Comment la France voisine vit son confinement strict

CoronavirusLes cités frontalières sont plus vides qu’un dimanche. La population respecte les consignes et les rares passants rasent les murs. Tout le monde s’évite.

Les rondes de police sont fréquentes.

Les rondes de police sont fréquentes. Image: LUCIEN FORTUNATI

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Chaque vendredi matin, un grand marché bariolé anime le centre d’Annemasse. Gens du coin et du quartier, Français des communes avoisinantes et clients venus de Genève y ont leurs habitudes. Et la foule des visiteurs s’attarde dans le quartier, tout l’après-midi.

Mais, au milieu de l’après-midi, les rues étaient quasi vides. Pourtant, il faisait beau. Et chaud. Dix-huit degrés, la température idéale pour flâner. De rares passants rasent les murs. «Ce climat, c’est trop lourd. Nous nous faisons contrôler par la police toutes les deux minutes», lâche Younes, 32 ans, un habitant d’Annemasse, avant de repartir à grandes enjambées. Samedi matin, sur la Voie verte, un solide gaillard tout occupé à se muscler éructe: «Non, Monsieur, je n’ai pas deux minutes. Je ne vais pas vous parler. Vous n’êtes pas au courant que le virus rôde?»

Sans doute. Comme la police. Des agents commencent à remarquer les astuces des piétons épris d’air pur. Aller au magasin chercher des poireaux. Rentrer à la maison. Sortir plus tard acheter des oranges. Rentrer. Sortir pour se rendre à la pharmacie…

Hypermarchés bondés

Les rues désertes tranchent avec les lieux bondés. Comme les hypermarchés, les pharmacies, les boulangeries et les rares kiosques. Ou encore devant la poste centrale d’Annemasse. Une douzaine d’habitants patientent. Pierre, 58 ans, s’échauffe: «Je ne sais pas pourquoi nous sommes allés commercer avec les Chinois. Avant, nous étions plus forts.» «Oui. Mais, tempère son voisin d’un jour, Salim, 41 ans, les Chinois ont quand même construit plusieurs hôpitaux en quelques jours. Alors que les Italiens se sont laissé submerger.» Comme deux compères, ces deux habitants animent la file de clients. Pour un peu, ils tomberaient dans les bras l’un de l’autre.

Se rendre à la poste centrale, l’un des rares trajets autorisés.

À 10 heures vendredi, l’Intermarché de Gaillard était fréquenté comme à son habitude. Tout comme, samedi, le Leclerc de Ville-la-Grand. Mais la Migros d’Étrembières, appréciée des Genevois, restait à moitié vide. «Les Suisses ne sont pas là», explique une vendeuse protégée derrière un casque spécial et une vitre.

Au Géant de Ville-la-Grand, rue de la Résistance, plus gros hyper de la couronne genevoise, 50 clients attendaient en faisant la queue que 50 autres consommateurs sortent du grand magasin pour s’y engouffrer avec leurs chariots. Les étals sont normalement achalandés. La panique et la ruée sur les denrées de première nécessité et de longue conservation, ainsi que sur les lots de papier hygiénique, c’est du passé.

«Dans notre maison, nous nous retrouvons à huit. Neuf avec le chien»

Les Français sont devenus raisonnables. Mais l’ambiance est pesante. «C’est dur, mais il ne faudrait pas que cela dure», résume Cristina, 24 ans, qui travaille dans la restauration et réside à Vétraz. Sa sœur Rebecca, 22 ans, vendeuse à Annemasse, est d’accord. Elle pointe une bonne surprise: «Dans notre maison, nous nous retrouvons à huit.» «Neuf avec le chien», rectifie Cristina en riant. Les relations sont tendues? «Au contraire, la famille est soudée. Avant, nous ne faisions que de nous croiser car nos horaires sont très décalés les uns des autres.» Mais des tensions commencent à apparaître dans d’autres familles peu habituées à se voir aussi longtemps.

