Quand l’avocat de Tariq Ramadan dérape

PolémiqueEn déclarant que les anciennes élèves de l’enseignant genevois revisitent leur consentement, Me Marc Bonnant crée à nouveau un tollé. Réactions.

Tariq Ramadan aurait abusé de son pouvoir pour entretenir des relations intimes avec des élèves entre 1984 et 2004, à Genève, au Cycle et au Collège.

Tariq Ramadan aurait abusé de son pouvoir pour entretenir des relations intimes avec des élèves entre 1984 et 2004, à Genève, au Cycle et au Collège. Image: Reuters

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Difficile de croire à une maladresse de la part d’un ténor du barreau genevois, sacré meilleur orateur francophone vivant… Une petite phrase lâchée la semaine passée dans la presse par Me Marc Bonnant, 73 ans, l’un des avocats de l’islamologue Tariq Ramadan, 55 ans, marque un tournant dans le volet genevois de l’affaire. C’est en tout cas l’avis de plusieurs interlocuteurs attentifs, considérant que ses mots sonnent comme un aveu. L’avocat, lui, conteste fermement le sens qu’on leur prête (lire ci-après).

En marge de la procédure française pour viols, Me Bonnant est revenu sur les révélations faites en novembre dans nos colonnes par quatre anciennes élèves de Tariq Ramadan, professeur au Cycle et au Collège à Genève entre 1984 et 2004. Trois de ces Suissesses, dont une était âgée de 15 ans à l’époque, ont raconté comment l’enseignant charismatique a abusé de son pouvoir pour entretenir des relations intimes avec elles. Les faits sont aujourd’hui prescrits et aucune n’a porté plainte. «Ce volet ne connaît aucun développement judiciaire en l’état puisque celles qui se sont découvertes victimes en revisitant leur consentement ont décidé de se taire et de n’initier aucune procédure pénale», dixit Me Bonnant.

Claire*, 18 ans quand elle a consenti à des rapports sexuels avec son professeur, reste abasourdie. «Le propre avocat de Tariq Ramadan ne semble plus contester les faits que plusieurs anciennes élèves, dont je fais partie, ont dénoncés publiquement. Désormais, il questionne le consentement. Pour moi, cela sonne comme un second aveu. Le premier étant qu’il n’y a pas eu de plainte déposée pour diffamation, comme il l’avait annoncé.»

Agathe*, 18 ans quand elle est tombée entre les griffes de son enseignant, réagit vivement elle aussi. «Sur le moment, les propos de Me Bonnant m’ont blessée, car c’est outrageant. Maintenant, cela me faire rire, parce qu’il s’emmêle les pinceaux et cumule les trébuchements.»

«Une fuite en avant»
L’ancien ami de vingt ans de Tariq Ramadan, l’enseignant et cofondateur du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse Stéphane Lathion, fait partie des rares personnes à oser s’exprimer en son nom pour dénoncer le comportement déviant de l’ancien professeur. «Trois mois après que d’anciennes élèves ont eu le courage de parler dans la presse, les propos de Me Bonnant ne sont donc pas anodins. Il ne cherche plus à contester les faits, mais oriente le débat sur l’acte réellement consenti. C’est une fuite en avant.»

Connu pour ses jeux de provocations, Me Bonnant a déjà suscité une vague d’indignation en annonçant en décembre vouloir «débusquer les quatre accusatrices». Sans le vouloir, il a aussitôt déclenché la création d’un Comité de soutien aux anciennes élèves abusées. Actif sur Facebook, il a déjà réuni plus de 800 signataires. Co-initiatrice du comité et ancienne conseillère nationale Verte, Fabienne Bugnon réagit à ce qu’elle considère comme une nouvelle pression. «À chaque fois que Me Bonnant prend la parole dans cette affaire, c’est pour humilier et rabaisser des victimes. Ce serait lui faire injure que de penser qu’il ne connaît pas le poids des mots. S’il les a bien prononcés, ils s’apparentent à une reconnaissance explicite des faits rapportés par d’anciennes élèves.»

Également co-initiatrice du comité, Anne Marie von Arx Vernon dénonce sa stratégie. «La prochaine étape consistera à faire passer Tariq Ramadan pour la victime d’allumeuses… Mais il a fait un faux pas, car il vient de casser le mythe Tariq Ramadan. Sans doute parce qu’il devient difficile de nier les faits. Ces derniers jours, une personne tout à fait respectable, dans un milieu proche de l’enseignement, m’a encore affirmé que tout le monde le savait à l’époque et que cela ne dérangeait personne!» A Genève, ce village où beaucoup ont croisé le chemin du professeur sur une période de vingt ans, il a fallu ces révélations pour raviver les souvenirs et délier les langues. «Dans mon cas, mon petit ami avait alerté la doyenne du Collège de Saussure, rappelle Agathe. En m’exprimant publiquement, d’autres ont parlé, comme le directeur, qui a admis avoir été alerté. L’institution savait.»

«Il enfonce son client»
Les faits sont banalisés dans la bouche de Me Bonnant, déplore une ex-avocate genevoise, Francine Betran: «On ne parle pas de consentement dans une relation normale entre un professeur et une élève. On emploie ce terme dans le cadre de relations sexuelles, qui, dans ce cas-là, sont pénalement répréhensibles.»

