La crise du vin suisse touche Lavaux de plein fouet

EnquêteA la veille de la Fête des vignerons, les prestigieux vignobles en terrasse réduisent leur production pour éviter l’effondrement des prix. Il y a trop de vin sur le marché et il est de plus en plus difficile à vendre. Enquête dans un secteur sous tension

Image: Yvain Genevay

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Glorifier les «gardiens des vignobles de Lavaux et du Chablais». Tel est le sens profond de la Fête des Vignerons, résumé par le journal de la confrérie du Guillon. Dès le 18 juillet, 800'000 à un million de visiteurs doivent affluer à Vevey pour assister aux spectacles célébrant ceux et celles qui cultivent la vigne.

Ce qu’on ne dira pas aux touristes durant ces festivités: même en Lavaux, ce vignoble privilégié, l’ambiance est soucieuse, angoissée même. Il y a trop de vin sur le marché et il se vend mal, mettant l’ensemble du secteur viticole sous tension.

Le 30 avril, l’atmosphère était électrique à la salle communale de Puidoux, où vignerons et négociants de la région discutaient des quotas de production. Cette année, la production de vin blanc de Lavaux baissera de 15%. Soit un million de kilos de chasselas en moins, la baisse la plus importante depuis 2007! But de cette mesure choc: éviter un effondrement des prix dû à des stocks trop importants.

«C’est vrai que l’ambiance était un peu tendue, indique Blaise Duboux, un vigneron bio d’Epesses qui présidait la réunion. On a baissé d’un bon bout la production, mais est-ce que les prix vont tenir pour autant? C’était ça, la question, ce matin-là.»

Blaise Duboux, vigneron du Lavaux

Chiffres inédits

Des chiffres inédits que nous avons obtenus auprès du canton de Vaud donnent la mesure de la crise. Entre 2017 et 2018, la consommation de Lavaux blanc a baissé de 15% et les stocks ont bondi d’autant. Ils représentent désormais quelque 8 millions de litres, plus de deux ans de consommation.

«À Lavaux, la récolte est supérieure à la consommation depuis 2016, c’est ce qui fait augmenter les stocks pour les vins blancs», note Alexandre Mondoux, directeur de l’Observatoire suisse du marché du vin, qui a compilé les données pour le canton.

Vu la vendange exceptionnelle de 2018 (+11,6% dans le canton de Vaud, blancs et rouges confondus), la coupe drastique des droits de production ce printemps sera juste suffisante pour que les stocks n’augmentent pas.

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Car vendre du vin est devenu difficile. Parce que les Suisses boivent de moins en moins, et que la concurrence étrangère est féroce. «Je confirme que c’est dur, c’est le constat qu’on fait tous maintenant, même si nous ne nous décourageons pas car nous avons des produits de qualité», déclare la municipale lausannoise Natacha Litzistorf, dont la ville possède un grand domaine viticole à Lavaux. «La situation actuelle est très compliquée au niveau de la vente, ajoute Basile Monachon, président de la section de Lavaux de la Fédération vaudoise des vignerons. Sur le marché, on trouve pléthore de vins de la Suisse et du monde entier, à peu près à n’importe quel prix.» Cliquez ici pour agrandir l'image.

Quotas trop généreux

Lors de la journée du 30 avril, le jeune vigneron n’a pas mâché ses mots pour convaincre ses pairs du besoin urgent de réduire la production. «Certains dans la salle n’étaient pas d’accord. Je leur ai répondu: «On va faire quoi avec le vin, on va le mettre au lac?» Au final, la décision de baisser la production a été quasi unanime.

Basile Monachon, vigneron du Lavaux

Mais elle vient bien tard. Selon trois grands négociants en vins de Lavaux, il aurait fallu baisser les quotas de production plus tôt, en 2018 déjà. «Nous étions totalement pour la baisse des quotas cette année car le marché est lourd, explique André Fuchs, directeur de Schenk, l’un des plus gros producteurs et marchands de vins suisses. On aurait souhaité qu’il y ait déjà une baisse des quotas sur le millésime 2018. Mais ce n’est pas la décision qui a été prise.»

