Un Conseil d’Etat empêtré dans les conflits

Bilan à mi-législature (1/8)En introduction aux bilans individuels des conseillers d’Etat à mi-mandat, la photographie des relations que tisse le collège révèle un Exécutif en difficulté

Les sept membres du Conseil d'Etat semblent manquer de relais au sein de leurs groupes parlementaires: ils sont régulièrement dépassés par leur députation.

Les sept membres du Conseil d'Etat semblent manquer de relais au sein de leurs groupes parlementaires: ils sont régulièrement dépassés par leur députation. Image: Laurent Guiraud

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François Longchamp avait prédit en 2014 que «la législature ne serait pas joyeuse», il avait vu juste. Deux ans et demi après l’élection du Conseil d’Etat actuel en novembre 2013, l’Exécutif cantonal semble même marquer le pas, peinant visiblement à résoudre les équations complexes que lui pose une Genève plus énervée que jamais. On pense bien sûr à l’absence de budget en 2016, à l’irritation qu’exprime une partie de la population, à l’énervement de la fonction publique ou encore à la partie difficile qui débute sur la réforme de l’imposition des entreprises.

Avant d’aborder un par un le travail et les difficultés des sept magistrats, une vue d’ensemble s’impose. Non seulement pour s’interroger sur le fonctionnement du collège en tant que tel, mais également pour distinguer avec quelles entités les relations sont les plus compliquées ou les plus fluides. Enfin, l’exercice a l’avantage de ne pas faire porter l’entière responsabilité des blocages ou des conflits sur le seul Conseil d’Etat. Ce serait un peu court puisqu’il n’est finalement qu’une pièce – certes importante – du puzzle.

1. Un Grand Conseil girouette

Depuis l’automne, rien ne va plus entre le parlement et le Conseil d’Etat. On pressentait depuis le début de la législature que ce ne serait pas simple, mais les choses ont nettement empiré ces derniers mois avec le refus de tous les groupes d’entrer en matière sur le budget en décembre, puis la liquidation du «Personal stop» suite au revirement du MCG.

Le fait est que ce parti est parvenu à totalement déstabiliser le Législatif, les autres groupes se montrant incapables de trouver la parade et de le mettre hors-jeu. Le seul moment où le Grand Conseil semble uni, c’est lorsqu’il critique le Conseil d’Etat, taxé de cachottier, voire de manipulateur. On dira que les torts sont largement partagés entre un Exécutif qui peine à faire passer son message et un Législatif qui ne sait plus négocier des compromis, droite et gauche préférant profiter alternativement des états d’âme fluctuants du MCG.

2. Des fonctionnaires furieux Les péripéties autour du budget 2016 et les mesures d’économie envisagées par le Conseil d’Etat ont mis 11 000 fonctionnaires dans la rue en décembre. Imperturbables, François Longchamp et Serge Dal Busco ont continué à discuter avec le Cartel, signé un accord avec lui à la dernière minute, mais n’ont en réalité pas cédé un pouce de terrain. Tout se passe comme si le Conseil d’Etat n’avait en fait aucune marge de manœuvre pour négocier. Mais sans jamais le dire clairement. Dire que ceux qui se sont mobilisés ont l’impression de s’être fait avoir est un euphémisme.

A partir de là, on voit mal comment 2016 pourrait mieux se passer que 2015. D’autant que c’est à partir de 2017 que le Conseil d’Etat a prévu de réellement serrer les boulons. Dans ces conditions, retrouver la confiance de la fonction publique s’apparente à une mission impossible.

Côté police, qui reste un royaume dans le royaume, le calme ne semble être que relatif. Depuis la très courte défaite des syndicats et du MCG sur la Loi sur la police devant le peuple (mars 2015), il n’y a plus eu d’actions d’éclat revendicatives. On ne perd rien pour attendre car les problèmes de fond demeurent (Score, réforme de la police à appliquer, heures supplémentaires) et les problèmes de la fonction publique sont, en partie, aussi ceux de la police.

