«N'attendons pas les Britanniques pour régler nos problèmes»

DiplomatieL'ambassadeur de Suisse au Royaume-Uni, Alexandre Fasel, observe le Brexit au quotidien. Il plaide pour un renforcement des relations bilatérales avec Londres et avec Bruxelles.

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Si la Suisse a pu élaborer sept nouveaux accords avec le Royaume-Uni dans la perspective du Brexit, elle le doit en partie au travail de son ambassade à Londres. À sa tête, un Fribourgeois de 57 ans, Alexandre Fasel, en poste dans la capitale britannique depuis septembre 2017. Il nous a accueillis voici quelques jours dans son bureau londonien. Interview.

Comment observez-vous la campagne en vue des élections législatives du 12 décembre?
Avec beaucoup d’attention. Le résultat est impossible à prédire, les Anglais le disent eux-mêmes, à cause de la fragmentation du paysage politique et du système électoral particulier. Il faudrait des sondages dans chacune des 650 circonscriptions britanniques! Mais pour nous, pour la Suisse, la conséquence directe de la dissolution du Parlement et des élections à venir a déjà eu lieu.

Quel impact cela a-t-il eu?
Un arrêt net de nos pourparlers avec Whitehall et Westminster, qui étaient très intenses. Nous avions le vent en poupe dans nos conversations pour élargir la relation contractuelle entre la Suisse et le Royaume-Uni. Nous attendions trois conseillers fédéraux d'ici à la fin de l'année et avions des discussions techniques de haut niveau. Tout cela est mis en veilleuse. Jusqu’à la constitution d’un nouveau gouvernement, l'administration britannique a la stricte interdiction d’aller au-delà de la gestion des affaires courantes.

Ce doit être frustrant pour vous. Que pouvez-vous faire en attendant?
Nous imaginons les scénarios et évaluons les conséquences possibles. Le travail interne continue. L'objectif du Conseil fédéral reste clair: il veut maintenir la qualité de l'engagement bilatéral avec Londres après le Brexit.

Cette exigence sera-t-elle remplie à coup sûr le jour où le Royaume-Uni quittera l’Union européenne?
Oui. Nous sommes prêts et sereins. Le Conseil fédéral a défini une stratégie très tôt dans ce processus et a lancé ses services pour la mettre en œuvre. Des accords ont été signés dans les domaines du commerce, de l'aviation civile, du transport routier, des assurances, ainsi que sur la protection des droits des citoyens, la coordination des assurances sociales et la migration. Tout cela est sous toit. C’est l’étape suivante qui est aujourd’hui mise entre parenthèses.

Quel a été le rôle de l’ambassade dans ces travaux?
Nous avons assuré, en partenariat avec la Direction des affaires européennes à Berne, la coordination sur place entre les différents offices fédéraux impliqués, organisé les contacts tant au niveau technique qu'au niveau politique entre les groupes de négociation. Une ambassade doit être active avant, pendant et après, pour le service après-vente.

Ce processus a duré plus de trois ans, depuis le référendum de 2016. Les changements intervenus au sein du gouvernement conservateur ont-ils compliqué les choses?
Nous avons eu la chance d'avoir les mêmes partenaires pendant tout ce temps, même si le ministre en charge du Brexit a changé. Et il y avait une convergence d'intérêts et d'objectifs. Les Britanniques aussi avaient pour mandat d’assurer la continuité des relations avec nous.

Quel regard vos interlocuteurs portent-ils sur la Suisse?
Ils savent que nos entreprises investissent énormément dans les îles britanniques et créent près de 100'000 emplois. Dans le cadre du Brexit, ils cherchent à bien comprendre le «look and feel» d'un pays tiers en Europe. Comment faire pour exercer une influence sur les processus bruxellois sans être assis à la table des décideurs… C’est surtout cela qui les intéresse.

Vous leur vantez donc le modèle suisse?
Nous ne sommes pas des évangélistes! Tout ce que nous faisons, c'est partager notre expérience, nos systèmes de relations avec l'Union européenne. Nous leur expliquons que le modèle suisse fonctionne, que nous essayons de le solidifier et de le pérenniser avec l'accord institutionnel.

Et vis-à-vis du Brexit, quelle est votre position?
Nous sommes agnostiques. La manière dont les Britanniques façonnent ce Brexit, ce n'est pas notre propos. D’autres pays tiers leur disent: si vous voulez à l'avenir avoir des accords de libre-échange avec nous, il faut que votre séparation de Bruxelles soit faite de telle façon. Ce n’est pas notre approche. La seule ambition que nous avons découle du mandat donné par le Conseil fédéral: faire en sorte que la qualité et la densité de la relation bilatérale entre le Royaume-Uni et la Suisse ne soient pas affectées par le Brexit.

