Pour défiler dans Berne, il faudra être prêt à casquer

ManifestationLes organisateurs doivent-ils payer si leur manifestation dégénère? Les Bernois voteront en février. Le débat touche tout le pays.

Le 22 septembre 2018, 20'000 personnes défilaient à Berne pour défendre l'égalité salariale.

Le 22 septembre 2018, 20'000 personnes défilaient à Berne pour défendre l'égalité salariale.

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Ils étaient 20'000 à gagner pacifiquement la place Fédérale pour réclamer l’égalité salariale en septembre. En tant que capitale, Berne accueille régulièrement des manifestations. Mais l’ambiance n’y est pas toujours bon enfant. Le Canton de Berne a donc élaboré une loi qui veut faire payer les organisateurs en cas de débordements. Attaqué en référendum par la gauche, le texte sera soumis en votation le 10 février.

«Une personne prévoyant une manifestation pacifique n’a rien à craindre, rassure Philippe Müller, conseiller d’État PLR en charge du dossier. Mais quiconque abusera des libertés d’expression et de réunion pour commettre des déprédations ou lancer des pierres et des bouteilles sera appelé à participer au règlement des frais engendrés, dans une mesure raisonnable.» Raisonnable, pour le Canton de Berne, c’est un montant de 10'000 francs, voire de 30'000 dans les cas extrêmes.

Pour Reto Nause, élu PDC à la tête de la sécurité pour la ville de Berne, cette loi est essentielle. «Il nous faut un instrument pour agir lorsqu’il y a des manifestations qui dégénèrent.» Dans son viseur: les défilés non autorisés. «Une manifestation, ça coûte. L’engagement de policiers est évalué entre 200'000 et 700'000 francs pour des défilés de moyenne à grande ampleur. Sans compter les éventuels dégâts. Le week-end dernier, la manifestation anti-WEF a engendré des milliers de francs de dégâts. Mais en 2015, la facture pour «Tanz dich frei» se chiffrait en millions.»

«Atteinte à la démocratie»

À gauche, ce discours ne passe pas. «C’est un dangereux changement de paradigme, rétorque Vinzenz Binggeli, coprésident de la Jeunesse socialiste du canton de Berne. Aujourd’hui, les autorités peuvent déjà poursuivre les casseurs. Désormais, on veut faire porter la responsabilité à des organisateurs qui ne peuvent pas contrôler les faits et gestes de tous les manifestants.» Ils pourront en effet être appelés à payer, non seulement en cas de manifestation non autorisée, mais aussi s’ils n’ont pas respecté les conditions de l’autorisation, «intentionnellement ou par négligence». Pour Vinzenz Binggeli, c’est la porte ouverte à tous les excès.

Que le débat soit virulent à Berne n’est pas étonnant. La ville est coutumière d’échauffourées. Et la présence de la scène alternative de la Reitschule – que l’UDC a plusieurs fois tenté de fermer – cristallise les crispations. La droite accuse d’ailleurs régulièrement la gauche de fermer les yeux et d’être condescendante avec les casseurs. Mais cette fois, le débat dépasse largement la scène locale.

«Ce texte est dangereux, car il limite la liberté d’expression et de réunion de tous les citoyens du pays»

«Avec cette loi, le Canton de Berne porte atteinte à la démocratie», lance Tamara Funiciello, présidente de la Jeunesse socialiste suisse. En tant que capitale, Berne est en effet un lieu important de rassemblement national. «Avec des règles pareilles, je ne suis pas sûre que les étudiants seraient descendus dans la rue pour défendre le climat. Ce texte est dangereux, car il limite la liberté d’expression et de réunion de tous les citoyens du pays.»

Présidente des Verts, Regula Rytz partage cette inquiétude. «Ceux qui descendent dans les rues, ce sont des syndicats, des femmes, des écologistes, des étudiants. Autant d’organisations qui ne sont pas riches et qui profitent de manifester pour faire entendre leur voix. Avec la menace de devoir payer pour des débordements, oseront-elles encore le faire? Je condamne évidemment les émeutes. La violence est contre-productive, mais on ne peut pas demander à des organisations pacifiques d’assurer l’ordre public. C’est la tâche de la police.»

«Il faut être responsable»

Un avis que ne partage pas la droite, majoritairement favorable à la révision de la loi. «C’est une question évidente de responsabilité, rétorque Albert Rösti, président de l’UDC. Si vous organisez une manifestation, vous êtes responsable de qui vient et de comment vous gérez la situation. Et s’il y a des dégâts, vous devez payer.» Et le Bernois de rappeler que son parti avait de lui-même renoncé à défiler dans la capitale après la mise en œuvre contestée de l’initiative contre l’immigration. Les risques engendrés par une contre-manifestation d’opposants ayant été jugés trop élevés. «Avec cette loi, il n’y aurait peut-être pas eu cette menace de débordements.»

Du côté des agriculteurs, qui avaient été 10'000 à descendre sur la capitale en 2015, on ne s’inquiète pas outre mesure de ces nouvelles règles. «La sécurité est un aspect crucial pour nous, explique Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans. Lors de nos deux dernières manifestations, nous avions notre propre service d’ordre afin d’éviter tout débordement. Cette nouvelle loi ne nous empêcherait en aucun cas de défiler à nouveau.»

Créé: 23.01.2019, 08h17

Quid de Vaud et Genève?

Le canton de Genève s’est doté d’une nouvelle loi entrée en vigueur en 2017. Elle prévoit de facturer les frais aux organisateurs des manifestations qui nécessitent l’engagement de moyens policiers «spécifiques et extraordinaires». Le Départe-ment genevois en charge de la sécurité parle de plus de deux cents heures d’engagement pour les forces de l’ordre. Un système d’exonération est toutefois prévu afin de ne pas menacer l’existence de manifestations qui disposent de peu de moyens.

Le régime est similaire dans le canton de Vaud. Les frais en lien avec un dispositif policier dédié à la sécurité d’une manifestation sont systémati-quement facturés aux organisateurs, lesquels, si nécessaire, peuvent déposer une demande d’exonération. Le Département vaudois en charge de la sécurité précise qu’en cas de débordement la police fait son travail et peut poursuivre pénalement les casseurs.

Reste qu’en cas de violence et de dégâts matériels, ni Vaud ni Genève ne facturent aux organisateurs les frais occasionnés par ces nouvelles interventions.

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