On ne parierait donc pas trop sur une trêve de longue durée. Les critiques essuyées après les dégâts causés par des vandales sur le Grand Théâtre ont certainement été peu appréciées au sein de la Grande Maison. Pas plus que l’enquête ouverte contre le chef des opérations de la police, le jusque-là très respecté Christian Cudré-Mauroux.

3. Un pouvoir judiciaire fort

Avec un homme de la trempe d’Olivier Jornot à sa tête, le pouvoir judiciaire n’allait évidemment pas se laisser mener par le bout du nez par le pouvoir politique. L’ancien député libéral sait se faire entendre et ne s’en laisse pas compter par ce radical de Pierre Maudet.

Pour l’heure, le grand clash ne s’est toutefois pas produit. Peut-être aussi parce que la sécurité, et donc aussi la justice, a bénéficié d’un traitement de faveur de l’Exécutif.

4. Le clash de l’Usine

Quand l’argent manque et que les subventions diminuent, il est inévitable que les associations montent au front et cherchent à montrer à quel point leur travail est nécessaire. Ces dernières années, ce sont surtout les organisations œuvrant dans le social qui se plaignaient de devoir de plus en plus suppléer aux déficiences de l’Etat, tout en manquant de moyens.

Mais la vraie grosse crise est venue d’ailleurs. Rétrospectivement, le bras de fer de novembre et décembre entre l’Usine et Pierre Maudet pour l’obtention d’autorisations pour des buvettes paraît un peu surréaliste. Pour ne pas dire inutile. Les façades du Grand Théâtre en conservent, elles, une trace nettement moins rigolote.

5. Les entreprises tranquilles

Avec la troisième réforme de l’imposition des entreprises qui se dessine, le gros du travail politique des associations patronales se fait «à l’insu de leur plein gré». D’ici à quelques années, la facture fiscale sur le bénéfice de la plupart des entreprises va diminuer. Sans effort. Il n’y a donc pas vraiment de raison que les relations avec ce Conseil d’Etat (doté de quatre élus de l’Entente) soient tendues. La seule ombre au tableau est cet agacement pour ne pas avoir fait grand cas des propositions de mesures compensatoires mises sur la table par la Fédération des entreprises romandes de Genève. 6. Les communes: ça va, ça vient

On a craint le pire lorsque François Longchamp a ouvert, en septembre 2014, le délicat dossier de la répartition des tâches entre les communes et l’Etat. Fonçant comme un bulldozer, le président du Conseil d’Etat paraissait avoir opté pour le passage en force. Mais deux mois plus tard, chacun avait mis de l’eau dans son vin et l’explosif volet sur le partage des institutions culturelles avec la Ville de Genève était quasi bouclé. Preuve que l’Exécutif sait aussi parfois éviter les blocages.

Rassurez-vous, avec les communes tout n’est pas rose. C’est toutefois un peu dans l’ordre des choses entre des collectivités publiques aux intérêts parfois très divergents.

7. Peu de désaveux du peuple Le Conseil d’Etat a été rarement désavoué par la population, mais lorsqu’il l’a été, cela a eu des conséquences importantes. Ainsi, le refus du peuple de cofinancer des parkings d’échange sur France, en mai 2014, a modifié le discours du Conseil d’Etat sur le Grand Genève. Ces quelques millions refusés ont raidi les relations avec les collectivités françaises de la région et leurs élus, déçus de voir l’Exécutif cantonal beaucoup moins empressé à vendre la construction de la région à sa population.

L’autre scrutin déterminant a été celui sur la baisse des tarifs des TPG (par deux fois). Il était hors de question pour le collège gouvernemental d’augmenter la subvention pour compenser le manque à gagner. Résultat: la première baisse de prestations des transports publics depuis très longtemps.

Facilement querelleur, n’aimant pas être contrarié, mettant un peu trop souvent sous le tapis les sujets qui fâchent, le Conseil d’Etat traverse indéniablement une très mauvaise passe. La semaine dernière, un nouveau feu a encore été allumé avec l’irruption sur la place publique du contentieux entre la Cour des comptes et François Longchamp. Les sept auront-ils les ressources pour remonter la pente? Rendez-vous en 2018.