Plus de 37'000 Suisses vivent au Royaume-Uni. Avez-vous senti de l’inquiétude chez eux?
Nous n'avons pas constaté de grande nervosité dans la communauté suisse. Nous avons maintenu un contact très étroit avec les citoyens suisses au Royaume-Uni par les différents canaux de communication dont nous disposons. Nous avons envoyé un courrier individuel à 17'000 citoyens potentiellement concernés par le nouveau statut de résidence que le gouvernement britannique a créé et dont les citoyens suisses établis au Royaume-Uni peuvent bénéficier. Je crois que les gens se sentent rassurés, ils voient qu'on est sur le coup.

Et si finalement, en cas de nouveau référendum, le Royaume-Uni décidait de rester dans l’UE? Tout votre travail serait réduit à néant?
Non. Une des conséquences du Brexit aura été une intensification remarquable des relations bilatérales avec la Suisse. Nous avons renforcé la plateforme commune qui unit les deux pays. Quoi qu’il se passe, cela aura été une expérience positive, qui se poursuivra dans la phase suivante des négociations.

La Suisse peut-elle tirer des leçons du Brexit dans ses propres négociations avec Bruxelles?
La Suisse est face au même dilemme que tout pays tiers: comment trouver un équilibre entre des intérêts potentiellement conflictuels, d’un côté l'accès au marché européen, de l’autre la projection que nous avons de notre souveraineté. C'est aussi le dilemme britannique. L’UE doit y répondre tout en protégeant ses intérêts, qui sont l'homogénéité et l'intégrité du marché. Contrairement à l'impression qu'on a parfois, je la trouve passablement flexible dans son approche. Quant aux Britanniques, ils n'ont pas encore de consensus national autour du type de Brexit qu'ils veulent réaliser. Et leurs négociations avec Bruxelles vont se poursuivre pendant plusieurs années. Il n’est donc pas souhaitable de les attendre pour régler nos problèmes. À nous de veiller à défendre nos intérêts de manière indépendante.

Le Brexit a-t-il laissé la place à d'autres discussions entre le Royaume-Uni et la Suisse?
Oui. La vie du pays ne s'arrête pas. L'ambassade travaille normalement dans tous les autres domaines, que ce soit la coopération scientifique et la recherche, les activités culturelles et la promotion économique. Et le dialogue s’est intensifié sur les questions de politique étrangère, comme le Proche-Orient, les Balkans, l’Iran, la Russie ou la lutte contre les changements climatiques. Le Royaume-Uni accueillera à Glasgow à la fin 2020 la prochaine édition de la Conférence sur le climat et nous voulons travailler avec nos amis britanniques à ce qu’elle soit un succès.

Créé: 08.12.2019, 17h21

«Il n'y a pas de culture du compromis ici»



M. Fasel, que pensent vos interlocuteurs britanniques de notre démocratie directe?
Ils s'y intéressent, mais pas pour la copier. En Suisse, c'est le peuple qui décide de la tenue d’un référendum, alors qu'ici, il est organisé par le gouvernement et avalisé par le parlement. C'est plutôt un plébiscite. Il n'y a pas de notion de «»culture du compromis dans ce pays. Le vainqueur ne partage pas le pouvoir. Et quand vous êtes dans l’opposition, votre seul rôle est de critiquer et de faire tomber le gouvernement.

Si vous pouviez d’un coup de baguette magique transposer en Suisse un élément de la société britannique, ce serait quoi?
La circulation à gauche. Parce que c'est plus sûr. La priorité est de droite. Comme le volant est à droite, vous êtes donc proche de celui qui arrive sur la droite et a la priorité, et vous le voyez mieux. Voilà ma théorie (rires). Ici, la conduite est tellement fluide et civilisée…

Etre diplomate à Londres dans une période aussi mouvementée, ce doit être exaltant…
Oui! Grâce à la présence de nombreux think tanks, la réflexion sur les grands sujets de politique étrangère est d'une extraordinaire richesse. C'est un poste très stimulant. Ce qui se passe actuellement sur le plan politique est fascinant à observer. Et puis, Londres, cette «ville monde», est enivrante et gratifiante. Frustrante aussi, car on réalise très rapidement qu'on n'aura jamais l'occasion de tout faire et de tout voir.

Vous avez rencontré la reine Elisabeth II en à plusieurs reprises depuis votre nomination en 2017. Une expérience marquante?
Chacune de mes rencontres avec sa Majesté resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Je suis impressionné par sa chaleur humaine et sa bienveillance qui transcendent le protocole et le décorum.

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