Burkhalter: «Mes ennuis de santé m’ont un peu freiné»

NeuchâtelL'ancien conseiller fédéral Didier Burkhalter a sorti cet automne son 3e livre, le roman «Mer porteuse». Entretien avec un homme en convalescence et qui reste fidèle à ses valeurs.

Didier Burkhalter a fait paraître son 3e ouvrage, un roman, format inhabituel pour un politicien, «L'écriture constitue pour moi une description de l'idéal. La forme du roman s'est donc imposée tout naturellement», explique-t-il.

Didier Burkhalter a fait paraître son 3e ouvrage, un roman, format inhabituel pour un politicien, «L'écriture constitue pour moi une description de l'idéal. La forme du roman s'est donc imposée tout naturellement», explique-t-il. Image: Keystone

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Il y a un an, le 31 octobre 2017, Didier Burkhalter quittait le Conseil fédéral après huit ans passés au gouvernement et mettait fin à plus de 30 ans d'activités politiques. Depuis, il n'a cessé d'écrire. Il a publié cet automne son 3e livre, «Mer porteuse», un roman d'aventures. L'occasion de l'interroger sur l'écriture, la politique et ses valeurs, à l'heure où le Neuchâtelois est atteint dans sa santé.

24 heures M. le Conseiller fédéral , vous avez manqué il y a quelques semaines l'édition du «Livre sur les Quais» à Morges en raison d'une intervention chirurgicale, aviez-vous indiqué alors. Comment allez-vous aujourd'hui?

Didier Burkhalter: Je vais mieux, merci. L'intervention chirurgicale était nécessaire et elle semble avoir été utile également. Mais il faut continuer à faire des analyses régulièrement ces prochains temps.

Avant de parler écriture, la volte-face mercredi du Conseil fédéral, qui renonce finalement à libéraliser les exportations d'armes, rappelle à quel point vous même étiez opposé à cette libéralisation à l'époque. Que pensez-vous de ce revirement?

Je ne prends pas position sur les décisions du gouvernement. Ceci dit, ma position de fond était connue bien avant les dernières péripéties politiques à ce sujet: je suis convaincu que l'on doit renoncer aux exportations d'armes dans les zones de conflits. Pour des raisons éthiques, mais aussi pratiques: nous ne devons pas affaiblir mais renforcer encore le rôle essentiel de la Suisse qui doit être celui de «gardien de la paix», de médiateur, de fournisseur de «bons offices». Ceci dans l'intérêt du monde et de la Suisse, car il n'est pas possible, selon moi, de marquer une frontière claire entre les deux.

De plus, il n'y a pas beaucoup d'autres pays qui ressemblent à la Suisse avec ses fondements culturels et sa Constitution, ce qui nous donne une responsabilité particulière et ce qui fait que le monde irait un peu mieux s'il y avait un peu plus de cette Suisse-là.

«Aujourd'hui, je suis convaincu que la politique et l'écriture sont deux manières complémentaires de mettre en valeur ce qui nous tient le plus à cœur.»

Vous avez quitté le Conseil fédéral il y a un an exactement. La politique ne vous manque-t-elle pas?

J'ai beaucoup aimé le travail gouvernemental, que ce soit au niveau local ou national, ou même à la tête de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Je voulais faire de la politique et disons que j'ai été servi. Mais lorsque j'avais vingt ans, j'avais d'abord pensé à me lancer dans le journalisme, car je rêvais de couvrir ainsi les grands événements du monde. Puis, je m'étais dit que la seule description des drames ne suffisait pas, qu'il fallait s'engager. «Aujourd'hui, je suis convaincu que la politique et l'écriture sont deux manières complémentaires de mettre en valeur ce qui nous tient le plus à cœur. Mais l'écriture permet la plus grande des libertés.»

«Mer porteuse» est votre 3e livre depuis votre départ de Berne fin octobre 2017. Vous vous ennuyez à ce point loin du Palais fédéral?

