Le professeur qui les défie tous et met son prestige en jeu

Covid-19Insensible aux critiques, Didier Raoult mène le combat pour la chloroquine. Un ponte de la recherche doté d’un sale caractère.

’infectiologue français Didier Raoult prône l’usage de la chloroquine contre le Covid-19.

’infectiologue français Didier Raoult prône l’usage de la chloroquine contre le Covid-19. Image: AFP

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Quand on regarde la crise actuelle du coronavirus avec les yeux du professeur Didier Raoult, on a l’impression de ne plus rien reconnaître:

Le confinement auquel nous sommes tous contraints? «Cela n’a jamais fait ses preuves», lâche-t-il avec mépris et en assurant que la seule «méthode moderne» de lutte contre une pandémie infectieuse, c’est ce qu’ont fait les Sud-Coréens ou les Australiens: «Multiplier les tests, traiter les malades et n’isoler que les gens positifs.»

La catastrophe sanitaire? Selon lui, il est trop tôt pour dire si c’en est une, car face aux 2,6 millions de décès dus chaque année à une infection respiratoire, le Covid-19 pèse encore bien peu. Ce n’est qu’un virus parmi les 20 autres qui circulent. «Ce que l’on peut dire, c’est qu’il s’agit d’une catastrophe sociale. Mais pour parler d’une catastrophe sanitaire mondiale, il faut que le coronavirus impacte les statistiques. Or, cela, je ne peux pas vous le dire aujourd’hui.»

La fameuse absence de traitement? Il n’y croit pas! Depuis un mois, il préconise l’usage de la chloroquine (lire ci-contre). «Ce que je dis, au fond, est assez simple: on se fait tester et si c’est positif, on prend un médicament qui marche. En quoi est-ce compliqué? C’est de la médecine de tous les jours.»

Un chercheur atypique

Mais qui donc est ce chevelu professeur aux allures peu conventionnelles qui contredit la doxa officielle? Pas tout à fait n’importe qui. Directeur de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) de Marseille, Didier Raoult est, à 68 ans, un chercheur de renommée internationale en maladies infectieuses, précurseur dans le domaine des virus géants, auteur de nombreuses publications et qui a dirigé une centaine de thèses. En 2010, l’Institut national de la recherche médicale (Inserm) lui avait décerné son prix. C’est un ponte, un grand patron de la recherche française, qui faisait d’ailleurs partie des onze membres du conseil scientifique créé par Emmanuel Macron en marge de la crise du coronavirus, jusqu’à ce qu’il annonce ce mardi qu’il n’y participerait plus.

Dans cette crise du coronavirus, Didier Raoult a commencé par tenir, début février, des propos rassurants qui semblent a posteriori manquer un peu de prudence: «Ce virus n’est pas si méchant», affirmait-il dans le «Journal du Dimanche», ajoutant que «les responsables politiques ont peur de ne pas en faire assez, alors ils en font parfois trop». Ces propos lui seront reprochés, mais trois semaines plus tard, le 25 février, il lance un véritable pavé dans la mare en publiant sur YouTube une vidéo de ses cours où il cite une étude chinoise favorable à la chloroquine et conclut à un médicament vraisemblablement efficace.

Les doutes de la communauté scientifique

La réponse officielle est cinglante. Le ministère de la Santé publie le lendemain un communiqué stipulant qu’«aucune étude rigoureuse [...] ne démontre l’efficacité de la chloroquine». Et dans la communauté scientifique, plusieurs professeurs émettent des doutes sur ce médicament en l’absence d’essais cliniques rigoureux. Ils évoquent aussi les risques d’effets secondaires qu’un usage généralisé pourrait entraîner. Le ton monte, Didier Raoult réplique qu’il prescrit et étudie cette substance depuis vingt-cinq ans. «Les ragots des uns et des autres, je m’en fous, déclare-t-il. On n’a pas le temps long nécessaire aux publications scientifiques et aux études cliniques.»

