Dalhia, la transsexuelle

Portrait - Etre prostituée aux Pâquis (I/III)Cette Polynésienne de 28 ans a tenté durant une année de vivre autrement. Sans succès.

Dalhia arpente les rues des Pâquis dans l’attente de ses clients. Elle préfère cela plutôt que de travailler dans un salon.

Dalhia arpente les rues des Pâquis dans l’attente de ses clients. Elle préfère cela plutôt que de travailler dans un salon. Image: Philippe Curchod

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Je pédale sous la pluie. 21 h 30. J’arrive devant le bus «Boulevards», la permanence pour les prostitués et prostituées qui ouvre ses portes quelques nuits par semaine ici, au boulevard Helvétique, et aux Pâquis. Une femme vêtue de cuir, à la grosse poitrine exhibée et au parapluie déployé, stationne devant le bus et m’accueille d’un grand sourire coquin. Elle m’espère client. Je ne suis que visiteur. Elle se détourne et ausculte les voitures qui passent. J’attends l’arrivée du photographe et du duo de permanents qui animent ce local mobile.

La pluie se calme un peu. Le photographe, Philippe, arrive. Quelques minutes encore et les portes du véhicule s’ouvrent. Nous entrons et prenons place, moi dans un fauteuil, lui sur une chaise. Nous avons rendez-vous avec Dalhia. Le bus est vaste et bien chauffé. La femme au parapluie nous rejoint. Elle restera là pendant plus d’une heure sans rien dire, le regard un peu vague, à boire doucement une boisson chaude.

Dans la rue ou dans un salon?

Dans le bus, les deux permanentes, une éducatrice d’origine espagnole et une prostituée zurichoise engagées à temps partiel pour accueillir les dames des trottoirs du coin, s’affairent. L’affluence est totalement imprévisible. Parfois six à sept péripatéticiennes, parfois vingt, voire trente, passent se réchauffer, boire un café, prendre leur lot de onze préservatifs offerts par Boulevards, papoter entre copines. Certaines passent sur ce tronçon de bitume quelques mois, d’autres des années. Ici, elles proviennent essentiellement d’Amérique latine et de Roumanie. Si aux Pâquis il ne semble pas qu’opèrent des réseaux, au «Boulevards», des bruits circulent à propos de Roumains qui géreraient plusieurs femmes. (…)

Arrive une Dalhia. Ce n’est pas celle qui est attendue. On discute de choses et d’autres. Pourquoi le trottoir, avec notamment un risque plus grand de violence lorsqu’une femme se retrouve seule dans une voiture, plutôt que dans un salon, bien au chaud. Ou la vitrine. Plusieurs réponses. Une plus grande facilité à négocier les tarifs. Mais, surtout, un mode plus économique de fonctionner.

Dalhia, la seconde, débarque. Et confirme. Elle a travaillé dans un salon, à payer 100 francs par jour la chambre, plusieurs fois 80 francs par semaine pour les petites annonces dans les journaux, 350 francs mensuels pour Internet. Un salon sans communication n’existe pas. Donc la rue et sa visibilité permettent d’économiser pas loin de 4000 francs par mois.

Elle s’est toujours sentie fille

Dalhia est grande et forte, une poitrine très développée et un sourire qui lui éclaire le visage. Elle parle parfaitement le français. Elle est transsexuelle. A Aspasie, on m’a recommandé de parler plutôt de femme transgenre, mais ici, dans le bus, c’est bien le mot transsexuelle qui est utilisé. Dalhia n’a pas été opérée. Elle est donc une femme avec un organe sexuel masculin, situation qui lui apporte une partie de sa clientèle.

Née en Polynésie française, ayant grandi à Maupity, elle rêve de retourner en partie dans son pays. Elle a un vrai projet de vie même si le quotidien a parfois contrarié cet avenir imaginé. Il reste une réalité, soit une pension avec plusieurs bungalows qu’elle gérerait avec son concubin, tout en revenant plusieurs mois par année en Suisse. A 14 ans, Dalhia quitte sa famille pour vivre avec un homme dans son île, déjà par choix financier. Elle prenait, aussi déjà, des hormones. Elle s’est toujours sentie fille. D’ailleurs, lorsqu’elle se rend dans une boîte homo, pas une touche. Une virée dans un lieu hétéro et les sollicitations affluent. Les hommes ne s’y trompent pas. Elle est femme.

Un jour elle quitte Maupity pour Paris avec un stagiaire gendarme. Rupture, puis l’Espagne et la Suisse. Toujours en vivant de la prostitution.