Lorsque j'ai décidé de quitter le gouvernement, j'ai dit que je ressentais une profonde envie de vivre autrement, d'écrire un nouveau chapitre de vie. J'avais ajouté que je ne savais pas encore quelle encre j'allais utiliser. En fait, dès que je suis revenu à Neuchâtel, je me suis mis à écrire, laissant couler une sorte de rivière venant du cœur. J'aime écrire, tout simplement. Mes ennuis de santé m'ont un peu freiné, tout en modifiant aussi ma conception du temps qui passe. Mais un nouvel ouvrage est déjà en chantier. Il s'agit de la suite de «Mer porteuse». Je l'écris en prenant davantage de temps.

Ce livre est un roman d'aventures avec comme thématique l'océan, porteur de destins de plusieurs personnages que l'on suit sur plusieurs décennies. On est bien loin de la tranquillité du lac de Neuchâtel et des montagnes du Jura!

Le lac de Neuchâtel n'est pas toujours si tranquille que cela. S'il vivait encore, mon grand-père pêcheur, vous le dirait. Ou plutôt ce seraient ses profondes rides, ses mains blessées et ses yeux tristes qui l'affirmeraient mieux que des mots. Mais il est vrai que j'ai un véritable coup de cœur pour les rives océaniques de la Bretagne et de la Normandie. On y respire de l'authenticité, de la nature à pleins poumons.

L'océan, avec ses vagues incroyables et ses marées, éternelles hésitantes, force le respect. On s'y sent comme au début du monde. Tout y est possible, le meilleur comme le pire. Je voulais absolument y faire débuter l'histoire de «Mer porteuse», avec la plus grande vague qui s'écrase sur une terre de pierre narguant les flots du temps: la Pointe du Raz, dominant la Baie des Trépassés dans le Finistère.

Votre livre démarre avec un couple de héros bretons, Gwellouen et Kaelig, qui émigrent au Nouveau Monde la fin du 19e siècle. Avec en toile de fond l'histoire réelle des émigrants et l'avènement de l'ère moderne. Qu'est-ce qui vous a motivé à écrire sur ces thèmes ?

Ce sont l'espoir et le courage des femmes et des hommes qui ont décidé de tout quitter pour construire une nouvelle vie, qui ont choisi de traverser ainsi la mer et l'existence. Ce sont des milliers d'espoirs et de courages de ce type qui, chaque jour, depuis longtemps, modèlent nos sociétés et notre monde.

Rien n'est facile pour celles et ceux qui quittent leurs origines pour voguer vers l'inconnu. Ainsi, Gwellaouen et Kaelig tentent de fuir leurs origines douloureuses mais les secrets de celles-ci les poursuivront à travers l'océan. Et les vagues – en l'occurrence, celles de la guerre – reviendront inonder leurs rêves d'avenir.

Vous abordez dans votre roman la question de l'immigration, l'horreur de la guerre, le sens de l'honneur, les études, les enfants abandonnés, l'adoption… Des thèmes qui sont chers à l'humaniste que vous êtes. Avez-vous cherché à faire passer un message?

Oui. L'écrivain est une luciole au bord du chemin. Son rôle est d'éclairer un petit peu la route, tout en laissant chacun décider de la direction qu'il veut prendre. Après plus de trente ans d'engagement politique, j'ai ressenti le besoin de servir ainsi d'une manière différente les mêmes valeurs qu'auparavant, qui sont toutes liées à la paix et au respect de la vie et des différences.

On sent au travers de vos lignes un besoin d'écrire, une certaine jouissance à jouer avec les mots, à aligner les adjectifs et les phrases souvent lyriques... Que représente l'écriture pour vous aujourd'hui? Avez-vous des modèles?

Je n'aimais pas les modèles en politique et je ne les recherche pas non plus dans l'écriture. Je pense que je suis beaucoup trop indépendant et sauvage pour cela. J'ai beaucoup aimé Malraux, Camus, Dostoïevski ou Hemingway, par exemple, et Jules Verne également, mais je ne cherche pas à me rapprocher d'un autre style. Quant aux mots sur le papier, ils viennent d'eux-mêmes et j'aime les accueillir avec bienveillance et enthousiasme plutôt que de les dompter trop brutalement.

