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Dans les coulisses de la petite Suisse du Vatican

Mélange unique de croyants et de militaires dans un cadre de travail pas comme les autres, la garde pontificale respire au cœur de Rome à son propre rythme.

Visite commentée des endroits clés pour les gardes suisses au Vatican.

Rome, déjà un autre monde en soi. Alors pensez le Vatican. Et au milieu des innombrables voitures, des pavés, des statues, des touristes et des façades qui renvoient cet air étouffant, la caserne des gardes suisses. «On ne s’y fait vraiment jamais. On reste des Suisses entourés de plein de Romains», se plaisent à dire les hallebardiers, qui débarquent souvent de la campagne sans avoir beaucoup voyagé avant.

Ils n’ont pas vraiment tort. La cafétéria se situe en dessus du carnotzet, au-dessous d’une horloge CFF et d’une cloche d’alpage. On y trouve des pâtes cuisinées par quelques bonnes sœurs appuyées par des vétérans venus dire bonjour aux anciens copains. Ces jours, le chef de l’équipe est un Romanche, qui compte ses pièces et prie en romanche. À table, c’est par contre de l’italien de cuisine. Alors que les ordres sont en allemand de caserne. Paradoxalement, ce coin de Suisse que la Confédération refuse toujours de reconnaître officiellement (elle ne parle que d’une police privée et les gardes doivent rattraper leurs jours d’armée à leur retour), est l’un des rares endroits où Alémaniques et Romands ne se parlent pas en anglais. «Et on y veille», sourient les cadres.

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La vie est dure. Et pas seulement parce que le jovial hallebardier Antonio Maria, du Landeron, cherche encore vainement dans la supérette du Vatican un ersatz du thé froid citron de Migros. Elle l’est parce que les hommes comptent en semaines sans week-end et en journées qui peuvent commencer à 4 h 30 comme à minuit. La hallebarde use les mains. Le casque morion et sa jugulaire en chaîne pèsent. Rester une à deux heures debout en plein été les fait parfois s’évanouir. «Il y a une certaine dureté du service avec certains privilèges», confesse le garde Thierry Roch, de Rossens, ce jeune marathonien qui compte bien représenter le Saint-Siège aux prochains Jeux olympiques des petits États d’Europe. Le privilège, par exemple, d’avoir le temps de réfléchir, répètent très sérieusement les gardes. Durant de longues heures, sans ciller, face aux portes ou aux fresques. «De nos jours, c’est devenu une chance», ajoute le vice-caporal Grandjean qui, quand il rentrera au bercail, s’inscrira au séminaire.

La garde suisse reste un monde un peu à part. Un mélange de fils de bonne famille, de jeunes moins favorisés, tous plus ou moins disciplinés. Des fondus du devoir et de joyeux drilles qui ont élevé au rang de tradition la photo souvenir dans le restaurant chinois du fin fond du Borgo, où ils allaient laisser leur solde, ainsi que la séduction des touristes américaines autour de Campo di Fiori ou de San Lorenzo.

Mercredi. Cour d’honneur. En survêt à capuche et baskets, un jeune garde sort en ville. Une poignée d’autres, en tee-shirt, fatigués, rentrent du tour des sept églises de Rome, organisé par le chapelain. Ce Zurichois au ton doux est en charge de la liturgie, des sorties culturelles et de ce qu’il appelle «le catéchisme par la table». À savoir les grillades sur son balcon.

L’imagination prend le relais

En fait, seules quelques dates (ci-dessous) permettent de résumer l’origine de ce corps mercenaire, survivant direct du XVIe siècle, elle n’est pas enseignée. Ici, l’histoire, on s’en sert. Cour d’honneur toujours, un vieux monument en pierre rappelle les gardes morts pour le souverain pontife. C’est devenu une allégorie du serment des jeunes recrues, prêtes à tomber pour le Saint-Père. «On y repense souvent. Moi, c’était avant de partir en Centrafrique, en 2015», se souvient le capitaine Cyril Duruz. «Un jour, le sergent m’a mis devant la stèle, enchaîne Timothée Gaillard. Il m’a dit: «Tu vois cet idéal, eh bien il faudra le garder.»