Ce n’est que récemment que Dalhia, qui a aujourd’hui 28 ans, est revenue dans le quartier. Elle a tenté durant un an de vivre autrement. Mais une fois les économies épuisées, le salaire du concubin ne permet pas de subvenir aux besoins du couple. Aimerait-elle arrêter définitivement? Oui est la réponse, mais le ton est à l’hésitation. Il y a son projet bien sûr, mais il ne se réalisera pas avant des années. Pour l’heure, elle n’a acheté que le terrain. Et son concubin accepte plutôt bien cet arrangement. Dalhia affirme avoir appris à regarder la vie du bon côté et souligne que cette profession relativise certaines choses.

Intervient une Roumaine jeune, mince et habillée sans aucune mise en ostentation de son corps. Venue de l’Est, divorcée avec un enfant encore jeune, elle se voit comme une femme d’affaires. «Nous ne sommes plus normales, ne pouvons plus être amoureuses comme les autres filles.» Résolue, elle veut accumuler le plus possible le plus vite possible. Elle aussi a un plan. Elle a commencé à acquérir des maisons en Roumanie, déjà deux. Elle ne semble pas encore vraiment savoir qu’en faire, mais entend retourner là-bas dans une bonne situation financière.

Cette femme, dont je ne connaîtrai ni le nom ni le prénom, fait partie de celles qui s’en sortent bien. J’ai vite compris que des prostituées vivent chichement avec une ou deux passes bon marché par jour. Un quart-monde du sexe. Là, j’entends parler de revenus de plusieurs dizaines de milliers de francs par mois. Le montant de 10 000 francs par semaine est articulé.

La Roumaine énonce les tarifs: 100 francs la gâterie dans la voiture, quinze minutes, pas une de plus, 300 francs le rapport à l’abri dans un logement, une heure montre en main à partir de l’embarquement dans le véhicule, donc trajet compris. D’autres interviennent et parlent plutôt de 200 francs.

Dalhia précise que si le client peine à jouir, elle lui accorde quelques minutes de rab. D’autres femmes commentent. On comprend qu’il y a aussi les clients sympas et réguliers qui bénéficient d’une plus grande compréhension. Mais la femme roumaine insiste, c’est son corps qu’elle vend et elle décide de la valeur de cet échange commercial. Elle refuse d’insérer un quelconque romantisme dans son travail.

Vivre sa vie comme une femme

Pendant ces discussions, Philippe, le photographe, fait son boulot. Dalhia ne semble pas s’opposer à être vue. De toutes les manières, les photos qui seront retenues lui seront proposées. Elle pourra toujours opter pour le découvert ou la discrétion.

Revenant à sa situation, Dalhia explique que, paradoxalement, elle donne du plaisir mais qu’avec la prise des hormones, sa propre libido est souvent en berne. Ce qui ne gêne pas forcément ses clients qui la veulent en général passive. Et elle? Elle préfère peu jouir mais vivre sa vie comme femme.

Pendant ces échanges, plusieurs professionnelles sont passées, sont reparties.

Dalhia se lève, il est temps, aussi pour elle, de retourner au travail, même si l’heure passée à l’entretien a été modestement dédommagée.

La porte du bus s’ouvre. Il ne pleut plus. Dalhia sort et s’engage sur le trottoir. Philippe la suit et prendra encore quelques photos. Il faut dire qu’il aime les espaces avec peu de lumière.

Minuit sonnera bientôt. Le bus reste ouvert jusqu’à 1 h 30. Je remonte sur ma bicyclette.

Note: les titres et les intertitres sont de la rédaction.

Créé: 24.04.2015, 09h50

L'auteur

Recueillir la parole des travailleurs et travailleuses du sexe des Pâquis. C’est le travail mené pendant six mois par le Genevois Patrice Mugny, qui publie le 8 mai «Putain de portraits». Une suite logique pour cet ancien journaliste du Courrier, qui a longtemps œuvré à Genève en faveur des droits pour les prostituées, défendant notamment la suppression du certificat de bonne vie et mœurs. Devenu magistrat en Ville de Genève, le Vert Patrice Mugny s’est battu pour faire entrer Grisélidis Réal, écrivain, peintre et prostituée, au Cimetière de Plainpalais. Après huit ans passés au Conseil administratif, quatre ans au Conseil national, le Genevois est passé à l’écriture. Il publie ici son cinquième ouvrage dont la Tribune de Genève a choisi de présenter certains extraits sous forme de trois portraits que nous publierons durant trois vendredis. Voici le premier.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.