Si c'est non à la RIE III, Maurer lancera des plans d'économie

Votations fédérales du 12 févrierUeli Maurer, le chef du Département fédéral des finances, parle aussi d'immigration, des paysans, des femmes et de ses cadres trop coincés

A l’aise dans ses nouvelles fonctions de grand argentier, Ueli Maurer regrette toutefois l’ambiance très conviviale 
du Département de la défense

A l’aise dans ses nouvelles fonctions de grand argentier, Ueli Maurer regrette toutefois l’ambiance très conviviale du Département de la défense Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Il y a un an, Ueli Maurer changeait de crèmerie, passant de la Défense aux Finances. Changement de dossiers, mais surtout changement de culture. Le nouveau grand argentier s’apprête à livrer sa première grande bataille. Et avertit: un non serait une catastrophe pour le pays. Interview

Pourquoi la RIE III est absolument nécessaire selon vous ?
Nous sommes un pays avec des salaires élevés, un haut niveau de vie et une monnaie forte. Nous devons demeurer concurrentiels pour attirer des entreprises internationales et pour éviter l’exode d’entreprises. Si nous ne le faisons pas, nous compromettons les 10 à 15 prochaines années.

La réforme va coûter près de 4 milliards de francs à la Confédération, aux cantons et aux communes , selon la gauche. Est-ce que le parlement n’a pas exagéré les cadeaux fiscaux ?
Il n’y a pas de cadeaux. Ce sont des investissements pour que les entreprises restent en Suisse. Un non coûterait bien plus cher et nous perdrions beaucoup plus sur la durée

Pourquoi ?
Parce que des entreprises étrangères quitteraient la Suisse et aucune autre ne viendrait s’installer. Je connais des entreprises en Suisse romande qui attendent le résultat de la votation. Si celui-ci est positif, elles investiront ici. En cas de non, elles investiront à l’étranger. J’ai discuté avec des entreprises américaines. Elles m’ont dit qu’un oui à RIEIII nous ferait rester dans le top 5 des pays attractifs. Un non en revanche nous sortirait de la liste des pays intéressants pour une implantation.

La réforme provoque des pertes fiscales pour l’Etat dans un premier temps. N’est-ce pas délicat ?
Pour les deux ou trois premières années, il est possible qu’il y ait de petites pertes. On pourra les absorber. Si on ne fait rien, il y aura alors de grosses pertes à moyen et long terme.

Pourquoi devrait-on vous croire ?
L’ancien conseiller fédéral Merz avait promis de petites pertes pour la RIEII. Or elles ont été largement sous-estimées. Oui, il y a eu mauvaise évaluation d’une partie de la réforme. Mais, dans son ensemble, la RIE II a été un succès. La croissance des rentrées fiscales des entreprises a été nettement plus forte que celle du PIB ou de l’impôt sur les personnes physiques.

Que se passerait-il en cas de non à la RIE III?
Cela serait très grave. Ce que la gauche sous-estime complètement, c’est la concurrence fiscale internationale qui est féroce. Il y a des fiscalistes qui conseillent les entreprises de s‘établir dans tel ou tel pays. Si Donald Trump tient ses promesses en matière de fiscalité, il y aura beaucoup de multinationales américaines qui réimplanteront leur siège aux USA. Avec le Brexit, les Britanniques ont annoncé vouloir baisser de 15% la fiscalité des entreprises. Si cela arrive, nous serons alors en comparaison trop chers même en acceptant la RIE III. Nous ne sommes pas sur une île! Avec la globalisation, la compétition fiscale est énorme.

Et si la RIE 3 s’avère une énorme erreur de calcul et que les rentrées fiscales ne sont pas au rendez-vous ? Vous avez un plan d’urgence.
Non, il faudra s’adapter. Mais c’est l’inverse qui est dangereux. Si c’est non à la RIE III, alors je lance les jours suivants des programmes d’économie qui vont s’étendre sur 10 ans. Car les pertes fiscales seront immenses. Nous perdons des entreprises, des places de travail.

