Pour faire carrière, l’anglais ne suffit pas

Guerre des languesSelon une étude, l’économie suisse souffre davantage d’une barrière culturelle que linguistique.

Aujourd'hui, le bilinguisme est de plus en plus recherché dans le monde professionnel, et de plus en plus proposé dans les filières de formation (ici une classe bilingue vaudoise de 1999).

Aujourd'hui, le bilinguisme est de plus en plus recherché dans le monde professionnel, et de plus en plus proposé dans les filières de formation (ici une classe bilingue vaudoise de 1999). Image: PATRICK MARTIN-A

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Pour faire carrière en Suisse, la maîtrise de l’anglais ne suffit pas. C’est le constat dressé par Schilling Partners dans un rapport tiré de son expérience de terrain. Cette grande société zurichoise de chasseurs de têtes s’occupe autant de PME que de grandes entreprises et des multinationales implantées en Suisse. «La question de la compétence linguistique est centrale dans le choix d’un cadre dirigeant d’une entreprise présente sur tout le territoire suisse, commente Marie-Emmanuelle Messabih, l’une de ses consultantes. La capacité de s’exprimer aussi bien en allemand qu’en français s’avère cruciale.»

«Dans le cas des PME qui possèdent leur marché à l’intérieur du pays, à l’exemple d’entreprises du bâtiment ou de l’immobilier, les langues nationales sont fondamentales»

Cette recommandation fait écho aux propos du conseiller fédéral Alain Berset, qui rappelait avec fermeté au début du mois sa volonté de ne pas laisser les cantons privilégier l’enseignement de l’anglais au détriment du français à l’école primaire. Pour le ministre de l’Intérieur comme pour les défenseurs de l’enseignement de la langue de Molière, il en va de la cohésion nationale.

Tout comme les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (lire ci-contre), l’expérience sur le terrain de Schilling Partners donne tort aux cantons qui affirment vouloir optimiser les chances des écoliers sur le marché du travail en privilégiant l’anglais. «Des gens qui connaissent la réalité sur le terrain confirment ce que l’on défend, se réjouit le président d’Helvetia Latina, le conseiller national Jacques-André Maire (PS/NE). C’est très important parce que cela montre que les milieux économiques ont eux aussi intérêt à ce que cet apprentissage soit maintenu.»

Le rapport publié récemment par Schilling Partners indique que, dans le secteur public, 79% des top cadres alémaniques parlent bien le français, tandis que 78% des Romands maîtrisent l’allemand. Les Tessinois restent les champions: 85% pour l’allemand et 100% pour le français!

Et dans le secteur privé? Certes, les multinationales adoptent en général l’anglais comme langue de travail, admet Marie-Emmanuelle Messabih. Mais les PME constituent la colonne vertébrale de l’économie suisse. Or, ces entreprises ont en général maintenu leur ancrage et leur identité locale. «Dans le cas des PME qui possèdent leur marché à l’intérieur du pays, à l’exemple d’entreprises du bâtiment ou de l’immobilier, les langues nationales sont fondamentales. Elles permettent aussi d’assurer une unité et une cohérence au sein des directions, notamment pour les entreprises qui grandissent par acquisitions.»

Barrière culturelle

Marie-Emmanuelle Messabih livre un autre constat: si la barrière linguistique représente un vrai défi pour les entreprises, l’écart culturel joue également un rôle important. Elle donne des exemples pour les deux côtés de la Sarine. «Récemment, un CEO romand, en poste à Zurich, m’a fait part des difficultés relationnelles liées au suisse allemand dans le quotidien: les suisses allemands passent sans problème au «Hochdeutsch» dans le contexte professionnel, mais ont plus de mal quand il s’agit de s’exprimer sur des sujets plus personnels, raconte-t-elle. Cela complique l’intégration sociale des Romands ou des Tessinois.» Jacques-André Maire observe la même chose dans l’Administration fédérale: «Il reste très difficile de recruter des Latins, car le dialecte constitue une grande barrière pour leur famille et leur capacité d’intégration.»

Dans l’autre sens, l’usage des formules de politesse peut également constituer une source d’incompréhension. Un Suisse allemand en terres francophones devra perdre l’habitude de l’usage universel du «tu» s’il ne veut pas passer pour irrespectueux auprès de sa hiérarchie. «Prises individuellement, ces différences ne constituent pas une raison suffisante pour détériorer une relation de travail, mais si elles sont cumulées, elles vont immanquablement nuire à la performance individuelle et collective, affirme la spécialiste de Schilling Partners. Certains ne se sentent plus à même de donner le meilleur d’eux-mêmes et vont jusqu’à rompre leurs relations de travail.»

Pour Marie-Emmanuelle Messabih, «il est déterminant de pouvoir ajouter à la maîtrise purement linguistique la compréhension, voire l’adoption de compétences interculturelles». Jacques-André Maire abonde dans ce sens: «Il faut favoriser les échanges. L’actuel débat sur les langues amplifie le problème. On voit que le consensus né il y a une douzaine d’années s’effrite. Il faut qu’on le défende vraiment. Les cantons doivent prendre leurs responsabilités.»

Créé: 29.07.2016, 07h29

Chiffres parlants

En 2014, l’Office fédéral de la statistique (OFS) a publié une étude sur la pratique courante des langues au travail.

Le suisse allemand est la langue la plus répandue (41,8% des personnes actives), suivi de l’allemand (21,2%), du français (18,5%), de l’anglais (11,5%) et de l’italien (5,5%). A titre comparatif, 60,2% de la population résidante permanente, âgée de 15 ans ou plus, parlent habituellement le suisse allemand à la maison, 23,4% le français, 10,1% l’allemand, 8,4% l’italien et 4,6% l’anglais. Quelque 38,7% de la population de 15 ans ou plus pratiquent plus d’une langue.

La pratique de l’anglais au travail n’est ainsi toujours pas majoritaire. Au contraire, elle est en recul, à en croire les données récoltées lors du recensement 2000 de la population. A l’époque, 21,7% de la population active en Suisse affirmait parler anglais au travail.

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