«Le danger, ce n’est pas la virulence, c’est l’immobilisme»

Genève vit-il une situation exceptionnelle ou le goût pour la querelle politique de cette microsociété installée au bout d’un lac ne produit-il qu’un énième épisode de sa guerre des clans? Un peu des deux, selon les analyses de trois personnalités particulièrement bien informées sur les mœurs locales.

Ainsi, David Hiler, historien et ancien conseiller d’Etat Vert, fait remonter à la révolution fazyste ce penchant genevois pour la bagarre politique. «De façon générale, et avec des variations selon les époques, on a depuis la révolution radicale le verbe haut et la grande gueule à Genève. Cela relève effectivement du patrimoine génétique. C’est inscrit dans l’ADN de la vie politique locale.»

Bernard Lescaze, également historien et ancien président radical du Grand Conseil, fait même remonter à plus loin dans le temps l’apparition de ce tic cantonal: «Au Moyen Age, un évêque écrivait déjà que les Genevois sont un peuple de rouspéteurs», expliquait-il à ce journal en 2014. Et de rappeler aussi la «boîte à gifle» du XIXe siècle, ce bâtiment électoral dans lequel les opérations électorales se terminaient souvent en bagarres.

En ajoutant à cet atavisme une certaine «contamination» par l’affrontement politique à la française, vous aurez déjà suffisamment d’ingrédients pour expliquer la persistance de cette «genevoiserie». Qu’il ne faut pas non plus exagérer. S’il est vrai que l’art du compromis est consubstantiel du système politique suisse, l’UDC version Christoph Blocher est tout aussi peu helvétique dans sa manière de faire de la politique que l’est ce Canton.

Quoi qu’il en soit, David Hiler estime que le climat politique s’est passablement détendu durant les Trente Glorieuses (1946-1975), puis que la situation s’est à nouveau durcie lorsque la situation économique est devenue plus difficile. Dans les faits, le débat se serait crispé avec l’entrée au Grand Conseil de l’Alliance de Gauche (1993) et, plus récemment, avec l’arrivée du MCG (2005).

«La différence, c’est qu’auparavant on parvenait tout de même à trouver des majorités, explique David Hiler. Car il n’y a pas de contradiction entre le fait de polémiquer et celui de trouver des compromis à la fin du processus. Le danger, ce n’est pas la virulence, c’est l’immobilisme.»

Comment en est-on arrivé là? «Actuellement, il semble que plus aucun groupe parlementaire ne se sente tenu du fait qu’il est représenté au gouvernement, note David Hiler. La tâche des conseillers d’Etat en est singulièrement compliquée car ils doivent sans cesse être présents et chercher à convaincre, tout en dirigeant leurs départements. C’est exténuant.»

Partant de cette analyse, il estime que la clé pour débloquer la situation est entre les mains des partis. «Il faut que les partis traditionnels choisissent les sujets sur lesquels ils veulent s’entendre, et ceux sur lesquels ils choisissent de tenter une alliance avec d’autres formations comme le MCG.»

Au-delà des responsabilités des uns ou des autres, l’ancien conseiller d’Etat radical Guy-Olivier Segond croit, lui, à la méthode de la commission préparatoire, qui réunit partis, syndicats et associations patronales. «Cela permet à chacun de s’approprier l’analyse du changement, de jauger les oppositions et d’évaluer si des compromis sont possibles, dit-il. Cela prend du temps en amont, mais en fait gagner énormément en aval.»

Et puis surtout, il demande de ne pas oublier l’humain. «La politique, ce n’est pas d’abord des dossiers, mais des gens avec leurs passions, leur vie et leurs intérêts, conclut-il. Chaque conseiller d’Etat devrait connaître un peu la vie des cent députés.» E.BY

Créé: 18.04.2016, 07h28

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