L’an dernier en effet, les vignerons de Lavaux voulaient damer le pion à leurs rivaux valaisans, frappés par le gel, en maintenant une production élevée pour gagner des parts de marché. Les mises en garde des négociants sur la difficulté de vendre n’ont pas été entendues, ou peu.

Au final, le canton de Vaud, à qui revient la fixation des droits de production, a tranché pour une baisse minimaliste de 4% en 2018. Décision que le conseiller d’Etat Philippe Leuba justifie ainsi: «Mon département fixe les quotas annuels en consultant région par région le groupement des producteurs et négociants. Aucun de ces groupes n’a la compétence d’imposer quoi que ce soit, mais quand une proposition nous semble en adéquation avec le marché, on a tendance à la retenir.»

Des prix qui font tousser

Conséquence des quotas trop généreux, les prix sont sous pression. Dans certaines mises aux enchères, ils s’effondrent: ceux des vins de la commune de Bourg-en-Lavaux (Cully, Grandvaux, Epesses, Riex et Villette) ont été divisés par deux depuis 2015, selon des documents publiés sur le site du courtier André Linherr, spécialisé dans les vins de la région.

L’automne dernier, la filière viticole de Lavaux avait déjà baissé de plus de 10% les prix indicatifs censés servir de repère pour la commercialisation des vins. La réunion s’est déroulée à l’auberge de Rivaz, dans une ambiance aussi grave que la séance sur les quotas quelques mois plus tard. «Ces prix ont fait un peu tousser, raconte Basile Monachon, qui présidait l'assemblée. Mais c’est un message fort au petit producteur qui sait ainsi que ça ne sert à rien de proposer des litres à 10 francs, parce qu’aujourd’hui on est plutôt à 7 et que certains volumes partent à 6…»

Financièrement, la situation de certains devient difficile. Gilles Cornut, président de la Communauté interprofessionnelle des vins vaudois, parle de «problèmes de liquidité». Exemple concret: la Cave Vevey-Montreux, une coopérative de Lavaux, a dû retarder de quatre mois le paiement de ses fournisseurs après que la Coop et d’autres grandes surfaces ont pratiquement cessé de lui acheter du vin durant six mois, de juillet à décembre 2018.

Marché saturé

Désormais, tout le monde redoute que des producteurs pris à la gorge se mettent à brader du vin en vrac pour rester à flot. Le vrac, c’est la soupape de sécurité, la clé de la survie de nombreux vignerons. C’est aussi une partie du marché que le consommateur ne voit pas. Car il s’agit de vin en gros, stocké dans des cuves par milliers de litres. Vendu à un négociant, il permet de faire de l’argent rapidement et de payer son personnel. La grande distribution le transforme ensuite en bouteilles sur mesure, que l’on trouvera sur les rayonnages derrière des étiquettes plus ou moins fantaisistes.

A Lavaux, certains vignerons vendent 50% ou plus de leur vendange sous cette forme. Problème: ce segment plutôt bas ou moyen de gamme est aujourd’hui saturé. «On nous offre des lots régulièrement, mais on sait quels sont nos volumes de vente. On est peut-être prêt à prendre un certain risque, mais on ne peut pas tout absorber», résume André Fuchs de Schenk.

Pour Lavaux, le réveil est rude. Ce vignoble renommé a longtemps été épargné par les crises viticoles qui ont frappé Neuchâtel ou Genève. «Il fut un temps où vous pouviez attendre devant votre cave, le samedi, le client venait de Zurich ou de Berne, prenait 3-4 cartons et rentrait», résume le conseiller d’Etat vaudois Philippe Leuba, dont une partie de la famille cultive la vigne à Lavaux depuis des générations. «Ce monde-ci est terminé. Aujourd’hui, il faut être un représentant de ses vins. Sinon vous êtes confronté à des difficultés économiques considérables.»