Lors des pénibles rondes de nuit, l’imagination prend le relais. Au sein de la garde, la légende veut qu’on ait aperçu plusieurs fois un cardinal, priant dans la chapelle Pauline, apprenant par la suite qu’il était décédé. Place Saint-Pierre, une petite dalle marque l’emplacement de l’attentat manqué contre Jean-Paul II. Un rappel du danger pour les gardes qui passent régulièrement dessus. Plus loin, la place des Protomartyrs. Là où, le 6 mai 1527, les Suisses sont tombés pour retenir les lansquenets de Charles Quint tandis qu’une poignée, les seuls survivants, emmenait Clément VII au château Saint-Ange. Dans les discours, les peintures de la caserne, dans les gestes: les grandes dates de la garde sont partout. Le fait que la garde suisse soit encore sur pied et non les autres corps militaires du pape (dont des Corses, des zouaves italiens et des volontaires irlandais) sert à renforcer le prestige des gardes actuels. Et on en passe. Une autre date, celle du 4 mai 1998, quand le commandant Estermann, son épouse et le garde Tornay sont retrouvés morts dans la caserne, transparaît de temps à autre. Pour évoquer avec pudeur un changement de culture interne, et aussi une certaine «méfiance» vis-à-vis des médias en général, qui avaient fait de ce drame un feuilleton à l’échelle internationale.

La foi comme moteur

Jeudi. Dans un rayon de lumière, le vice-caporal Grandjean monte le majestueux escalier de Pie IX, qui mène à la cour Saint-Damase. Un parking au milieu du palais, qui retrouve les jours de réception, avec son piquet de gardes, le faste de la Renaissance. «Accompagner un ambassadeur, accueillir les hôtes, c’est très subtil. Un invité qui se perd, et on frise l’incident diplomatique, souligne le Gruérien. On voit beaucoup de choses et nous devons rester discrets.» Il réfléchit. «En fait, on ne pouvait mettre que des Suisses ici.»

Le marbre des lieux contraste toutefois avec l’intérieur de la caserne. Pieusement entretenue, mais dépassée par la réalité et les attentes des nouvelles recrues. Citons les fenêtres qui laissent passer le bruit alors qu’on vient de se coucher à 6h du matin, les prises à l’italienne, un coût de chauffage démesuré, et bêtement le manque de place. Une partie des familles des officiers loge de facto hors du Vatican. C’est désormais une fondation, basée en Suisse, qui recherche les 55 millions nécessaires.

Sur les tables de nuit, des bibles, quelques romans. Celle de Timothée Gaillard, jeune garde de Morges, accueille ces jours «La force du silence» du cardinal guinéen Robert Sarah. On l’oublie. De nos jours avoir un garde dans la famille ne fait plus forcément la différence pour tout le monde, et, comme le soulignent les fins connaisseurs des catholiques romands, les jeunes croyants cherchent aujourd’hui une autre coupure à 20 ans que la garde pontificale. Reste que la foi est, ici, le moteur de la plupart des recrues. Et surtout ce qui va les faire évoluer, du jeune un tantinet conservateur (beaucoup ne cachent ici pas leur admiration pour Benoît XVI) au catholique qui fréquentait auparavant l’hostie de manière occasionnelle.

Difficile retour

Ils se retrouvent tous sur les bancs de la petite église dédiée aux saints Martin et Sébastien (deux militaires), où la messe est donnée chaque matin et chaque soir. On y était à 6 h. Alors que la place Saint-Pierre est encore le territoire des balayeurs, un fond d’encens doublé des prières des nones et d’une poignée de gradés vous enlève soudain toute notion du temps. «Les gardes arrivent ici avec l’expérience de leur paroisse», estime Thomas Widmer, le chapelain qui doit jongler entre son rôle d’aumônier et son statut de gradé. «C’est d’abord pour eux un feu d’artifice, ils découvrent la taille de l’église mais aussi sa diversité. La proximité avec les «gestes» du Saint-Père fait un grand effet. Quand ils repartent, ils ont souvent une autre image de l’Église. Ils sont plus ouverts.» Au Vatican, on se plaît en effet à répéter que ce n’est pas l’arrivée, la séparation brutale avec les familles, un certain choc avec la doctrine et les armes pour des jeunes du XXIe siècle, qui est le plus délicat. C’est le départ. «Ils doivent décider comment vivre leur foi une fois rentré en Suisse», souligne le Zurichois.

En quelques heures, on a croisé le «pape noir», à savoir le supérieur général de la puissante confrérie des jésuites, le confesseur du pape, son secrétaire, un cardinal français en pleine affaire Barbarin, et une série de sœurs indiennes. Bref, le centre d’un monde. «On peine à se rendre compte, c’est une sacrée page à tourner, concède le hallebardier Thierry Roch, les traits fatigués à la fin de ses 26 mois. On devient un autre homme. Je n’étais pas un grand croyant. Maintenant je vais essayer de rester catholique dans le sens de porter notre expérience de foi. C’est notre principal devoir de garde, quand on rentre.» À croire qu’ils ne quittent jamais vraiment Rome.

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