«C’est absurde. Je ne veux pas ramener la mort chez moi»

CoronavirusAlors que tout le monde appelle à rester à la maison, certains n’ont pas eu d’autre choix que d’aller travailler.

L’employée des WC payants de la gare de Lausanne veille à la propreté des lieux.

L’employée des WC payants de la gare de Lausanne veille à la propreté des lieux. Image: Florian Cella

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Gare de Lausanne, à l’ère du coronavirus. Derrière le comptoir des WC payants, l’employée gantée sourit comme si elle accueillait des clients dans une jolie épicerie. Ce mercredi 18 mars 2020, c’est son anniversaire: 52 ans. «Je me suis fait opérer plusieurs fois pour des tumeurs. Il y a deux ans, je n’aurais jamais pensé être encore là aujourd’hui.»

Pour se protéger du virus lorsqu’elle nettoie les toilettes, celle qui est devenue désormais «une personne à risque» en jargon pandémique a reçu de son employeur un masque unique, avec la recommandation de se laver souvent les mains. Mais elle ne veut pas polémiquer. Ce boulot, elle en besoin, et puis il faut rester pour accueillir «les habitués» des latrines à 2 francs. En voici une qui sort justement des WC dames, avec une canne et des rides. Ne devrait-elle pas être à la maison? «Ici, ça ne risque rien! Ces toilettes sont les plus propres du monde grâce à cette employée, écrivez-le!»


Editorial: Risque viral d’une lutte de classes


À l’heure où la maladie frappe, il y a ceux qui se sont cloîtrés chez eux, et qui font tourner des messages en boucle sur les réseaux sociaux. Stay home, restez chez vous, réinventons-nous. Et puis il y a tous ceux-là qui n’ont pas le choix. Parfois, leur travail est indispensable, et parfois pas.

Mero Mabel doit rester au front, comme beaucoup d’employés de l’alimentation. CREDIT: Florian Cella

À quelques mètres des toilettes, Mero Mabel sert les clients au Aldi de la gare. Avec des gants, mais sans autre protection pour l’instant – des mesures sont prévues sous peu, selon sa responsable. «Les gens ont compris qu’ils devaient se tenir éloignés», assure la caissière.

Appels de détresse

Comme les autres employés du secteur alimentaire, Mero devra certainement rester au front ces prochaines semaines. Et suivant les entreprises, les mesures mises en place pour préserver la santé des collaborateurs varient grandement. «Nous recevons de nombreux appels de détresse du personnel de vente qui a peur, explique Yves Defferrard, secrétaire régional d’Unia Vaud. Certains sont obligés de venir travailler alors qu’il n’y a pas assez de lieux d’accueil pour leurs enfants. Ces personnes-là n’ont aucun poids face à leur employeur.»

«Notre direction nous dit que nous sommes plus en sécurité au travail qu’à la maison»

Stéphane*, employé dans la métallurgie

Selon les syndicalistes, de nombreux cadres d’entreprises et directeurs de travaux se sont retranchés chez eux et pilotent leurs employés à distance. Quelques kilomètres plus haut, au bord de la route de Berne, en voici d’autres qui ne pèsent pas lourd dans leurs habits de travail tachés. Ce sont des ouvriers engagés sur le chantier de l’École hôtelière de Lausanne. Active sur les lieux avec 75 ouvriers, l'entreprise Implenia confirme que cinq collaborateurs sont en quarantaine après avoir participé à un repas avec un ami contaminé. Lorsque les employés arrivent le matin, un agent de sécurité leur prend la température sur le front, «sans aucun matériel de protection», précisent six ouvriers concernés.

Le chantier de l’École hôtelière de Lausanne

«On pense à nos proches»

Pour le reste? L’entreprise zurichoise multiplie les nettoyages sur le chantier et a décalé les pauses ainsi que le début et la fin du travail. Elle assure en cela «suivre les mesures d’hygiène et de précaution des autorités». Mais les employés viennent travailler avec «la boule au ventre». Interdits de parole, ils nous ont suivis pour nous parler à l’écart. «On aimerait bien continuer à bosser mais on pense à nos proches. Qu’est-ce qu’on fait là? C’est absurde, lâche l’un d’entre eux. Je ne veux pas ramener la mort chez moi.»

Ce 18 mars toujours, un nouvel arrêté du Conseil d’État tente de clarifier la situation. À l’article 4, il est stipulé que «les entreprises, notamment dans les domaines de la construction et de l’industrie, qui ne peuvent respecter les normes d’hygiène et de distance sociale communiquées par les autorités sanitaires, mettent immédiatement fin à l’activité concernée».

Dans sa boulangerie de la rue Haldimand, Lucinda Ferreira s’inquiète pour ses clients qui n’ont plus de lieu où boire un café.. CREDIT: Florian Cella

Comme le demandaient le syndicat Unia et la Fédération vaudoise des entrepreneurs, ces sociétés sont désormais assurées de pouvoir payer leurs employés via la RHT (Réduction de l’horaire de travail). Sera-ce suffisant? «Au moins, les règles du jeu sont claires dorénavant, se réjouit Georges Zünd, directeur de la FVE. Aux entrepreneurs de prendre leurs responsabilités.» Contactée à nouveau en fin de journée, Implenia a déclaré qu’elle allait «certainement» stopper le chantier pour «suivre les instructions des autorités». Une heure plus tôt, l’entreprise assurait pourtant respecter les règles d’hygiène…

L’industrie, secteur sensible

Si certains ont déjà pris les devants, d’autres tardent à admettre qu’ils ne peuvent pas protéger leurs collaborateurs. Parmi les secteurs sensibles, on compte également celui de l’industrie. Stéphane (prénom d’emprunt) travaille dans la métallurgie au sein d’une société qui emploie une centaine de personnes. Il dénonce dans son usine un climat de crainte et de tension. «Notre direction nous dit que nous sommes plus en sécurité au travail qu’à la maison. Elle nous encourage à ne pas parler du virus pour ne pas répandre la panique. Un intérimaire a été testé positif au virus. Là aussi, elle n’a pas voulu parler du cas, ni des mesures à prendre.»

L’employé souligne tout de même que des mesures sanitaires ont été prises. Tôt dans le développement de l’épidémie, du désinfectant a été donné à chacun, ainsi que la possibilité de travailler de manière espacée les uns des autres. L’équipe a été scindée en deux, une du matin et une du soir, pour limiter les contacts. «Mais on se croise au vestiaire, à la timbreuse, on a les mêmes places de travail…»

Actif au sein d’une coordination entre la direction et les salariés, il déplore «une omerta»: «On nous accuse de répandre des rumeurs, alors qu’on veut juste que tout le monde soit informé. En plus, on nous exhorte à ne pas communiquer avec les syndicats, pour ne pas que quelqu’un de l’extérieur s’en mêle. C’est vraiment lourd.»

Selon Yves Defferrard, Unia est satisfait du nouvel arrêté du Conseil d’État. «Mais on entre dans une phase de contrôle et je peux vous dire qu’il va y avoir du boulot. Notamment pour les chantiers qui se déroulent à l’intérieur et qui sont donc encore plus dangereux.» Le syndicat attend à présent du Conseil fédéral qu’il appuie les mesures «courageuses» du Canton en prenant des décisions «encore plus strictes».

Créé: 19.03.2020, 06h45

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