La situation, marquée du sceau de la débrouille, est similaire dans le Pays de Gex. «Au début de la crise, nous nous sommes rendus au supermarché en prenant toutes les précautions possibles et en respectant les distances, racontent Alba et Francis Vienne, un couple de retraités résidant à un kilomètre d’un Intermarché. Puis la situation est devenue rapidement anxiogène. Nous nous sommes découragés, un matin, en constatant que la queue devant le magasin allait de l’entrée jusqu’au fond du parking. Nous avons donc renoncé et pioché dans nos réserves.»

Dans la journée de vendredi, Chablais Parc était méconnaissable.

Puis, après la décision de confinement, ce chaleureux duo amateur de bons petits plats a opté pour internet, même si les achats commandés ne sont disponibles qu’après une semaine. Aujourd’hui, ce couple de Saint-Genis ne peut plus se balader au-delà de 500 mètres de son domicile. Dans les villages et les petites cités, internet devient désormais une source d’évasion et d’information encore plus importante.

Ambiance pesante

Les gens ne sortent plus. La marche des affaires s’en ressent. La presse s’écoule davantage? «Non, indique le gérant du kiosque attenant à l’hypermarché Géant. C’est plutôt le contraire. Il y a moins de monde et les Suisses, qui sont de gros acheteurs de journaux et de magazines, ont disparu.» À Ambilly, la réponse de la marchande de journaux est similaire.

Ces cinq jours de confinement pèsent aux habitants de France voisine. Francis vit près de Saint-Julien avec sa famille.«L’ambiance est particulière, comme si tous les jours étaient des dimanches. Seul avantage: le quasi-silence règne.» Certains s’inventent des espaces de respiration. Travaillant dans un bar genevois et résidant à Gaillard, Séverine et Marie ont joué à la pétanque dans leur jardinet, au pied de l’immeuble. «Cela a amusé les locataires», lâche Séverine. Ce qui leur manque? «L’apéro de 18h avec nos copains, suisses comme français!» s’exclame Marie. Ses yeux brillent un instant.

Mais la jeune femme redevient sérieuse: «Cette période est bizarre. Chacun a l’impression, dans la rue, que l’autre représente un danger. Les gens s’évitent.» La France voisine est comme assiégée par ce virus aussi invisible que sournois.

Créé: 23.03.2020, 07h19

Le bilan s’alourdit, la police sévit

«Une situation tout à fait préoccupante.» Adrien Bron, directeur général de la santé, ne le cache pas: «Les jours qui viennent seront critiques pour le système de soins.» Dimanche, le bilan s’élevait à treize décès à Genève, 179 patients étant hospitalisés dont 36 intubés – 41 en soirée selon la RTS. Au total, 1144 personnes ont été diagnostiquées positives au coronavirus, précise la docteure Aglaé Tardin, future médecin cantonale. Les tests étant limités, ce chiffre ne reflète pas la réalité globale.

Saluant ceux qui sont «au front», Adrien Bron martèle: «Si vous voulez aider les soignants, il faut respecter les consignes de confinement, de distance sociale et d’hygiène. C’est essentiel pour que les Genevois qui en auront besoin puissent recevoir des soins.» Selon nos sources, une part non négligeable de patients intubés sont plus jeunes que le profil initialement décrit: certains auraient moins de 65 ans et pas forcément de maladies associées. Les autorités ne le confirment ni ne l’infirment.

Sur le terrain, la police avait averti qu’elle serait ferme envers les comportements inappropriés, particulièrement les rassemblements de plus de cinq personnes, tant sur le domaine public que privé. La menace a été mise à exécution. Durant le week-end, 39 bûches (25 amendes, 14 contraventions) ont été infligées. «La plupart en zone périurbaine, notamment au Lignon, aux Avanchets et à Châtelaine», détaille Alexandre Brahier, porte-parole de la police. En cas de récidive, le montant de la sanction est exponentiel: «Au Ministère public
de trancher.»

Les forces de l’ordre visent les rassemblements de plus de cinq personnes dans l’espace public, mais aussi les fêtes organisées chez des particuliers. La police se mobilise pour faire cesser ces troubles au plus vite. «Or, le manque de civilité de certains perdure, déplore Alexandre Brahier. Nous sommes bien conscients que les libertés de chacun sont restreintes, mais c’est le seul moyen pour protéger les populations à risque.»

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