Écrire des livres semble très à la mode chez les politiciens. Joseph Deiss vient de publier un ouvrage, Oskar Freysinger l'a fait aussi récemment, tout comme bien d'autres encore. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Nous sommes un peuple d'écrivains. Vous n'imaginez pas le nombre de manuscrits que les éditeurs romands reçoivent chaque année. Je pense que nous avons, toutes et tous, dans notre belle région, une profonde conscience de l'importance des écrits, de l'expression personnelle et du partage par les livres. Ceci dit, il est peu de politiques qui écrivent des romans.

C'est vrai. Pourquoi alors avoir choisi la forme d'un roman au lieu de parler de votre vie, de conter des anecdotes sur votre carrière, ou d'écrire vos mémoires?

Parce que je souhaite vraiment écrire un nouveau chapitre de vie et non revenir en arrière. J'ai hésité à le faire pour ce qui est de l'année 2014 et de la présidence de l'OSCE. Mais j'ai décidé qu'il valait mieux que l'analyse de cette période où la Suisse s'est retrouvée au centre d'enjeux internationaux majeurs soit faite par d'autres, en particulier par des historiens, et non par nous-mêmes.

Pour le reste, je trouve important qu'un ministre suisse des affaires étrangères fasse preuve de réserve et de discrétion, y compris après avoir quitté sa fonction, afin que l'on continue à confier des tâches de bons offices et de médiation à notre pays. Si l'on a l'impression dans le monde qu'un responsable helvétique des affaires étrangères va se mettre à raconter toutes sortes d'anecdotes un jour ou l'autre, alors on affaiblit notre potentiel à l'avenir là même où nous pouvons être particulièrement utiles, en particulier à la paix.

Quant à ma vision de la société et des valeurs qui sont indispensables à mes yeux pour son avenir, elle apparaît tout autant dans le cadre d'histoires romancées qui s'adressent à toutes et tous.

Suivez-vous aujourd'hui la course à la succession de Johann Schneider-Ammann et de Doris Leuthard ? Avez-vous des favoris?

Je suis tout cela comme tout le monde, mais votre question me donne l'occasion d'expliquer mon attitude plus générale à l'égard de la politique actuellement: je ne m'exprime pas sur le Conseil fédéral, estimant qu'il y a un devoir de réserve comme ancien membre du gouvernement. Je ne prends pas non plus d'engagements ou de fonctions où je devrais apparaître trop personnellement, quasiment « comme un acteur politique » que je ne suis plus, parce que j'ai décidé de ne plus l'être. En particulier, après une bonne trentaine d'années d'engagement politique, je ne fais plus de campagnes publiques. Et je pense qu'une telle attitude n'a de sens que si elle est appliquée avec conséquence.

Quels souvenirs gardez-vous de vos deux anciens collègues partants ?

Des souvenirs que je garde pour moi, compte tenu de mes explications. Mais je leur souhaite, à tous deux, tout de bon à l'avenir!

Quelles qualités doit avoir un futur conseiller fédéral pour faire face aux réalités de la politique aujourd'hui? Et quels conseils pourriez-vous lui donner?

Je suis beaucoup trop libéral, dans le premier sens du terme, pour donner des conseils! Mais pour moi, c'est relativement simple et cela ne dépend pas de l'époque : un conseiller fédéral doit être honnête, indépendant et avoir à la fois la modestie et l'ambition de servir le collège, donc l'institution gouvernementale.

Créé: 01.11.2018, 15h25

En bref

Huit ans - Didier Burkhalter, âgé de 58 ans, a quitté le Conseil fédéral le 31 octobre 2017 après 8 ans passés au gouvernement. C'est Ignazio Cassis qui lui a succédé.

Friedrun Sabine - Ancien ministre des affaires étrangères, le Neuchâtelois qui fut président de la Confédération en 2014 en même temps que président de l'OSCE, a publié cet automne son 3e ouvrage, «Mer porteuse», aux Editions de l'Aire, un roman d'aventures dont la couverture a été illustrée par son épouse Friedrun Sabine.

Valeurs politiques - Il avait déjà fait paraître un premier roman «Là où lac et montagne se parlent» en avril dernier, et «Enfance de terre», 6 semaines après son départ de Berne. Par ailleurs, il s'est confié sur ses valeurs politiques dans un ouvrage de José Ribeaud paru ce printemps («Didier Burkhalter, humaniste et homme de convictions», Ed. Alphil)

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