Derrière la polémique sur les principes, il y a aussi des clans. Didier Raoult s’entend très mal avec Yves Lévy, ancien président de l’Inserm et mari de l’ex-ministre de la Santé, Agnès Buzyn. Il a le soutien de plusieurs personnalités politiques, mais uniquement à droite (Bruno Retailleau, chef du groupe LR au Sénat, Christian Estrosi, maire de Nice). C’est un peu le Marseillais contre les «petits marquis» parisiens, attaqué dans les grands journaux comme «Le Monde» ou «Libération», et qui se défend dans «20 Minutes» ou «Les Échos».

Les patients se pressent

Didier Raoult arrache néanmoins début mars le droit de faire un essai clinique sur 24 patients et, le 16 mars, il triomphe: au bout de six jours, 75% de ses patients ne sont plus porteurs du virus, alors que dans le groupe témoin, seuls 10% étaient guéris. La nouvelle fait le tour du monde, Donald Trump en tire un tweet enthousiaste, et la chloroquine, qui était exclue du grand essai clinique européen Discovery, est réintégrée au dernier moment.

Un autre que Didier Raoult se serait peut-être contenté de cette victoire d’étape, lui pas. Dimanche, il annonce par communiqué qu’il n’attendra pas le résultat des essais cliniques internationaux et qu’il soignera dans une combinaison d’hydroxychloroquine et d’antibiotique tous les patients testés positifs et présentant des lésions pulmonaires. Depuis, des centaines de patients font la queue devant son hôpital pour être testés.

Légalement, rien n’empêche Didier Raoult de prescrire ainsi largement ce médicament avant la validation des autorités sanitaires. Mais sa responsabilité est engagée en cas de problèmes ultérieurs. «Il a mis ses couilles sur la table», s’exclame un de ses collaborateurs de l’IHU cité dans «La Provence». Certains espèrent secrètement qu’elles seront broyées, d’autres l’admirent pour son courage.

Créé: 24.03.2020, 21h54

Administrée aussi en Suisse

«L’hydroxychloroquine est à présent administrée dans tous les hôpitaux universitaires de notre pays, explique Blaise Genton, médecin-chef à Unisanté et spécialiste des maladies tropicales. La Société suisse d’infectiologie est en train d’émettre des recommandations dans ce sens, et les hôpitaux s’y réfèrent.» Bâle, Zurich, Berne, Genève et Lausanne sont donc sur la même ligne. «Au CHUV, le médicament est donné aux malades hospitalisés qui ont des critères de sévérité et font partie d’une population à risque», comme l’indique Thierry Calandra, médecin-chef du service des maladies infectieuses.

Les médecins restent très prudents, même s’il y a un espoir que ce médicament soit efficace. Ils attendent les résultats préliminaires de l’essai clinique européen Discovery, lancé dimanche sur 3200 patients dans sept pays. Les molécules testées sont le remdesivir, le lopinavir/ritonavir, l’interféron bêta et l’hydroxychloroquine. «C’est une étude à cinq bras, c’est-à-dire quatre combinaisons différentes de médicaments. De semaines en semaine, grâce aux analyses intermédiaires, on pourra voir si une combinaison est supérieure aux autres et la favoriser.» En Chine, 24 études sont également en cours sur la chloroquine et l’hydroxychloroquine.

En attendant, le Canton de Vaud a décidé de réquisitionner les stocks existants de Plaquenil, le médicament à base de chloroquine. «Nous avons demandé aux médecins et pharmaciens de limiter les prescriptions aux patients qui en ont besoin», a expliqué lundi la conseillère d’État Rebecca Ruiz. L’objectif est d’éviter la création de stocks individuels. «Pour l’instant, avec ceux des pharmacies, les stocks sont là», rassure Blaise Genton. Novartis, par le biais de sa division dédiée aux médicaments génériques Sandoz, s’est dit prêt à donner jusqu’à 130 millions de doses d’ici à fin mai. Un chiffre qui comprend les 50 millions de doses actuellement dans les stocks du laboratoire suisse. V.L.

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