Les autorités turques empêchent des citoyens suisses de quitter le pays

CriseSept Suisses ont été interpellés en Turquie. Ils sont sous le coup d’une interdiction de sortie. Des enfants sont aussi touchés par cette mesure.

Le président Recep Tayyip Erdogan.

Le président Recep Tayyip Erdogan. Image: Keystone

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Le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan retient en Turquie des hommes, des femmes et même des bébés. Les autorités ottomanes ont prononcé une interdiction de sortie du territoire à l’encontre de plusieurs binationaux et de citoyens turcs qui résident en Suisse.

Pareilles sanctions touchent tous les États abritant une vaste diaspora turque ou kurde. Pour la Suisse, l’ampleur du problème est nettement plus importante qu’on ne le pensait jusqu’à présent. Certes, on apprenait sporadiquement que des gens avaient été arrêtés sur le chemin du retour. Aujourd’hui, suite à nos demandes réitérées, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) fournit, pour la première fois, des chiffres: «Il y a actuellement sept cas connus du DFAE, de binationaux qui sont empêchés de quitter la Turquie».

Mais ce n’est pas tout. Le DFAE admet en outre qu’il a eu vent de cas où des Turcs domiciliés en Suisse, ne détenant pas un passeport suisse, ont été interpellés et parfois incarcérés. Le porte-parole du DFAE Pierre-Alain Eltschinger précise que de telles personnes et des binationaux «ont été soit arrêtés soit empêchés de quitter la Turquie, car ces individus sont soupçonnés d’avoir entretenu des contacts avec des organisations interdites suite aux événements de juillet 2016».

Appels à la délation

Il y aura dimanche prochain, deux ans exactement qu’une sanglante tentative de putsch contre le régime Erdogan éclatait. Le gouvernement turc accuse le prédicateur musulman Fethullah Gülen, réfugié aux USA, d’avoir fomenté ce soulèvement raté. Depuis lors, ses partisans sont pourchassés avec des méthodes peu conformes à celles d’un État de droit.

À peine le putsch militaire étouffé, le président Erdogan a appelé ses concitoyens à la délation. Les fidèles du régime ont répondu du monde entier. En Suisse, des partisans d’Erdogan ont ainsi dénoncé de vrais et de supposés gülenistes sur les réseaux sociaux et notifié organisations et entreprises suspectes à une permanence téléphonique gouvernementale ad hoc. Du jour au lendemain, de Bâle à Lugano et de Genève à Zurich, des personnes innocentes et des organismes bien établis comme des classes de devoirs surveillés furent qualifiées «d’organisations terroristes gülenistes». Les accusés eurent droit aux gros titres dans les médias proches du régime, leurs noms paraissaient en toutes lettres sous leurs photos et on indiquait leur adresse. L’attaché religieux de l’ambassade de Turquie à Berne a livré à Ankara un rapport rédigé par des indics sur un soi-disant réseau güleniste en Suisse.

Répression croissante

Les conséquences ne se sont pas fait attendre. Dans un premier temps, les personnes dénoncées ont été interrogées, puis interpellées à leur arrivée dans les aéroports turcs. Elles pouvaient ensuite revenir en Suisse. Mais les choses ont empiré avec l’adoption, en avril 2017, d’une nouvelle Constitution après une campagne de votation très tendue menée tant au pays que dans les nations où des ressortissants turcs résident. Depuis lors, le président dispose de pouvoirs plus étendus. Et l’on constate une répression croissante frappant les personnes d’origine kurde en provenance de Suisse. En mai 2017, le quotidien «Basler Zeitung» a révélé que trois Kurdes de la région bâloise avaient été arrêtés en Turquie. Ils avaient entre autres proféré des critiques à l’égard d’Erdogan sur les réseaux sociaux et ne cachaient pas leurs sympathies pour le parti prokurde HDP.

Ces cas illustrent clairement une difficulté: un seul des trois interpellés est binational turco-suisse. Les deux autres n’ont que des papiers d’identité turcs. La Confédération ne peut donc pas intervenir officiellement en leur faveur, à l’étranger du moins. Mais le binational n’est guère plus chanceux. Certes, les diplomates suisses en poste à Ankara ou Istanbul peuvent théoriquement offrir une protection consulaire aux citoyens suisses incarcérés. Mais la Turquie ne l’autorise pas. Car Ankara considère les binationaux «uniquement comme des citoyens turcs», indique le DFAE. Il précise chercher tout de même à aider les personnes concernées «dans la mesure de ses moyens».

«Responsabilité étendue au clan»

Le trio des Kurdes de Bâle a pu, semble-t-il, revenir en Suisse. L’un d’entre eux a réussi à fuir la Turquie. Mais prendre la fuite peut s’avérer dangereux à l’exemple de ce binational turco-suisse qui, en vacances dans la région de Bodrum, a cru pouvoir filer en douce sur l’île grecque de Kos. Cet employé de banque âgé de 37 ans a été intercepté et, selon les médias turcs, mis en prison pour une prétendue appartenance au réseau terroriste güleniste.

Dans plusieurs cas, une forme de «responsabilité étendue au clan» a été appliquée: des proches – souvent la conjointe – de la personne dénoncée comme kurde ou güleniste, sont arrêtés ou empêchés de repartir. Ainsi, une Kurde, résidant dans la région bâloise, ne peut plus quitter la Turquie depuis dix mois. Enceinte de cinq mois lorsqu’elle a été interceptée à l’aéroport Atatürk d’Istanbul, elle a été remise en liberté depuis et a accouché d’une petite fille. Mais elle ne peut revenir en Suisse. Son mari kurde n’a ainsi jamais pu tenir son bébé dans ses bras. Pourtant, les autorités devaient plutôt le viser lui. Venu tout jeune en Suisse à l’âge d’être scolarisé en primaire, il s’était répandu en termes virulents contre Erdogan et ses partisans sur les réseaux sociaux, ce qui lui a valu une amende d’un tribunal de district bâlois.

L’ambassade de Turquie à Berne n’a pas réagi à nos demandes ce week-end. L’ambassadeur Ilhan Saygili invite vendredi prochain la presse dans sa résidence pour «commémorer la tentative sournoise de putsch». Répondra-t-il aux questions sur les hommes, les femmes et les petits enfants venus de Suisse pour lesquels la Turquie, leur pays d’origine, se mue en prison?

Créé: 09.07.2018, 16h44

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