Les premiers malades de France sont arrivés en Suisse

CoronavirusPour soulager la détresse des hôpitaux alsaciens, trois cantons ont répondu en quelques heures. L’émotion en prime.

L’hôpital de Mulhouse, saturé, évacue des patients sur d’autres sites, dont des hôpitaux suisses.

L’hôpital de Mulhouse, saturé, évacue des patients sur d’autres sites, dont des hôpitaux suisses. Image: AFP / Sébastien Bonzon

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Vendredi après-midi, quand Brigitte Klinkert a envoyé ses mails d’appel à l’aide en Suisse et en Allemagne, elle n’y croyait pas vraiment. Depuis trois semaines, cette présidente du Conseil départemental du Haut-Rhin voit sa région s’enfoncer peu à peu dans la crise du coronavirus, jusqu’à devenir la plus touchée du pays. L’Alsace en général et plus particulièrement les hôpitaux de Mulhouse et de Colmar sont totalement débordés, et le pic de la contagion n’est toujours pas en vue.

«La situation est absolument dramatique et la raison de ce foyer est un grand rassemblement de 2000 personnes sur plusieurs jours, du 17 au 21 février, organisé par l’Église évangélique de Mulhouse.» Situation dramatique, cela signifie un tri des malades que la voix officielle, à Paris, peine à reconnaître mais que les acteurs locaux vivent au quotidien et qu’ils décrivent sans fausse honte. «Seules les personnes qui ont une chance raisonnable d’être guéries sont prises en charge», explique dans «Le Figaro» Michel Hasselmann, professeur émérite de réanimation à l’Université de Strasbourg et qui a travaillé la semaine dernière à la définition de critères de tri: «Le terme peut choquer mais […] il faut accepter – j’espère le moins longtemps possible – de ne pas mettre à la disposition de tous la réanimation.»

L’appel au secours

Brigitte Klinkert est encore plus concrète: «Les personnes âgées, c’est difficile à vous le dire comme ça, mais on n’a pas les moyens de les prendre en réanimation. Ils meurent à domicile ou dans les EHPAD (ndlr: l'équivalent des EMS en Suisse), c’est véritablement de la médecine de guerre qu’on fait depuis dix ou douze jours.» Au point qu’elle est en train de mettre en place une cellule de soutien psychologique pour le personnel épuisé des EHPAD et qu’elle étudie la possibilité de faire parvenir aux établissements «des produits dopants (ndlr: palliatifs) permettant de partir sans les douleurs de suffocation ou d’asphyxie»…

Alors, vendredi, elle a lancé son appel au secours. «Des patients étaient transférés à Marseille, à Nancy ou à Bordeaux, mais je me suis dit: on marche sur la tête, pourquoi ne pas regarder chez nos voisins suisses et allemands?» Dans l’après-midi, elle envoie un mail aux présidents de quatre gouvernements locaux: le Bade-Wurtemberg (D), Bâle-Ville, Bâle-Campagne et le Jura.

«Nous avions une fenêtre»

«Quand j’ai reçu ce mail, j’ai immédiatement pris langue avec l’Hôpital du Jura», raconte Jacques Gerber, ministre jurassien, chef du Département de l’Économie et de la Santé. Prêter du matériel comme des respirateurs ne leur paraît pas envisageable, mais accueillir des patients, oui. «Sans mettre en danger la population jurassienne, la décision a été prise que, au stade où nous étions, on pouvait assumer deux patients. Deux semaines plus tard, ça n’aurait peut-être pas été le cas, mais là nous avions une fenêtre.»

Pourtant Jacques Gerber n’est pas sûr qu’une telle décision soit de sa compétence; alors, pour s’en assurer et plutôt que de se lancer dans de longues démarches, il décroche son téléphone et appelle Alain Berset et Ignazio Cassis. Coups de fil informels pour vérifier qu’il est dans ses prérogatives et qu’il n’y a pas d’objection à Berne. Ces précautions prises, il réunit le soir même une téléconférence avec ses collègues du gouvernement jurassien et obtient le feu vert. Six heures après avoir reçu la demande, il envoie un mail de confirmation: OK pour deux patients.

