit, et ils sont aussi capables de détecter si elle fait une chute.

La Vaudoise fait partie des premiers bénéficiaires du système DomoCare, développé par une start-up de l’EPFL. Ces systèmes électroniques qui cherchent à améliorer le quotidien des personnes âgées représentent une véritable avancée dans les gérontechnologies. Jusqu’ici, ces dernières permettaient d’intervenir rapidement après l’incident: montres détectrices de chute, Secutel et son bouton d’urgence, ou encore des systèmes de vidéosurveillance.

Des technologies préventives

Les ingénieurs planchent aujourd’hui sur des solutions axées sur la prévention. Car une chute met souvent fin à l’autonomie de la personne âgée. «Les chutes sont l’une des plus grandes causes d’immobilisation des personnes âgées. Immobilisation qui va conduire à une situation sociale précaire», remarque Tristan Gratier, directeur de Pro Senectute Vaud.

Deux start-up de l’EPFL sont à la pointe de ces recherches. Gait Up a créé un petit capteur qui, une fois fixé sur les chaussures, permet de mesurer la vitesse et la variabilité de la marche. «Des études prouvent que les risques de chute sont liés à ces deux paramètres. Une fois les problèmes détectés, le médecin ou le physiothérapeute peuvent proposer des outils pour aider la personne à rester plus stable», explique Rebekka Anker, manager pour le support.

«Grâce aux données recueillies, nous établissons un profil de normalité de la personne»

De son côté, DomoSafety, une société qui a vu le jour en 2012, a imaginé le système DomoCare. En Suisse, plus de 150 emplacements – EMS, CMS, hôpitaux et appartements protégés, dont celui d’Huguette Simon – sont équipés de ces capteurs de mouvement. Ceux-ci sont couplés à l’une des fameuses montres qui envoient une alarme à la centrale d’urgence du 144 en cas de chute. «Durant les jours qui suivent l’installation des capteurs, grâce aux données recueillies, nous établissons un profil de normalité de la personne», explique Guillaume DuPasquier, l’un des cofondateurs de l’entreprise lausannoise.

Analyses déterminantes

Sur le napperon en dentelle qui décore la table, à l’entrée de l’appartement de l’octogénaire, un petit appareil muni d’un téléphone clignote. Il centralise plusieurs types de données: combien de fois Huguette Simon ouvre le frigo, à quelle fréquence elle sort de chez elle, si elle se déplace souvent et même le nombre de passages aux toilettes. Dès que la grande femme svelte modifie ses habitudes durant plus de trois jours, une alerte est envoyée au personnel de soins à domicile ou à l’entourage, selon le choix des clients.

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C’est à l’analyse de ces informations que se joue la prévention. «Elles permettent de connaître des éléments qu’une infirmière à domicile ne peut pas forcément découvrir en venant voir la personne une ou deux fois par semaine», note Laurent Vanhove, responsable clientèle pour DomoSafety. Les capteurs peuvent, par exemple, détecter une dégradation de la mobilité de la personne ou une réduction de son nombre de sorties.

«A Neuchâtel, les filles d’une petite dame ont reçu une information les avertissant que leur maman ne se déplaçait presque plus. Le médecin a diagnostiqué un problème d’oreille interne qui perturbait son équilibre et lui faisait craindre une chute», raconte Laurent Vanhove. Les médecins peuvent aussi rediriger vers des cours de sport ou des ergothérapeutes afin de renforcer la musculature. «Le premier facteur de chutes chez les personnes âgées est une musculature faible», confirme Barbara Pfenninger, responsable du programme de prévention des chutes au Bureau de prévention des accidents (BPA).

L’œil de Moscou à la maison

Les gérontechnologies pénètrent très loin dans la sphère intime des personnes âgées. Les capteurs de DomoSafety, installés sous le lit ou dans la salle de bains, collectent et transmettent des informations que l’on ne souhaite pas livrer au premier informaticien venu. «Nous sommes passés devant un comité d’éthique pour pouvoir faire ce que l’on fait, assure Guillaume DuPasquier. Et nous suivons la loi de protection des données.» Stockées sur des serveurs à Genève, ces «datas» personnelles sont à la disposition du client, qui peut décider à qui et quand les transmettre, ou même de les supprimer définitivement.