Parmelin alerté

Développer sa marque et ses spécialités, faire du haut de gamme, du bio, voire du «bobo»: pour certains vignerons de Lavaux, réputés conservateurs, la bascule est difficile. D’autant qu’en ce moment, toute la viticulture helvétique souffre. Le 25 juin, une délégation de vignerons-encaveurs indépendants a rencontré le conseiller fédéral Guy Parmelin à Berne, pour l’alerter sur l’énormité des stocks qui restent à écouler à l’approche des vendanges.

Le ministre vaudois a constaté «que la situation est difficile pour certains vignerons qui demandent des mesures d’urgence», indique son porte-parole Urs Wiedmer. Mais des barrières protectionnistes ou un rachat des stocks de vin par la Confédération semblent hors de question. Le chef du Département de l’économie préfère «sonder la profession et l’Office fédéral de l’agriculture pour trouver des marges de manœuvre et améliorer les conditions-cadres», selon Urs Wiedmer.

Du vin pour cornichons

L’idée d’une réserve climatique, notamment, fait son chemin. Il s’agirait de stocker une partie de la production excédentaire lors des bonnes années pour la réinjecter sur le marché lorsque la vendange est faible. Ce système, qui nécessite des assouplissements législatifs, permettrait aussi de liquider le vin en surplus après trois ans, sous forme de vin de pays ou de vin industriel pour cornichons et fondues Gerber. Les vignerons attendent la mesure pour cet automne, dans le message sur la nouvelle politique agricole PA 22 +.

Mais personne ne croit vraiment à une solution politique. La bataille décisive ne se livrera pas à Berne, mais auprès des consommateurs alémaniques. «Mon conseil, c’est qu’il faut que les vignerons sortent de leurs caves et aillent en Suisse alémanique pour développer les ventes de vin. Parce que c’est là qu’est le marché et qu’on a un déficit de consommation de vins suisses», recommande André Fuchs de la maison Schenk.

S’ils ne le font pas, la prochaine Fête des vignerons, dans une vingtaine d’années, risque de se dérouler dans un vignoble dépeuplé.

Collaboration: Cécile Collet, David Moginier.


La grande distribution joue-t-elle le jeu?

Elle est le bouc émissaire de nombreux vignerons confrontés à la mévente actuelle. La grande distribution – Coop et Denner notamment – favorise-t-elle les vins étrangers au détriment des vins suisses?

On constate en tout cas que la part des vins helvétiques dans les ventes des supermarchés (26,4%) est plus faible que leur part de marché globale (36,6%). Pire, entre 2017 et 2018, les ventes de vins suisses ont reculé de 2,9% dans un panel réunissant Coop, Denner, Globus, Manor, Spar et Volg, selon l’Observatoire suisse du marché du vin, alors qu’elles progressaient sur l’ensemble du marché.

Pour plusieurs professionnels, la raison de ce biais est simple: les marges des distributeurs sont plus hautes sur les vins importés que sur les vins suisses. Gilles Cornut, président de la Communauté interprofessionnelle des vins Vaudois, affirme que les actions promotionnelles des supermarchés sur les vins étrangers sont dix fois plus nombreuses que sur les vins suisses.

Révolte

Pour lui, il est grand temps pour la profession de se révolter. «Les grands distributeurs doivent se rendre compte qu’ils ont une responsabilité, lance-t-il. Sinon il y aura une action de la jeunesse vigneronne dans leurs magasins, avec des mini-caméras et des vidéos sur les réseaux sociaux. On risque d’en arriver là et c’est ce que je préconise!»

En mars, Gilles Cornut, accompagné de parlementaires sensibles au sort des produits agricoles suisses, a rencontré à Berne un cadre de la Coop, Simon Grieder. Ce dernier aurait notamment recommandé aux vins suisses de «booster leur image». Coop confirme la réunion, mais ne commente pas son contenu.