«Ce qui nous a guidé, c’est de sauver des vies»

«Ce qui a guidé nos réflexions, c’est de sauver des vies. Ça peut paraître une goutte dans l’océan, mais refuser d’aider une région voisine qui souffre, alors que presque un tiers des soignants de nos hôpitaux viennent de là, ça ne nous semblait pas imaginable», dit-il avec émotion.

Une émotion qu’on retrouve chez Brigitte Klinkert. Dans la nuit de vendredi à samedi, les trois cantons suisses et le land du Bade-Wurtemberg ont tous répondu favorablement. Chacun des cantons accueillera deux patients, et leur voisin allemand 19. «C’était vraiment, vraiment une très belle surprise. J’étais très émue.» Dans la soirée de dimanche, une femme de 36 ans est arrivée à l’hôpital de Bruderholz (BL) et un homme d’âge non précisé à Delémont. Tous deux en hélicoptère. C’est d’ailleurs en raison du manque de moyens de transport que les autres transferts devaient attendre. «Ils vont se faire rapidement», assure Brigitte Klinkert d’une voix vibrante d’émotion qui rappelle qu’on parle, là, de vies qu’on tente de sauver.


«Pas question de refouler des patients à la frontière!»

Le conseiller d'État genevois Mauro Poggia, chargé de la Santé, répond à nos questions.

Accepterez-vous aux HUG des patients français atteints du coronavirus?
C’est une question qui doit être maniée avec précaution pour ne pas être instrumentalisée d’un côté comme de l’autre. Il n’y aurait pas de raison d’accueillir des patients français s’il n’y a pas d’équivalence de surcharge. En d’autres termes, s’ils ont des disponibilités chez eux, il n’est pas envisageable d’accueillir des patients chez nous simplement pour préserver leur capacité. En revanche, si la situation est symétrique des deux côtés de la frontière, aucune discrimination ne sera faite: de la même manière que du personnel hospitalier vient quotidiennement de France aux HUG, il n’est pas question que Genève refoule des patients malades qui se présentent à la frontière ou sont transférés en véhicules d’urgence.

Même si les services sont surchargés?
Le seul critère appliqué sera médical. Donc un patient polymorbide âgé de 90 ans domicilié à Genève ne passera pas devant un père de famille domicilié à Gaillard (FR). Pour autant bien sûr qu’il ne puisse pas être pris en charge du côté français.

Le cas s’est-il déjà présenté?
Pas pour l’instant, car nous avons encore des deux côtés de la frontière des réserves de capacité. Contrairement à Bâle, la question ne se posera pas au niveau politique. Tout est déjà réglé dans le cadre des accords interhospitaliers: cela se fera sur la base de critères éthiques et médicaux objectifs qui seront appliqués à chaque cas, de la même manière que cela se fait au niveau intercantonal, avec le CHUV ou d’autres cantons.

En somme, pas de frontière au niveau hospitalier?
Oui, tout à fait. On ne peut pas construire une région seulement lorsque cela nous arrange. Les accords passés par beau temps doivent être respectés quand le temps est moins bon, et cela vaut dans les deux sens.

Et pour soulager un hôpital français, vous accepteriez un transfert?
Absolument.

Avez-vous eu du matériel médical bloqué aux frontières?
Avec l’Allemagne, oui, et c’était déplaisant, mais pas avec la France. La seule épreuve que j’ai eue, c’est la semaine passée avec la fermeture de la frontière, mais plutôt côté suisse, ce qui a entraîné de très longues files et des retards de plusieurs heures du personnel frontalier aux HUG. Le problème a été réglé en 24 heures par un macaron avec un remarquable soutien des autorités françaises.

Créé: 23.03.2020, 23h17

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