Le bâtonnier des avocats genevois sort du silence

«Panama Papers»Me Grégoire Mangeat défend les 2000 avocats genevois. Il estime que cette affaire signe la fin de l’époque de l’argent facile.

Genève, le 14 avril 2016. Me Grégoire Mangeat, bâtonnier
de l’Ordre des avocats de Genève.

Genève, le 14 avril 2016. Me Grégoire Mangeat, bâtonnier de l’Ordre des avocats de Genève. Image: Laurent Guiraud

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Grégoire Mangeat consulte ses chiffres, quelques notes, un rapport fédéral sur la lutte contre le blanchiment. Le bâtonnier des avocats est bien décidé à faire comprendre au public, après les révélations sur les Panama Papers, que ses troupes n’ont pratiquement plus rien à voir avec ces activités. Et qu’il faut se méfier de ce qu’il nomme la tyrannie de la transparence.

Des avocats genevois sont liés à des milliers de sociétés panaméennes. Environ 17% des entreprises ont été créées par la filiale genevoise de Mossack Fonseca, soit 6428 entités. Avez-vous été surpris?par l’ampleur de l’affaire?
Non. L’activité d’intermédiation financière, en particulier la création d’offshores par des avocats, a toujours été légale. Mais cette affaire a donné un coup de projecteur d’une intensité rare, jamais égalée. Il ne faut cependant pas se laisser tromper par le nombre de sociétés citées. La plupart des offshores citées et créées depuis les années 70 n’existent plus aujourd’hui. Le nombre annoncé ne tient donc aucunement compte des structures liquidées ces dix dernières années. Le phénomène décrit dans les médias ne reflète donc plus du tout la réalité actuelle.

Pourquoi la proportion d’offshores est-elle aussi importante à Genève?
Genève est une des plus importantes places financières de Suisse et ce genre d’activité a toujours été intimement liée au secret bancaire et à l’histoire économique suisse de ces cinquante dernières années.

Combien d’avocats s’adonnent encore aujourd’hui à ce genre d’activités?
Je l’ignore. Je sais simplement qu’il y a eu une réduction importante du nombre d’intermédiaires financiers et une baisse drastique des dossiers de ce genre traités à Genève. Il y a 20 ou 30 ans, ils n’étaient déjà qu’une minorité d’avocats qui créaient et administraient de telles structures, souvent il est vrai dans des contextes d’évasion fiscale. Aujourd’hui, ce chiffre est résiduel. Anecdotique. La simple idée qu’un citoyen, fût-il étranger, puisse se soustraire à l’impôt n’est plus acceptable. Mais durant plus d’un demi-siècle, ce genre de pratique via des offshore n’a pas été seulement toléré, mais demandé, voire même encouragé.

Mais la polémique actuelle concerne aussi des dossiers qui étaient en cours à la fin de 2015, il ne s’agit donc pas d’histoire ancienne. Y a-t-il un problème de surveillance?
Les quelques avocats intermédiaires financiers qui pourraient encore pousser à utiliser ces structures à des fins d’évasion fiscale se comptent sur les doigts des deux mains. Ils sont cependant soumis à des règles très strictes, notamment quant à l’identification de l’origine des fonds.

On voit le résultat…
Je ne peux pas parler de cas particuliers que je ne connais pas. Les règles doivent être très strictement observées par notre profession. L’Autorité de surveillance des marchés financiers et les organismes d’autorégulation font leur travail. Ce système, placé sous la surveillance de la FINMA, a été jugé suffisant en juin 2015 par le Groupe d’action financière (GAFI), puis en juin 2015 encore dans un rapport interdépartemental de la Confédération.

Et vous?
Comme la grande majorité des avocats, et pratiquement l’entier de la nouvelle génération, je n’ai pas eu cette activité et la question ne s’est même jamais posée. L’enjeu de notre métier est avant toute chose de pouvoir donner des conseils de très grande qualité aux entreprises et aux particuliers, ni plus ni moins.

Le procureur général Olivier Jornot a annoncé des enquêtes suite aux révélations des «Panama Papers». Vous vous attendez à des enquêtes et à des perquisitions dans des études?
Si cela devait arriver, ce ne serait pas la première fois. La justice pénale fait son travail, comme auparavant. Il n’y a pas un avant et un après les Panama Papers. Le seul mérite de cette affaire est d’accélérer la transition vers une autre époque. C’est la fin de l’argent facile, ce qui oblige à la qualité. Mais ces grandes battues médiatiques me posent problème.

Dans quel sens?
Les médias utilisent la méthode consistant à nommer et à couvrir de honte (name and shame). Les effets sont décuplés par les réseaux sociaux, lesquels se transforment en tribunaux populaires. C’est le symptôme d’une société qui soupçonne et défie. Dans ces histoires de vols et de fuites, on aboutit à la parution, sans nuances ni détails, d’un annuaire avec photos de présumés coupables. Or les journalistes tout comme les avocats n’ont de sens que s’ils apportent un éclairage ou des clés de lecture de l’information brute. S’il n’y a plus de place pour l’analyse, pour du complexe et de la nuance, les robots sont suffisants.

Et vous, qu’allez vous faire, comme bâtonnier, pour défendre les 2000 avocats établis à Genève?
Ma mission s’inscrit dans la durée. C’est aussi une mission d’accompagnement dans cette phase de transition. Mais mon rôle n’est pas de me substituer aux juges ou à la surveillance. De même qu’il n’est pas question de jeter tout d’un coup l’opprobre sur les pratiques légales du passé. L’important pour moi est d’informer le public et de maintenir les conditions de la confiance dans l’avocat. Parce que l’immense majorité d’entre nous a pour seul souci quotidien d’aider les gens.

Lors de vos rencontres avec le public, (à l’école et dans la rue) appelées «L’avocat dans la cité», vous allez être certainement pris à partie par les gens sur cette affaire. Qu’allez-vous leur dire?
Je leur dirai patiemment la réalité des choses, passées et présentes. Nous n’avons pas à être populaires, mais simplement justes, professionnels, et toujours plus attentifs aux gens qui nous entourent et qui comptent sur nous.

(24 heures)

Créé: 15.04.2016, 11h29

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