Quelles sont les conséquences de la réforme pour Genève et Vaud ?
Le canton de Vaud a déjà voté sur son paquet fiscal cantonal. Et à Genève, le ministre des finances à qui j’ai rendu visite est en contact étroit avec les firmes internationales. Son plan est ambitieux et prometteur de succès. La région lémanique a fait éclore autour de l’EPFL une multitude de start-up intéressantes. Ces dernières pourront investir et se développer grâce à une fiscalité basse. Dans le monde, il y a un grand combat pour attirer ces firmes innovatrices basées sur la recherche et le développement.

Les impôts des entreprises étrangères vont un peu augmenter et celle des entreprises suisses baisser massivement dans la région lémanique. Est-ce juste que Migros and Co paient nettement moins d’impôts alors que ces entreprises ne sont pas dans le besoin?
Le problème, c’est qu’on ne pouvait pas aligner la fiscalité des entreprises étrangères sur celle des entreprises suisses sous peine de voir les premières déserter le pays. On a trouvé un compromis satisfaisant. Et si Migros paie moins d’impôts, c’est aussi bon pour le pays. L’entreprise forme des apprentis, subventionne la culture et doit se battre contre la concurrence des chaînes étrangères comme Aldi ou Lidl.

Vous êtes plus strict pour la surveillance des frontières que votre prédécesseuse ?
Oui, peut-être. Mais cela ne dépend pas seulement de nous mais aussi de l’Italie. Nous avons réussi à nous entendre avec ce pays pour qu’il contrôle mieux la frontière et lui renvoyer les étrangers sans papiers valables. 2017 sera encore une année tendue car la France et l’Allemagne ont des élections. Ils vont contrôler plus sévèrement leurs frontières. Et cela aura des conséquences sur les passeurs et sur nous. Nous avons découvert récemment des requérants d’asile sur des trains de marchandise. Est-ce une nouvelle tactique des passeurs? On verra.

La Suisse a connu une baisse des demandes d’asile en 2016 par rapport à 2015. La situation se détend, non ?
Nous avons eu moins de requérants parce que nous avons effectué beaucoup plus de contrôles à la frontière. Nous avons intercepté 45 000 personnes, soit beaucoup plus que l’année précédente. Et ce chiffre va encore augmenter cette année.

Le corps des gardes-frontière ne devrait-il pas être rattaché au Département de la sécurité et non à celui des Finances ?
Sur le plan purement sécuritaire, oui cela pourrait se justifier. Mais dans un Etat démocratique, il faut faire attention que l’armée n’ait pas trop de pouvoir. Cette dernière doit être prête à intervenir dans des situations exceptionnelles et pas dans le quotidien.

L’UDC a vitupéré contre la fin du secret bancaire et l’échange automatique des informations défendus par Eveline Widmer-Schlumpf. Vous avez reconnu que c’était pourtant nécessaire. Vous avez complètement changé d’avis ?
C’est vrai qu’au début on a sous-estimé la dynamique internationale sur cette question. Nous avons pris du retard et nous nous sommes retrouvés fortement sous pression. La leçon à tirer ? Analyser vite ce qui arrive pour déterminer ensuite quels sont nos intérêts et définir ensuite notre propre voie. Le Conseil fédéral, et non pas la seule Mme Widmer-Schlumpf, avait à l’époque raté le coche. Cela s’est ressenti dans les négociations où nous étions sous pression et sans un fil conducteur. Voilà pourquoi nous sommes en train de définir maintenant nos objectifs. Cela nous permettra de réagir efficacement quand on nous mettra la pression et pas d’être une balle de ping pong entre des organisations internationales.

L’UDC n’a –telle pas manqué aussi de clairvoyance en se contentant de dire que la Suisse s’agenouillait devant les pays étrangers ?
La vérité se situe à mi-chemin. L’UDC, dont j’apprécie le combat pour la souveraineté, a sous-estimé la dynamique sur le secret bancaire. Et le Conseil fédéral, lui, a échoué en partie à définir une ligne claire sur le sujet.