Reste que ce type de solutions est très intrusif. «Vous et moi, nous n’aurions pas envie d’avoir chez nous un système qui ressemble à l’œil de Moscou. Il faut absolument se demander si, du point de vue éthique, les bénéfices sont suffisants pour accepter ces sacrifices au niveau de l’intimité du patient», clame le professeur Christophe Büla, chef du service de gériatrie et de réadaptation gériatrique du CHUV, à Lausanne.

«Les professionnels et l’entourage veulent tendre vers le risque zéro, quitte parfois à égratigner un peu la liberté du patient»

Actif dans le domaine des «silver technologies», un groupe de travail allemand est allé jusqu’à mettre au point un système de caméras grand-angle placées dans tout l’appartement de la personne âgée, afin que ses proches puissent observer le moindre de ses mouvements. «Les professionnels et l’entourage veulent tendre vers le risque zéro, quitte parfois à égratigner un peu la liberté du patient», s’inquiète Christophe Büla.

Lorsqu’elle a entendu pour la première fois une personne lui parler alors qu’elle était seule dans son appartement – c’était une fausse alarme –, Huguette Simon a d’abord été surprise. Mais depuis elle s’est habituée au fait que sa console-téléphone se décroche automatiquement. «Au moins je sais que je suis encore en vie. Je ne me sens pas surveillée par ce système inoffensif. Je fais ce que je veux, je ne me sens pas du tout épiée», partage celle qui communique chaque jour avec sa fille, vivant au Canada, grâce à la tablette installée sur un petit chevalet en bois, face au fauteuil où dort un chat en peluche. (24 heures)

Créé: 15.04.2016, 12h45

Les limites d’une technologie prometteuse

Si la solution apparaît comme magique, elle est remise en question par les spécialistes. Ainsi Luigi Corrado, directeur des services généraux de l’Institution genevoise de maintien à domicile (IMAD), reproche à ces «silver technologies» d’être trop éloignées de la réalité des aînés. «Elles ne tiennent pas suffisamment compte du besoin réel des personnes âgées et de la dimension du vieillissement. Il faut impérativement que tous les acteurs concernés apprennent à travailler ensemble afin d’éviter que des projets de laboratoire ne correspondent pas à de vrais produits et services pour nos aînés.»

«Dans le domaine de la prévention des chutes, j’ai des réserves. Par rapport à ce que la technologie clame pouvoir faire et ce qui est réalisé, il y a encore un long chemin à faire, estime le professeur Christophe Büla, chef du service de gériatrie et de réadaptation gériatrique au CHUV. Ce qui est primordial pour les professionnels, c’est d’assurer la sécurité du patient. Il faut se demander si cette technologie fait réellement une différence ou si elle va seulement rassurer les proches.»

L’entourage, apaisé par le fait de pouvoir être alerté en cas de problème, constitue un élément central pour que le système fonctionne. «Les proches vont pouvoir assurer la maintenance des outils et rendre la situation pérenne. Mais les coûts élevés peuvent rendre ces technologies difficilement démocratisables», estime Rémy Pingoud, membre du comité de l’Association de proches aidants. Une installation comme celle d’Huguette Simon coûte en effet 990 fr. à l’achat, puis 65 fr. par mois pour les services de DomoSafety.

Des services qui seront étendus. «Nous travaillons sur de nouvelles fonctionnalités, dont un système qui fonctionnerait aussi lorsque la personne sort de son domicile», confie Guillaume DuPasquier. Parallèlement, la start-up lausannoise planche également sur des services qui permettraient de faire de la prévention dans le domaine comportemental. «En ajoutant des capteurs sur la personne, on peut imaginer détecter des fragilités cognitives et prévenir certaines maladies», espère le cofondateur de la start-up vaudoise.

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