Une alliance improbable veut réglementer le commerce de la guerre

Exportation d'armesLe peuple pourrait avoir le dernier mot sur les ventes d’armes. L’initiative dite de correction a été déposée.

L'initiative a été déposée ce lundi à Berne, munie de 134'000 signatures.

L'initiative a été déposée ce lundi à Berne, munie de 134'000 signatures.

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Après le carton jaune, le carton rouge. En septembre, une coalition menaçait de lancer une initiative si le Conseil fédéral ne faisait pas marche arrière sur l’assouplissement des critères pour les exportations d’armes. Ce lundi, le comité interpartis est passé de la parole aux actes en déposant 134'000 signatures récoltées en six mois seulement. «Ça montre à quel point la revendication est soutenue», lâche Lewin Lempert, secrétaire du GSsA (Groupe pour une Suisse sans armée).

Début novembre, le Conseil fédéral avait pourtant renoncé à son projet de faciliter la vente d’armes dans des pays en proie à des conflits internes. Mais le courroux des initiants a été ravivé par l’échec d’une proposition devant le Conseil des États. Comme l’initiative, elle demandait que ce soit le parlement – et donc le peuple par référendum – qui ait le dernier mot sur ce dossier. «Décider à qui nous vendons des armes est une question morale centrale qu’il revient à la population de trancher», justifie Lisa Mazzone (Verts/GE).

Cette alliance contre les exportations d’armes vers des pays en guerre civile surprend toutefois dans sa composition politique, qui va de la gauche au centre droit. D’ailleurs, parmi les 300 personnes réunies devant la Chancellerie fédérale, certaines ont froncé les sourcils en écoutant le discours de Martin Landolt. Le président du PBD, également coprésident de la coalition, a bien rappelé qu’il n’était pas contre les exportations de matériel militaire. Au contraire. «Il est dans l’intérêt de l’industrie d’armement de regagner une confiance importante grâce à des règles du jeu crédibles.»

De quoi faire tousser plusieurs élus de gauche. «J’ai été surprise, reconnaît Brigitte Crottaz (PS/VD). Ça va faire grincer des dents. Même avec les règles actuelles, il reste des abus.» Ces dernières années, des armes suisses ont en effet été retrouvées au Yémen, en Syrie, en Libye, et il y a eu la révélation de transactions illégales de matériel suisse depuis le Ghana.

Cette coalition est-elle une alliance de la carpe et du lapin? «Nous nous retrouvons sur des valeurs, corrige Carlo Sommaruga (PS/GE). La neutralité, l’humanitaire, tout ce qui fait que la Suisse agit dans la résolution des conflits.» Pour lui, le soutien du PBD et des Vert’libéraux montre surtout que le Conseil fédéral a voulu aller trop loin, et qu’il s’agit désormais de le stopper par un processus démocratique. «Le peuple doit fixer le cadre, poursuit le Genevois. Et c’est précisément ce que demande cette initiative.»

Martin Landolt, lui, persiste dans ses déclarations. «Il n’a jamais été question d’interdire les exportations de matériel de guerre. Nous offrons la possibilité de clarifier les règles. Selon moi, c’est une chance pour l’industrie d’armement.» Et de souligner que c’est le GSsA qui a bougé dans la direction des partis bourgeois favorables à l’initiative.

Le GSsA, qui lutte en parallèle pour une initiative qui veut assécher l’industrie d’armement, est-il en train de jouer sur deux tableaux ou carrément de renier ses fondamentaux? «Pas du tout, rétorque Lewin Lempert. Nous sommes toujours opposés à de telles exportations, mais nous sommes aussi pragmatiques. Et si nous réussissons grâce à cette large alliance à interdire les ventes dans certains pays, ce sera déjà un premier pas.»

Pour Brigitte Crottaz, ce grand écart risque de se voir lors de la campagne de votation. «Les discours seront bien différents sur les stands», glisse la conseillère nationale. À moins que l’initiative ne soit pas soumise au peuple. «Ce texte a enclenché une dynamique qui pourrait pousser le nouveau parlement issu des élections de cet automne à régler le problème», analyse Carlo Sommaruga.

Créé: 24.06.2019, 20h41

En dates

Juin 2018 Le Conseil fédéral annonce vouloir assouplir les critères pour les exportations de matériel de guerre, en facilitant notamment la vente d’armes dans des pays en proie à des conflits internes. Début de la polémique.

Début septembre 2018 Une vaste coalition annonce le lancement d’une initiative dite “de correction” pour pousser le Conseil fédéral à faire marche arrière. En parallèle, le PBD dépose une motion au Parlement qui va dans le même sens.

Fin septembre 2018 Le Conseil national donne son aval à la motion du PBD. Première victoire des initiants.

Novembre 2018 Face à la pression, le Conseil fédéral - sur proposition de Johann Schneider-Ammann, ministre de l’économie - suspend l’assouplissement de l’ordonnance sur le matériel de guerre.

Février 2019 Les initiants ont déjà recueilli plus de 100’000 signatures en deux mois. Un record. La récolte se poursuit.

Mars 2019 Le Conseil des Etats rejette la motion PBD. Première grosse défaite des initiants.

Juin 2019 L’initiative est officiellement déposée avec plus de 134’000 signatures.

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