Avec quels pays, l’échange des informations fiscales aura-t-elle lieu ?
Avec 38 pays ou entités, dont l’ensemble de l’Union européenne. Les données des comptes bancaires sont récoltées cette année et seront échangées entre pays dès 2018.

La place financière souffre de la fin du secret bancaire. C’était un dommage collatéral inévitable ?
Oui, il y a une insécurité pour la place financière suisse. Celle-ci ne gagne plus autant d’argent qu’avant car les marges ont diminué. Le business est devenu plus dur, la pression sur les coûts plus grande. Voilà pourquoi des emplois disparaissent, pas seulement en Suisse. Le secteur bancaire va devoir encore affronter une transformation, la plus grande de ces dernières décennies : la digitalisation. Le client ne sera plus accueilli dans une succursale avec tapis rouge et café. Il sera servi directement via son smartphone. La pression sur les coûts sera une nouvelle fois énorme pour les banques. Ces dernières devront rester parmi les meilleures.

Au niveau budgétaire, c’est le même cirque chaque année. Les comptes présentent depuis 10 ans des boni de centaines de millions, voire de milliards par rapport au budget. Les ministres des finances sont-ils incompétents ou sont-ils des menteurs professionnels pour le bien du pays ?
Ils sont prudents ! Nous avons eu certes un excédent de plus de 2 milliards en 2015. Mais il faut relativiser. Cela représente 2,5% du budget. Et nous avons eu l’ année passée des entreprises qui ont versé des centaines de millions d’impôts à l’avance à cause des intérêts négatifs. Ça, on ne peut pas le prévoir. Je préfère de toute façon être critiqué à cause d’un boni qu’à cause d’un déficit. C’est plus agréable. Et n’oublions pas que nous avons toujours 100 milliards de dettes.

Ne trouvez-vous pas comme votre parti que l’application de l’initiative contre l’immigration de masse, faite par le parlement, viole la Constitution ?
«Viole » ? Le mot est trop fort. Mais il est vrai que la volonté populaire, sur la base de la votation, n’est pas appliquée.

Où est passé Ueli Maurer, l’ancien président de l’UDC, qui aurait tempêté contre une telle décision ? Vous vous transformez de plus en plus en brave conseiller fédéral à l’image d’un Samuel Schmid…
Je défends mon opinion au sein du Conseil fédéral et je défends la position du Gouvernement à l’extérieur. Ainsi le veut notre système collégial, sinon cela ne fonctionne pas. Concernant l’initiative sur l’immigration, on peut considérer que nous avons peut-être résolu notre problème avec l’UE. Mais nous n’avons pas résolu le problème de l’immigration de masse. Comme l’Allemagne ou d’autres pays. Cela va rester le problème principal en Europe ces prochaines années. On doit trouver des solutions sinon les gens descendront dans la rue. Presque tous les pays européens ont sous-estimé ce problème.

Quelle est votre solution pour que la température redescende chez les gens ?
Nous avons besoin d’un instrument pour gérer l’immigration. Celle-ci doit servir à la prospérité de notre pays. Prolongeons la discussion sur ce thème et trouvons des compromis. Voyons d’abord ce que l'application de l’initiative telle que décidée par le Parlement va entraîner. Tout le débat a eu le mérite de sensibiliser les entreprises à donner une chance peut-être à des quinquagénaires suisses et non pas à engager le travailleur étranger le moins cher. Mais je pense que cela ne suffira pas.

En fait, la Suisse attend que l’UE remette en cause la libre circulation des personnes avant de suivre.
Je crois que l’UE va devoir apporter des corrections à la libre circulation. Si Marine Le Pen en France ou le parti AFD en Allemagne continuent de recueillir plus de voix, il y aura davantage de contrôles aux frontières. L’UE ne veut pas d’un nouveau Brexit. Elle sera obligée d’agir.

