Passer au contenu principal

Bienheureux les confinés

Que dit un bouchon de liège sur notre vision du bonheur? Beaucoup, selon Gaël Brulé, sociologue, et autant sur l’adversité de la corona-crise. La parole aux objets.

À Pâques comme le reste de l’année, les Français associent la nourriture au bonheur. Champions, ils passent 133 minutes par jour à table, talonnés par les Grecs (131), les Italiens (127), laissant les Canadiens (65) et les Américains derniers (62).
À Pâques comme le reste de l’année, les Français associent la nourriture au bonheur. Champions, ils passent 133 minutes par jour à table, talonnés par les Grecs (131), les Italiens (127), laissant les Canadiens (65) et les Américains derniers (62).
GETTY IMAGES

On demandait à Charles de Gaulle s’il était heureux. «Vous me prenez pour un con?» rétorqua le général. Gaël Brulé, chercheur à l’Université de Neuchâtel, donne le ton avec humour en introduction de son très sérieux essai «Petites mythologies du bonheur français». Car une méthodologie aussi iconoclaste préside sa recherche. Comme Roland Barthes naguère, qui voyait dans les objets un système cohérent de signes, du sens dans la manière dont ils étaient ventilés autour de nous, disponibles, écartés, recherchés, etc., le sociologue scrute une 2 CV ou bouchon de bouteille. L’observateur en déduit quelques spécificités culturelles du bonheur à la française, distinct d’ailleurs du bien-être selon les Helvètes.

Ainsi, nos voisins, 13es au classement des citoyens heureux, pointent au 25e rang des Européens satisfaits de leur vie, alors que les Suisses, 4e des heureux, y campent en 6e position. «Cette grande différence entre bonheur et satisfaction vient des attentes fortes des habitants des pays d’utopie comme la France, qui en permanence imaginent des sociétés meilleures. Faute de perfection, ils en déduisent un rapport négatif au réel. Ici, dans un pays attaché à l’empirisme au quotidien, on redescend sur le terrain. Voyez la presse, par exemple, le traitement médiatique d’une même information donnera des textes au ton souvent radicalement différent. Mais cela vaut aussi pour d’autres domaines. Quand vous mentalisez votre situation, le décalage entre les idéaux et les faits est moins élevé.»

Avec des bénéfices immédiats: les gens qui se sentent heureux vivent sept ans plus longtemps que ceux qui, dans des conditions pourtant similaires, se considèrent malheureux. De quoi s’attarder sur le vécu au moment où nous affrontons une crise mondiale.

À chaud, qu’observez-vous de plus flagrant dans la pandémie?

Notre rapport à l’espace-temps a changé de façon drastique. Le manque d’horizon me frappe. Fin mai apparaît comme un futur improbable, confisqué. L'ici et maintenant reprend de l’épaisseur. Normalement à 220 volts, nous sommes tout d'un coup plongés dans un vide, privés de sociolocalisation. À ne voir que la famille proche, une caissière par semaine… Ce calme soudain crée une interrogation furieuse: «Qu’est-ce que je fous là, à quoi je sers?»

D’où cette frénésie de culture sur la Toile?

Très certainement. Justement parce qu’il y a ce vide surgit ce besoin de s’exprimer, de charger son profil Facebook par exemple. Voyez combien chacun s’improvise poète, danseur, acteur, etc., quel que soit son niveau. Au fond, ici, la valeur intrinsèque de l’œuvre importe moins que l’envie de partage. Cela rejoint, je pense, cette séance d’applaudissements du personnel soignant tous les soirs. Un remerciement autant qu’une communion dans une destinée collective.

Le confinement, une île déserte mais avec le wifi?

Je me sers souvent de cette métaphore pour montrer à quel point le bonheur est collectif. L’île déserte, même luxueuse, peut très vite devenir un enfer. Je la ressens, cette image, dans ma chair. J’ai une compagne, un bébé à la maison, de quoi m’occuper d’êtres chers. Pourtant le collectif me manque.

Une fragilité qui rattrape le corps dans une société virtualisée?

Le corps physique a été longtemps gommé dans notre époque moderne. Tellement réputées pour se bâtir sur la force de l’intellect, nos sociétés excluaient le corps. Il se manifeste de nouveau de manière tragique. C’est la vieille histoire lugubre du milliardaire qui a entassé des richesses toute sa vie et se trouve tout aussi démuni face à la mort.

La pandémie changera-t-elle le concept du bonheur?

Elle souligne notre interdépendance, interroge notre rapport à la résilience, notre capacité à maintenir un niveau de bonheur élevé dans le temps. Pour avoir exercé il y a peu comme ingénieur dans la maîtrise du risque, je sais combien il est plus efficace de protéger le collectif avant l’individu, ne pas faire porter le chapeau à chacun. Dans cette pandémie, le virus a frappé les zones de forte densité, Wuhan, Paris, New York, etc.

Décentralisée, la Suisse serait plus stable?

Non, voyez combien nous avons changé en quelques semaines! Mais la mémoire individuelle est comme un gaz qui se détend une fois libéré, tout s’évapore, même après une introspection très profonde. De là, l’optimiste en moi veut croire que le groupe prendra le pas pour repenser l’impact collectif. Cette accalmie pousse à repenser notre rapport au travail, l’immobilisme forcé, le voyage longue distance. Si nous intégrons l’expérience dans le système d’avant, nous pourrions sortir transformés du magma postcorona vers une société plus vertueuse. Peut-être sortir de la gratification du «work hard, play hard», la fatigue d’une vie menée dans l’urgence, d’un espoir à l’autre. Cet esprit qui contamine jusqu’au confinement qui, est-il enjoint, doit devenir une opportunité au développement personnel. Nous retombons dans le travers du recyclage permanent jusqu’à un point toxique. Ne pouvons-nous pas admettre un peu de vulnérabilité collective?

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.