Le Conseil fédéral s'écharpe sur l'Arabie saoudite

DiplomatieLes relations avec le royaume des Saoud donnent lieu à des déclarations contradictoires des ministres suisses. Cacophonie chez les 7 sages.

Alain Berset, Guy Parmelin, Ueli Maurer et Ignazio Cassis ont tous fait le déplacement de Davos cette semaine pour le Forum économique mondial.

Alain Berset, Guy Parmelin, Ueli Maurer et Ignazio Cassis ont tous fait le déplacement de Davos cette semaine pour le Forum économique mondial. Image: Keystone

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Ça en devient presque une habitude. Le Forum économique mondial de Davos est désormais un haut lieu de la politique suisse. Et bien malgré lui, il amplifie les avis divergents d’un gouvernement aux lignes floues. Cette année, les quatre hommes du Conseil fédéral se sont rendus dans la station grisonne. Et comme l’an dernier, ils donnent une image décousue de la politique extérieure suisse.

Car ils se contredisent publiquement en un temps record. En 2018, c’était sur la politique européenne. Ils avaient tous donné leur avis: quatre opinions différentes… avant qu’Alain Berset, président de la Confédération en 2018, ne sonne la fin de la récréation. Cette année, ce sont les relations de la Suisse avec l’Arabie saoudite qui ont donné lieu au pataquès. Le président Ueli Maurer a rencontré mardi le ministre saoudien des Finances. Le courant passe bien entre les deux hommes qui se connaissent. Mais sur la scène internationale, l’Arabie saoudite reste sous pression, suite au meurtre du journaliste Jamal Khashoggi dans des conditions obscures. La Suisse fait partie des pays qui ont demandé une enquête solide sur ce cas.

Mardi soir, Ueli Maurer a pourtant affirmé que «le cas Khashoggi était traité depuis longtemps». Affaire réglée. «Nous avons décidé de poursuivre le dialogue financier et de normaliser à nouveau les relations.» Quelques heures plus tard, le ministre de l’Économie, Guy Parmelin, et celui des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, contredisent pourtant leur président: le Conseil fédéral n’a pas décidé de normaliser ses relations avec l’Arabie saoudite, souligne le Vaudois sur les ondes de la SRF. D’ailleurs Il n’en a plus discuté depuis l’an dernier. Aux yeux de son collègue tessinois, cité par la «NZZ», les relations se sont ralenties depuis l’affaire Khashoggi. Il ne parle pas d’un retour à la normale.

Politique extérieure version UDC

Pourquoi une telle cacophonie? Dans ce WEF qui ressemble – pour ceux qui le fréquentent – à un îlot un peu hors du monde, un entre-soi où on se dit tout, la bulle résiste mal à la pression de l’extérieur. Chaque conseiller fédéral s’exprime à chaud, sans avoir le temps de consulter ses collègues. Mais ce concert dissonant témoigne aussi de la difficulté de la Suisse à se positionner dans un monde aux blocs plus marqués. Ueli Maurer, doyen du gouvernement, sait très bien en profiter. D’autant plus en cette année de présidence. Après une élection magistrale à la présidence, il se lâche et fait à Davos de la politique extérieure selon le modèle UDC. Ainsi, tout en restant en Suisse – le centre du monde durant une semaine – on peut faire ami ami avec le président brésilien Bolsonaro, avec des ministres saoudien, israélien… Bref, tisser des liens et ouvrir des perspectives avec de nombreux marchés hors Union européenne. L’UDC aimerait s’affranchir de la dépendance économique de la Suisse vis-à-vis de ses voisins de l’UE. Ueli Maurer s’en fait le porte-parole.

Et il a beau jeu de le faire, car le Conseil fédéral a été lâche sur ses intentions vis-à-vis de l’UE. Veut-il de l’accord-cadre négocié avec Bruxelles ou pas? Sur le dossier majeur de la politique extérieure suisse, c’est encore le flou. Cela permet à chaque ministre de s’en donner à cœur joie. Dans le camp d’en face, on y goûte peu. À Davos, le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, le Français Pierre Moscovici, a répété le mantra de Bruxelles: il n’y a plus rien à négocier sur l’accord-cadre.

Le message du type: «Signez, sinon ce sera la fin du monde» témoigne de l’impatience de Bruxelles, mais aussi d’une certaine méconnaissance de la politique fédérale. Pourtant, l’ancien élu du Doubs, dans ses années provinciales, était un habitué des déplacements en terres jurassiennes. Il sait très bien l’importance des échanges quotidiens de part et d’autre de la frontière. Il connaît la complexité du processus décisionnel helvétique. En délivrant un tel message, il braque, au point de presque fait oublier l’incohérence du Conseil fédéral sur ce dossier. À sa décharge, Moscovici montre aussi que même en représentant 28 États membres et 500 millions d’habitants, la Commission européenne sait parler d’une seule voix, alors que le Conseil fédéral, avec ses 26 cantons et ses 8 millions de protégés, s’en montre incapable.

Créé: 24.01.2019, 12h24

L’Arabie saoudite, un royaume en pleine ébullition

Oubliez le royaume immuable! Depuis l’entrée en scène du prince héritier Mohammed ben Salmane, les bouleversements se succèdent et son image de réformateur a fait long feu.

Meurtre de Jamal Khashoggi

L’onde de choc mondiale soulevée par cette affaire n’est pas près de retomber. Le chroniqueur du «Washington Post» a été tué puis démembré le 2 octobre dans le consulat de l’Arabie saoudite à Istanbul, mais son corps n’a toujours pas été retrouvé plus de trois mois après les faits. À Ryad, après avoir multiplié les déclarations contradictoires, on a reconnu la responsabilité d’un commando saoudien. Le procès de 21 suspects s’est ouvert début janvier et le procureur général a requis la peine de mort pour cinq d’entre eux. Mais l’identité du commanditaire n’a pas été dévoilée. Le prince héritier Mohammed ben Salmane, lui, a été totalement dédouané par les autorités saoudiennes et conserve le soutien du président Donald Trump. Mais le mois dernier, le Sénat des États-Unis, s’appuyant sur les conclusions de la CIA, a adopté une résolution imputant au même «MBS» la responsabilité de l’assassinat. Un Sénat pourtant contrôlé par des républicains! Quant à la Turquie, elle vient d’annonce le lancement imminent d’une enquête internationale.

Guerre et famine au Yémen

Mohammed ben Salmane est aussi sous le feu de la critique pour l’offensive militaire qu’il a lancée au Yémen en mars 2015, alors qu’il n’était que ministre de la Défense. L’Arabie saoudite est à la tête d’une coalition arabe en lutte contre les rebelles Houthis (chiites). On lui reproche des frappes indiscriminées et des entraves humanitaires qui menacent de famine 14 millions de personnes. Le Sénat des États-Unis a interdit en décembre tout soutien militaire à Ryad dans la guerre au Yémen.

Purges princières

Désigné prince héritier en juin 2017, MBS a lancé en novembre une vaste «campagne anticorruption». Des centaines de personnalités saoudiennes ont été mises en détention à l’hôtel Ritz-Carlton. Des princes en vue, écartés du pouvoir, sont toujours en prison ou en résidence surveillée. Bref, la répression fait rage en Arabie saoudite. MBS a même fait enfermer des femmes militantes… après leur avoir octroyé le droit de conduire!
Andrés Allemand

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