Les banques et les hôpitaux suisses sont utilisés par des djihadistes libyens

EnquêteDes extrémistes libyens ont utilisé les cliniques Genolier et Hirslanden pour se soigner et une étude renommée au Tessin pour leur servir de société écran. Ils avaient même un compte à la Banque Migros

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Pour les services secrets italiens, il est le principal financier des milices islamistes libyennes. Un homme dangereux. Aujourd’hui devenu un homme d’affaires gravitant entre la Turquie et Dubai, Qais Ben Hamid était également un chef de milice sous l’étendard d’Al-Qaida. Pire, selon le ministre de l’Intérieur italien, il serait même «la figure de proue des djihadistes en Libye». Pourtant dès 2014, Qais Ben Hamid a été reçu en Suisse à bras ouvert.

C’est d’abord le bureau d’avocat BMA Legal de Brenno Brunoni, situé au sixième étage d’un immeuble du centre-ville de Lugano, qui permet à Qais Ben Hamid d’ouvrir une société suisse de commerce de pétrole en tant qu’actionnaire principal en avril 2014. Profitant de la vue sur le lac depuis ces bureaux luxueux aux chaises en cuir et à l’ambiance raffinée, Qais Ben Hamid, son père et Yusuf* (un Libyen installé depuis les années 2000 en Suisse italienne) verront leur entreprise légitimée par la signature et le sceau de l’ancien président de la Fédération suisse des avocats (FSA). Brenno Brunoni est aussi consul honoraire d’Autriche à Lugano. Contacté, il n’a pas souhaité répondre à nos questions en invoquant un «rigoureux secret professionnel».

Mais ce célèbre avocat ne sera pas le seul à baisser la garde. La Banque Migros ouvre aussi ses portes au Libyen. Elle lui permet d’ouvrir un compte avec deux associés dont le capital s’élève à 100'000 francs. Pourtant, en donnant l’accès à trois hommes en provenance de Benghazi, la métropole de l’Ouest libyen, les employés de la banque orange semblent avoir fait preuve d’une coupable naïveté. En effet, dans certaines parties de la ville libyenne, les djihadistes ont fait la loi entre 2014 et 2017.

Plus grave encore, une recherche Internet aurait permis à la banque d’en savoir beaucoup sur Qais Ben Hamid en 2014 déjà. Dans une interview accordée au «Los Angeles Times» en 2012, il est déjà identifié en tant que commandant adjoint de la milice Libya Shield Force à Benghazi. En réalité, cette milice était commandée par le terroriste Wissam Ben Hamid, le frère de Qais. Une information facile à obtenir. En 2012, des vidéos montrant les véhicules du Libya Shield drapés des étendards noirs du Jihad circulaient sur la Toile. Sur l’une d’entre elles, on aperçoit Wissam Ben Hamid.

Plus tard, lorsque la bataille de Benghazi fait rage en 2014, Wissam Ben Hamid pose cette fois pour la photo avec le drapeau de l’État islamique (EI). Daesh combattait en effet à Benghazi avec le groupe Ansar al-Charia et la milice de Wissam Ben Hamid contre le chef de guerre Khalifa Haftar. Wissam Ben Hamid devient par la même occasion l’un des principaux responsables de l’alliance djihadiste, le «Mujahideen Shura Council», qui est expulsée de la ville en janvier 2017. Comme Qais Ben Hamid l’a confirmé il y a quelques semaines lors d’une conférence de presse, c’est à ce moment-là que son frère est mortellement touché par une frappe aérienne.

Pendant tout ce temps, Qais Ben Hamid reste le signataire de la compagnie de pétrole luganaise, qui se trouve en liquidation depuis février 2018. Contactée, la Banque Migros qui a ouvert le compte affirme pourtant avoir «contrôlé et surveillé les comptes bancaires dans le respect de toutes les régulations bancaires».

Ne rencontrant pas de résistance à ses activités en Suisse, Qais Ben Hamid ne s’arrête pas là. Après l’avocat et la banque, il fera appel aux hôpitaux suisses. C’est ainsi qu’il organisera le traitement de ses parents dans la clinique privée de Genolier. À nouveau, tout se fait en douceur. Notamment parce que les factures hospitalières sont payées rubis sur ongle.