«Nous pouvons vous assurer que les vins suisses ont une grande importance pour la Coop, indique cependant son porte-parole Urs Meier. Environ un tiers de nos vins vient de Suisse. Et deux tiers des vins blancs vendus sont suisses. Nous entreprenons actuellement de grands efforts pour promouvoir les ventes de vins suisses.» Sous forme de publicité et de marketing notamment.

Sy. B.


Un cénacle discret oriente les prix du vin

Le fait est peu connu: à Lavaux, un discret club de vignerons exerce une influence déterminante sur les prix du raisin et du vin. Ce Groupement des encaveurs, négociants et principaux acheteurs de Lavaux, ou GENAL, compte 11 membres. Dont de gros producteurs comme Luc Massy, Louis-Philippe Bovard ou Michel et Jean-François Dizerens, ainsi que des négociants en vin comme Schenk et sa filiale Obrist.

Une fois l’an, ce cénacle se réunit pour déterminer les prix minimaux de la récolte. Cette année, ce sera 6 francs 50 le litre pour du Lutry, 11 francs pour du Dézaley. Ces prix sont discutés avec la Fédération vaudoise des vignerons, puis distribués à l’ensemble de la profession sous forme de listes papier envoyées par la poste. «Ça n’existe que sur Lavaux, précise l’actuel président du GENAL, Michel Dizerens. Cela permet de tenir un certain niveau de prix.»

Ce qui frappe avec le GENAL, c’est son extrême discrétion. Pas de site internet, aucune mention dans la presse. Ses statuts, plutôt vagues, ne font aucune allusion à la fixation des prix du vin. Et pour cause: selon la loi fédérale sur les cartels, les accords entre entreprises «qui fixent directement ou indirectement des prix» sont interdits. Mais en matière agricole, les associations professionnelles ont le droit de publier des prix «indicatifs». Ce qui est le cas de ceux conseillés par le GENAL. Même si la mention «prix indicatifs» ne figure sur ses listes que depuis 2017…

Contrat tacite
«Personne ne contrôle qui vend quoi à quel prix, précise Michel Dizerens. Chaque entreprise est libre. Peut-être qu’au tout début [dans les années 1980, ndlr] les maisons fondatrices pouvaient contrôler le marché, mais ce n’est plus le cas.»

Reste que les listes du GENAL ont une réelle influence, en empêchant les prix de descendre trop bas lors de récoltes abondantes. «C’était plus ou moins tenu, les gens respectaient, c’est un peu moins tenu à présent en raison de la pression sur les prix», concède Michel Dizerens.

Selon plusieurs connaisseurs du marché, certains producteurs traitent directement avec des acheteurs, notamment alémaniques, sans respecter les prix du GENAL. Notamment pour se débarrasser de leurs stocks à l’approche de la prochaine vendange, tout en encaissant un peu d’argent frais.

De leur côté, les encaveurs et négociants du GENAL ont plus de mal à absorber la production de vrac de Lavaux comme ils le faisaient autrefois. Notamment parce que sur un marché difficile, ils donnent la priorité à l’écoulement de leurs propres récoltes. «Ils n’ont plus la capacité de prendre en charge le tout, constate Blaise Duboux, vigneron bio et président de la Communauté de la vigne et des vins de Lavaux. Ce contrat tacite fonctionnait, mais aujourd’hui c’est beaucoup plus difficile pour le négoce d’y arriver.»

Sy. B.

Créé: 06.07.2019, 23h00

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Les Suisses boivent moins

Les Suisses boivent en moyenne 33 litres de vin par personne et par an, contre 46 litres en 1992. Ils ne sont plus que 5% à boire régulièrement du vin à midi en semaine, selon un sondage MIS-Trend de 2017.

La vendange 2018 en Suisse a dépassé 111 millions de litres, bien plus que la consommation de vins indigènes: 89,2 millions de litres. Les exportations restent insignifiantes (1,2 million de litres).

Les importations de vin étranger étaient de 177 millions de litres en 2018, en recul de -4,6% sur un an.

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