Réquisitionné en France, le médecin balisera plus tard

Crise de la quarantaineLe neurologue vaudois, Alexandre Croquelois , travaille à Boulogne-sur-Mer. Il n’est pas près de revoir ses trois enfants, confinés à Lausanne.

Image: DR

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Alexandre Croquelois enlève son masque pour répondre au téléphone. Il est 11h30 mardi matin, le neurologue a fini la visite à ses patients du Centre hospitalier de Boulogne-sur-Mer. La tournée n’est plus très longue: seules les urgences sont aujourd’hui admises dans le service. «On continue notre travail, mais on est préréquisitionné pour donner un coup de main aux pneumologues et aux réanimateurs dans quelques jours, quand il y aura besoin. On apprend sur le tas», raconte le médecin de 50 ans.

Le Lausannois travaille à Boulogne-sur-Mer – où son père a grandi – depuis le 6 janvier, après un passage à Berck et seize ans au CHUV, où il était médecin associé. Il n’y avait pas encore de cas d’infection au Covid-19 en France lorsqu’il a pris son poste. Mais la situation dans l’Est, notamment à Mulhouse, prédit une prochaine flambée des cas dans le Nord. «On est comme en veillée d’armes – ils nous ont fait des badges d’urgence en guise de laissez-passer –, c’est une ambiance particulière…»

La sauce tomate de papa

La situation est d’autant plus particulière pour Alexandre Croquelois qu’il sait qu’il n’est pas près de revoir ses trois enfants, domiciliés à Lausanne avec leur mère. Il a vu ses grands, Marie, 18 ans, et Vincent, 16 ans, le week-end passé, comme le prévoyait son droit de visite, après s’être entretenu avec un collègue infectiologue pour valider son voyage. Mais pas Eva, 11 ans. «Elle a choisi de rester avec sa maman, qui travaille au contact de personnes âgées et a été détectée positive, explique-t-il. Elle a compris que ce n’était pas très dangereux pour elle mais s’inquiétait de voir ce qui arrivait à sa mère.»

Marie et Vincent, eux, ont préféré se mettre en quarantaine dans l’appartement que leur père occupe lorsqu’il vient les voir à Lausanne toutes les trois semaines. Ils sont restés confinés cinq jours les deux, comme ils n’avaient pas de symptômes, contre quinze s’ils étaient restés avec leur maman. Mais ils ne pourront la retrouver que lorsqu’elle sera totalement guérie. «Je suis allé les voir et les ravitailler. Ils étaient à sec! Je leur ai fait la sauce tomate de papa, des trucs à manger qui se gardent…»

Il en a profité aussi pour rendre visite à ses parents, Lulu, 74 ans, et Alain, 75. Une rencontre de quinze minutes, à 5 mètres les uns des autres. «C’était un peu bizarre, mais comme tout l’est un peu en ce moment.» Ce sont surtout eux qui inquiètent le médecin: «Ils ont de la peine à s’arrêter», dit-il de sa mère styliste, en plein déménagement d’atelier, et de son père répétiteur de math, qui a cessé ses leçons particulières qu’au moment où les écoles ont fermé. Ce qui le tranquillise un peu, c’est la présence de son frère, Adrien, médecin également, qui sera le premier répondant en cas de problème sanitaire dans la famille.

«Premier témoin d’un accident»

De naturel «un peu anxieux», Alexandre Croquelois se surprend à être assez calme devant la situation. «Je fais attention à ne pas être exposé aux infos télévisées, aux images. Je n’ai pas écouté Macron l’autre jeudi soir, mais me suis contenté du résumé qu’en ont fait les journaux. En 45 minutes de discours, tu as le temps d’avoir les chocottes. Et si les soignants commencent à baliser, ça va être difficile…», sourit-il. Ce qu’il lit attentivement en revanche, ce sont les nombreux e-mails médicaux qu’il reçoit. Il veut savoir, pour rassurer ses amis qui le sollicitent.

Il avoue qu’être médecin en ce moment est passionnant. «C’est un peu comme quand tu es le premier témoin d’un accident de bagnole, illustre cet amoureux des vieilles voitures. Et puis, on reconnaît notre mission de service à la communauté, ça rend plutôt content quand tu te lèves le matin de faire quelque chose qui fait du bien.»

C’est cette mission qui l’a rappelé à Boulogne-sur-Mer lundi passé. Lors de son retour, Alexandre Croquelois avoue avoir eu besoin de s’arrêter plusieurs fois pour envoyer des messages à Marie, Vincent et Eva. Leurs vacances de Pâques prévues en Corse seront sans doute annulées. «Et ma grande passe son bac cette année, c’est un peu la panique. Mais la courbe monte, il faut faire gaffe.» Celui qui est «un peu moins neurologue» en ce moment, et père comme il peut, se réjouit que la courbe redescende.

Créé: 23.03.2020, 09h20

La série «Crise de la quarantaine» remplacera le portrait en Der durant la pandémie. En cette période de confinement, nous contactons nos interlocuteurs par téléphone ou Skype pour les interroger sur leur vie en quarantaine ou au front. Pour l’illustration, ce sont eux qui s’improvisent photographes, en mode selfie, afin d’éviter au maximum les contacts physiques. Coup de fil.

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