C’est à ce moment qu’entre en jeu Yusuf. Cet ancien actionnaire minoritaire de la compagnie pétrolière est un Luganais d’adoption. Lorsque nous le rencontrons dans le restaurant Manor du centre de la capitale économique tessinoise, il explique qu’il n’a pas seulement aidé les parents de Qais, mais aussi d’autres ressortissants libyens aux CV problématiques.

À l’aide d’une entreprise créée en 2008 et domiciliée chez lui, Yusuf permet aux citoyens libyens de se faire soigner en Suisse. Arrivé à la fin des années 1990 comme réfugié politique, cet ancien pilote d’avion a vu son statut de réfugié retiré après la mort de Kadhafi. Proche des Frères musulmans, ce père de deux enfants naturalisés est toujours au bénéfice d’un permis d’établissement.

D’un abord méfiant, les yeux très bleus, Yusuf s’exprime en anglais malgré deux décennies passées au bord du lac de Lugano. Expliquant n’être qu’un intermédiaire entre la compagnie d’assurances libyenne et les cliniques de Genolier et Hirslanden, cet ancien représentant commercial du café tessinois Chicco d’Oro estime avoir permis à une quarantaine de ses compatriotes d’être soignés en Suisse. Lorsqu’on lui demande s’il s’est méfié de l’arrivée de potentiels djihadistes en Suisse, il se contente de répondre: «Je ne m’occupe que de la partie suisse, c’est le rôle des autorités de faire des contrôles. C’est sans doute pour cela que les visas prenaient deux semaines à chaque fois.»

Il ajoute que les paiements se faisaient souvent par tranches «d’une centaine de milliers de francs». Selon lui, de nombreux patients payaient en «cash directement à la clinique le jour même». Pour lui, Qais n’est pas un terroriste mais «un révolutionnaire libyen». Il ne parvient pourtant pas à nous expliquer comment la famille Ben Hamid a pu payer son séjour. Tout juste explique-t-il que le père a été soigné pour un problème intestinal et que la mère a subi une intervention chirurgicale à l’épaule.

S’il reconnaît avoir rencontré Qais Ben Hamid en Suisse durant les séjours hospitaliers de la famille Ben Hamid, il déclare ne jamais avoir rencontré son frère Wissam. Le groupe Genolier n’a pas voulu répondre à nos questions, invoquant le secret médical. La clinique déclare néanmoins «traiter des patients étrangers depuis 1972» et «(…) collaborer de ce fait avec pratiquement toutes les assurances internationales».

Côté alémanique, Hirslanden reconnaît avoir «employé Yusuf comme intermédiaire et lui avoir versé certains acomptes jusqu’en 2016». La clinique ajoute que «les autorités ont contrôlé les visas des patients libyens et qu’ils n’avaient pas la possibilité ni le devoir de le faire eux-mêmes».

Le rôle de l’assurance

Fonctionnant comme un intermédiaire, Yusuf se charge des patients libyens pour le compte d’une assurance tripolitaine. Cette entreprise défraie régulièrement la chronique. Selon plusieurs articles de médias libyens, il semblerait que les djihadistes s’arrangent pour qu’elle ne manque pas de clientèle. Récemment, des membres d’une milice de Tripoli ont menacé de mort le directeur d’une compagnie d’aviation s’il refusait d’enregistrer ses employés au sein de cette assurance.

Une source libyenne nous a raconté comment l’assurance payait aussi pour la prise en charge des djihadistes et de leurs familles. Afin de tromper la vigilance européenne, ils étaient déclarés comme des employés du gouvernement.

Par ailleurs, l’entreprise serait impliquée dans le trafic d’armes. Elle ferait partie du cercle d’influence d’Abdelhakim Belhadj, l’ancien émir du Libyan Islamic Fighting Group (LIFG) qui faisait partie naguère d’Al-Qaida. Aujourd’hui reconverti en homme d’affaires multimillionnaire, Belhadj dirige le parti islamiste Al Watan et possède de nombreuses entreprises grâce à ses liens privilégiés avec le Qatar. Une affiliation qui a entraîné son apparition sur les listes de terroristes de plusieurs pays arabes, publiées l’année dernière.