De façon surprenante vous avez critiqué publiquement les paysans qui dépendraient trop de l’Etat. Que leur reprochez-vous ?
Je n’ai pas critiqué les paysans mais le système politique qui les rend toujours plus dépendants de l’Etat. Ils ne se comportent plus en entrepreneurs mais prennent leurs décisions en fonction des subventions qu’ils reçoivent. L’Union suisse des paysans concentre ses efforts à obtenir des subventions les plus élevées possibles pour pouvoir satisfaire ses membres. C’est une politique à courte vue. Il faudrait insuffler un esprit d’entreprise avec le risque que certaines exploitations non rentables disparaissent à court terme. Il faudrait aussi que l’Etat diminue le nombre de règles qui encadrent la paysannerie.

Les paysans achètent-ils trop de machines et ne collaborent-ils pas assez?
Oui. Nous sommes certainement les champions du monde au niveau du nombre de machines par paysan. Cela s’explique par la hauteur des subventions et le prestige dont jouissent les machines. Il y a cette blague du paysan qui cherche une femme. Dans son annonce, il écrit : « Merci d’envoyer une photo… du tracteur ». On ne veut pas voir la paysanne mais la machine qu’elle possède. Il y a un grand fond de vérité.

Personne ne veut changer le système, non ?
Effectivement. La politique agricole suisse continue de surfer sur la vague écologiste. Il n’y a que ça qui compte. Cela renchérit les produits alors qu’on devrait trouver des pistes pour permettre aux paysans de produire meilleur marché.

Créé: 12.01.2017, 06h54

«Mes cadres doivent se dire que je débloque!»

Vous êtes au Département des finances depuis un an.
Que faites-vous différemment d’Eveline Widmer-Schlumpf?


Il faudrait poser la question à mes collaborateurs. Mais je ne crois pas que ce soit très différent car les priorités restent: un budget équilibré,
un engagement actif de la Suisse sur la scène financière internationale après avoir été longtemps mis sous pression et enfin gérer une situation tendue aux frontières.

Vous avez nommé pour la deuxième fois une femme comme secrétaire générale. Vous êtes un féministe qui cache son jeu?

J’aime travailler avec des femmes. J’ai donné sa chance à Rahel von Kaenel, qui est jeune mais avec un potentiel certain et qui s’est depuis confirmé. Je pense qu’il faut agir ainsi et, à qualité égale, nommer des femmes. Je ne suis donc pas un féministe qui cache son jeu. Je constate cependant que mes propres filles ont de la peine à se faire une place dans le monde du travail. C’est vraiment plus dur pour les femmes.

Qu’est-ce que vous avez trouvé super en arrivant
aux Finances?


Mon bureau. Il est spacieux et avec vue sur les Alpes bernoises.

Et qu’est-ce qui vous a effrayé?

Une certaine distance avec les hauts fonctionnaires. C’est un changement de culture complet avec le Département de la sécurité où l’ambiance était très conviviale. On buvait même des bières après la séance en discutant encore trois heures. Ici les cadres n’osent pas donner leur avis personnel. En séance de direction, c’est un peu comme au Mikado. Personne ne veut s’exprimer en premier de peur de faire s’écrouler l’édifice. Or moi j’aime bien la communication directe, sans chichis et même avec des confrontations passionnées. Là, j’ai beau provoquer exprès mes cadres, ils me répondent tout en prudence. Et quand, ils sont sortis, ils doivent certainement se dire: «Il débloque ce conseiller fédéral!» (Rires.)

La blague sur les paysans

Les paysans achètent-ils trop de machines et ne collaborent-ils pas assez?

Oui. Nous sommes certainement les champions du monde au niveau du nombre de machines par paysan. Cela s’explique par la hauteur des subventions et le prestige dont jouissent les machines. Il y a cette blague du paysan qui cherche une femme. Dans son annonce, il écrit : « Merci d’envoyer une photo… du tracteur ». On ne veut pas voir la paysanne mais la machine qu’elle possède. Il y a un grand fond de vérité.

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