Sous l’angle administratif, un professeur qui entretient des rapports sexuels avec une élève, quel que soit son âge, commet une faute professionnelle. Sous l’angle pénal, la majorité sexuelle est fixée à 16 ans en Suisse. Celui qui a commis un acte d’ordre sexuel sur un enfant de moins de 16 ans peut être puni d’une peine privative de liberté de cinq ans au plus. Une infraction poursuivie d’office. Celui qui, profitant de rapports d’éducation, aura commis un acte d’ordre sexuel sur un mineur âgé de plus de 16 ans est punissable de trois ans de prison au plus. Après 18 ans, les questions de la protection de l’intégrité sexuelle, concernant notamment la contrainte ou l’abus du lien de dépendance, continuent à se poser.

Choqué par les propos de Me Bonnant, le député Vert François Lefort dit tout haut ce que beaucoup pensent désormais. «J’ai l’impression qu’à chaque fois qu’il ouvre la bouche pour parler des anciennes élèves de Tariq Ramadan, c’est pour enfoncer son client…» La dernière intervention de l’avocat sur le sujet, dans la Tribune de Genève d’hier, agit comme de l’huile sur le feu. En qualifiant le féminisme militant de pandémie, il suscite le malaise au sein même de sa corporation.

* Identités connues de la rédaction


Débat décisif pour l’avenir pénal de Tariq Ramadan

Le premier débat crucial pour l’avenir pénal de Tariq Ramadan se déroule aujourd’hui à Paris devant le juge des libertés et de la détention. Vendredi soir, le juge d’instruction l’avait écroué provisoirement pour un délai de quatre jours au maximum. Le dossier a été transmis au juge des libertés et de la détention afin qu’il prenne l’une de ces trois décisions: détenir en prison l’islamologue pendant le temps nécessaire à l’instruction de son dossier, le remettre en liberté ou le placer en liberté provisoire sous contrôle judiciaire. Dans ce dernier cas, ce contrôle peut s’effectuer de plusieurs manières – dépôt d’une caution ou assignation à résidence avec contrôle, le cas échéant, par bracelet électronique.

Le juge des libertés et de la détention peut prononcer l’incarcération provisoire pour sept motifs, dont ceux-ci: sauvegarder les preuves, empêcher une pression sur les témoins, les victimes ou leurs familles, maintenir la personne mise en examen à la disposition de la justice.

Pour la défense, la détention préventive contrevient à la présomption d’innocence. Elle s’opposera à l’incarcération réclamée par le Parquet. Pour ce dernier, le suspect doit rester en prison afin d’éviter tout risque de collusion avec des témoins ou de pression à leur endroit. Or les policiers du 2e district de la police judiciaire ont récolté de nombreux témoignages de jeunes femmes affirmant être victimes de Tariq Ramadan mais refusant de déposer une plainte. Le Parquet a donc intérêt à ce que ces personnes deviennent des plaignantes, ce qui lui semble moins difficile à obtenir avec le suspect en prison. De plus, le Parquet ne manquera pas d’évoquer devant le juge des libertés et de la détention les nombreuses menaces dont les deux plaignantes ont été la cible. Enfin, l’accusation veut pallier le risque de fuite, Tariq Ramadan disposant de deux passeports, un suisse et un égyptien.

Jean-Noël Cuénod (24 heures)

Créé: 05.02.2018, 21h50

Pour Me Marc Bonnant, «il n’y a aucun aveu»

Pour Me Marc Bonnant, les femmes qui ont dénoncé les agissements de leur ancien professeur Tariq Ramadan «se sont découvertes victimes en revisitant leur consentement». Ses propos tenus la semaine passée dans «20 minutes» et la «24 Heures» sonnent comme un aveu. Face à de vives réactions, l’ancien bâtonnier genevois «dissipe tout malentendu»: «Il n’y a aucun aveu. Tariq Ramadan conteste de manière constante et réitérée le fait d’avoir eu des rapports sexuels avec des élèves du Collège de Saussure ou d’autres établissements.» Pourquoi l’aurait-on mal compris? «La première hypothèse est que je manque de clarté, ce que je regrette. La seconde hypothèse est que ceux qui me lisent manquent de lettres ou bien que la perception de ce qu’ils lisent est altérée par l’idéologie qui les enténèbre.» Mandatée également par Tariq Ramadan, Me Yaël Hayat est-elle sur la même longueur d’onde que son confrère? Visiblement embarrassée, elle esquive en s’attaquant au Comité lancé pour soutenir les anciennes élèves abusées. «J’ai en détestation les procès par voie de presse parce qu’ils contournent les principes fondamentaux, d’abord et avant tout celui de la présomption d’innocence et celui du face-à-face. Je n’ai donc aucune intention de répondre aux atermoiements de ce comité mais relève que si ceux qui l’animent ont un réel souci de vérité la saisine des instances médiatiques n’en est pas la démonstration. L’instruction d’une affaire par voie de presse est une défiance aux institutions de la cité.» À ce stade de l’affaire, une plainte pour diffamation a-t-elle déposée? Tariq Ramadan avait annoncé au mois de novembre sur Twitter vouloir le faire, tout comme Me Bonnant. Mais Me Yaël Hayat remet les pendules à l’heure: «Aucune plainte n’a en l’état été déposée dans la mesure où les accusatrices ont fait le choix de demeurer dans l’anonymat. Une plainte contre inconnues relèverait ainsi de la pure gesticulation que je pratique assez peu.»

Me Marc Bonnant

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