Ce n’est pas seulement l’origine de l’argent qui pose problème, mais aussi son utilisation. «Le Matin Dimanche» s’est procuré plusieurs rapports rédigés par les services secrets italiens et le Ministère de l’intérieur. On y apprend que Qais et Wissam Ben Hamid auraient été actifs dans le trafic d’armes au profit de milices islamistes. Ils auraient acheté du matériel de guerre en Ukraine, Afrique du Sud, Bulgarie et Serbie. Impossible d’affirmer que l’argent de ces trafics trouve son origine en Suisse. Mais les rapports italiens dépeignent les deux frères comme les personnages principaux de la scène djihadiste libyenne. En outre, il est fait état de «transactions internationales suspectes entre Milan et la Suisse, surtout à travers Lugano et jusqu’en Chine».

Parmi leurs soupçons, un paiement de 920'000 dollars. À en croire les services transalpins, Yusuf et son entreprise luganaise auraient aidé les deux frères Ben Hamid. Selon une source proche de l’affaire, les Italiens auraient même ouvert une enquête contre Yusuf, lorsque ce dernier a tenté de démarcher une clinique à deux kilomètres de Chiasso du côté italien de la frontière.

Durant ses déplacements, la brigade antiterroriste l’aurait même suivi au moyen de drones. Du côté helvétique, Yusuf et Qais ne semblent pas avoir attiré l’attention des services de renseignements de la Confédération SRC. Contacté, le SRC a refusé de répondre. Une chose est sûre, il n’existe pas d’enquête officielle contre les deux Libyens en Suisse et Yusuf est en ce moment le liquidateur de la société pétrolière.

Collaboration: Pietro Messina

*nom connu de la rédaction (24 heures)

Créé: 09.06.2018, 22h42

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L'étrange ami de l'imam biennois Abou Ramadan

Yusuf* n’est pas le seul personnage d’intérêt présent dans la société médicale tessinoise, qui a permis aux proches d’extrémistes libyens d’être soignés en Suisse. À ses côtés se trouve Selim*, un autre Frère musulman libyen ayant obtenu l’asile politique en Suisse durant le régime de Kadhafi.
Avant de s’installer à Berne dans les années 2000, ce personnage haut en couleur serait tombé en disgrâce en Ukraine suite à une affaire d’escroquerie.

Une fois arrivé en Suisse, il se retrouve dans le même centre pour réfugiés que l’imam controversé, Abou Ramadan. Surtout connu pour avoir reçu plus de 600 000 francs d’aides sociales, cet imam est accusé d’avoir incité à la haine durant ses prêches. Sur Facebook, Selim est ami avec les deux comptes d’Abou Ramadan, ainsi que le fils d’Abou Ramadan et leur entourage.

Durant plusieurs années, Selim s’occupe d’envoyer des voitures d’occasion en Libye et accumule les retards d’impôts. Peu avant la révolution de 2011, il quitte la Suisse. De retour dans sa ville natale de Zaouïa, il est gravement blessé par des soldats de Kadhafi. Après la mort du dictateur, il gravit rapidement les échelons du gouvernement islamiste de Tripoli pour devenir vice-ministre des Affaires islamiques. Pendant ce temps-là, il devient actionnaire d’une société genevoise, ancienne caisse noire pour les investissements africains de Kadhafi.

À Zaouïa, Selim est un personnage important et respecté, connu surtout pour ses liens avec le chef de guerre Abou Obeida. Cet ancien membre du groupe terroriste Libyan Islamic Fighting Group (LIFG) est aujourd’hui à la tête d’une puissante milice.

En contact étroit avec des terroristes et des trafiquants d’êtres humains, Abou Obeida est en outre responsable du départ en Syrie de dizaines de djihadistes. Malgré ses dettes importantes, Selim retourne à nouveau en Suisse en 2013, apparemment sans être inquiété par les autorités helvétiques.

*nom connu de la rédaction

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